Ca vous est jamais arrivé d’écouter une chanson en boucle en essayant de comprendre ou ça veut en venir?
Hé bien moi comme j’aime beaucoup les chansons à texte, ça m’arrive souvent.
Notez que ces chansons incompréhensibles ne sont pas les plus mauvaises, bien au contraire. Généralement, elles sont plutôt bonnes. Ce qui m’amène à les qualifier… d’énigmatiques.
Pour certaines, comme celle dont je vais parler aujourd’hui, on se demande ce qui a pu passer par la tête de l’auteur quand il a écrit ce truc, et si c’est une métaphore pour quelque chose, si
oui, quoi donc, et si on serait pas complètement à côté de la plaque en intérprétant (parce qu’on est obligé d’intérpréter….). Pour d’autres, on se demande carrément ce que l’auteur a pris, si
c’était de la bonne, et si y aurait pas moyen de faire tourner. Dans tous les cas, les questions fusent: y a peut-être des trucs qui nous échappent, des références inconnues? Peut-être que c’est
mon inculture crasse qui fait que je ne comprend pas cette chanson! Ou peut-être que j’ai sens de la métaphore très limité… Ou alors, peut-être que personne ne comprend. Peut-être que c’est
comme ça, qu’il n’y a rien à comprendre de particulier.
Donc, y en a plusieurs, de ces petites chansons, et l’une d’elles est « une jeune fille qui a faim », des blaireaux.
Mais qui sont les blaireaux? Hé bien c’est un bon groupe que je vous conseille d’écouter au plus vite si ce n’est point fait. Comme ça ça m’évitera d’écrire des lignes et des lignes sur eux, et
qu’ils sont créatifs, et qu’ils ont drôles, et mon dieu mon dieu comme c’est original et bien écrit. Une bonne écoute vaut mieux qu’un long discours. En tous cas, ça fait partie des
rares groupes dont j’ai acheté un album (oui, avec des sous).
Comme je ne comprend strictement rien à cette chanson, il est possible que la retranscription ne soit pas tout à fait exacte, mais je fais ce que je peux!
Et je trouve assez drôle de parler de cette chanson juste après mon vibrant plaidoyer pour les animaux d’hier. Attention âmes sensibles: cette chanson n’est pas
végétarienne.
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Une jeune fille qui a faim
Quand ce soir-là, j’entrai dans la cuisine
Fatigué de conversations de whisky glace
S’acharnant sur une carcasse elle faisait cantine
Je rêvais d’être le poulet qui faisait farce
Elle était si jolie assise seule dans son coin
Que je voulus lui proposer mieux que des restes
Je devançai les garçons au regard en coin
L’invitant à me suivre en lui prêtant ma veste
Si vous croisez une jeune fille qui a faim
Messieurs, passez votre chemin
Il f’sait pas bon trainer les pieds dehors
A trois heures du matin, la lune était glaçée
Et avant que le froid mordant ne nous dévore
Je l’invitai au paradis des affamés
Malgré l’heure tardive un garçon, regard en coin
Servit un welsh*-frites-mayo noyé dans la graisse
Elle refusa d’abord l’assiette avec dédain
Puis y goûta… Et se transforma en ogresse
En amuse-bouche elle prit commande
De pistaches d’olives et d’amandes
Une boîte de rollmops en entrée
Et du foie gras sur canapé
Un coq une poule, et puis son oeuf
Une caille une pintade un gros boeuf
Une carbonnade à la bière brune
Un lapin de garenne et ses prunes
Pour faire descendre un petit colonel
Dix religieuses une tarte aux mirabelles
Fin du festin belle hellène et reine de saba
Charlotte aux fraises nougat p’tite mousse au chocolat
Plus rien pour se faire un quatre-heures
A part les rogons du serveur
Si vous croisez une jeune fille qui a faim
Messieurs, passez votre chemin
Je fus le seul à réchapper de cette orgie
Pour trouver un plumard elle m’avait épargné
Enfin seuls, dans l’intimité de mon logis
La belle m’autorisa à l’écouter ronfler
Le matin, maladroit, je lui fis part d’un doute:
De moi ou du frigo, lequel t’est le plus cher?
Elle partit en criant voilà ce que ça t’coûte
Tu sais c’que t’as mais tu ne sais pas c’que tu perds
Si vous croisez une jeune fille qui a faim
Messieurs, passez votre chemin
Si vous croisez le garçon qui la suit
Mesdames, n’attendez rien de lui
***
Voilà, alors bon, que dire du sens de cette chanson? Les chansons des blaireaux sont toutes perchées (surtout les aventures du baron perché), toutes originales, mais en général, pas à ce
point-là, ou du moins, y a un sens. Cette chanson est une énigme.
Bon déjà, y a des personnages dans cette chanson. Alors qui est cette fille dans la cuisine? Qui est le narrateur? Pourquoi elle mange des restes dans une cuisine? La cuisine d’un restaurant?
Peut-être.
Bon, mettons qu’on s’en fiche. Penchons-nous sur la métaphore de la nourriture. Voilà ce que j’en saisis:
*ensemble vide*
Mmmh… Non je plaisante, j’ai quand même quelques hypothèses en tête. En fait il pourrait s’agir d’une métaphore du don. Du don gratuit, qui ne rapporte rien, puisqu’il se heurte à l’ingratitude
totale et absolue. Ce qui est intéressant si on suit cette logique, c’est que, en creux du texte, il y a l’espoir, justement, d’une gratitude de la part du narrateur, et en face, l’aspiration
continuelle du don, manifestée dans la description de l’incroyable orgie consommée par la jeune fille. On peut s’interroger sur la façon dont le don est ou non désintéressé, et la réponse dépend,
je pense, de la façon dont on perçoit soi-même le don. Pour ma part, je considère que la générosité n’est pas quelque chose qui se passe facilement de gratitude, et que ce n’est pas parce qu’on
attend un merci qu’on est désintéressé. D’ailleurs, la dernière phrase de la chanson est assez rigolote, puisqu’elle résume un peu le reste du texte, quelque part, ça dit « même si ça ma rapporte
rien, je continue quand même ». Quelque part, on peut dire que c’est une métaphore de la dépendance amoureuse et d’une certaine forme d’espoir ou de désespoir.
Ce que j’aime bien dans cette chanson, c’est comment elle casse le cliché de la jeune fille séduisante qui, du moins dans notre société, est supposée être fragile, mesurée, frugale, et avoir un
estomac d’oiseau au propre comme au figuré. Ici, la jeune fille bouffe pour 50 personnes, avant de s’affaler pour ronfler, je trouve assez marrant la façon dont ça bouleverse nos représentations
mentales. Evidemment, cela peut toujours être une partie de la métaphore de la dépendance amoureuse, puisque la jeune fille, fragile et effacée au début (« assise seule dans son coin »), se
« transforme en ogresse », mais ce faisant, elle ne perd vraisemblablement rien de son pouvoir de séduction. Alors, est-ce que l’amour rend aveugle, ou est-ce la traduction métaphorique d’une
pulsion de vie (manger) qui rend séduisante cette jeune fille qui a faim? Est-ce que, aspirer la vie, ce n’est pas être terriblement vivante? Et aspirer des quantités de nourriture, plusieurs
animaux, et l’énergie du narrateur, c’est en même temps une pulsion de vie, une pulsion de mort. D’ailleurs, « consommer » vient de latin Consumere qui peut être traduit par user,
affaiblir ou détruire! Mais aussi par manger, ce qui permet de vivre. Si je devais résumer cette chanson en quelques mots, je dirais qu’elle parle de création et de
destruction.
(heureusement que c’est à l’écrit que je raconte tout ça, je me sens moins stéréotypée moi-même. non parce que sinon ça donnerait un truc comme: « genre, tu vois,
c’est hyper créatif, et en même temps, ça parle de destruction, c’est dément, mec. Tu vois. Ouais je suis une hippie bobo pseudo intello, et je vous zute).
Je me demande, si les blaireaux lisaient cet article, s’ils ne se feraient pas une réflexion du genre « waouh, comme elle s’est torturée l’esprit celle-là, elle est complètement à côté de la
plaque! ». Bah ouais mais les questions composent, hein.
* Welsh: la sudiste que je suis a eu du mal à comprendre ce terme, puisqu’il s’agit apparemment d’un plat servi dans le nord de la France. Heureusement qu’Alexandre
Lenoir articule bien les mots, sinon je n’aurais pas pu retranscrire. De même je n’avais jamais entendu parler de rollmops ni de carbonnade, mais je suppose que le fait d’être végétarienne n’aide
pas.




La traduction française conclue plus sobrement: « ça se fête, non? » Encore qu’on sait