Pour la défense de l’omnivore défendant

Je voudrais préciser un peu ma pensée par rapport à mon article sur l’omnivore défendant.

Tout d’abord, même si personne ne m’en a encore fait la remarque, il est évidemment simpliste de placer les gens dans deux catégories: omnivore classique ou défendant. C’est bien sur une vue de l’esprit. De plus, c’est une vue de l’esprit qui est destinée à définir un comportement plutôt qu’à classifier des gens. Un « omnivore » lambda peut être défendant un jour plutôt qu’un autre, et un végétarien peut adopter l’attitude de l’omnivore défendant sur d’autres sujets que le végétarisme. (je l’ai vu fréquemment, en particulier en ce qui concerne le mouvement straight edge).

 

A la décharge de l’OD, sa réaction est finalement tout à fait humaine et compréhensible.

De plus, elle n’implique en rien, contrairement à ce que l’on pourrait penser, qu’il ne se remettra jamais en question.

De nombreux végétariens et vegans ont un jour été en position d’OD, se braquant face à la remise en question de la logique carniste.

 

La logique carniste fait intégralement partie de tout ce en quoi nous croyons profondément.

Je peux me souvenir du moment où, petite, j’ai compris qu’il fallait tuer des animaux pour faire de la viande. Choquée, j’ai peu à peu bâti un système de croyances selon lequel ces mises à mort n’étaient pas moralement condamnables, m’appuyant sur ce que disaient les adultes à propos des animaux.

Cette « ligne de défense »  contre la culpabilitée liée à la viande s’appuyait sur plusieurs points:

1) La viande est nécessaire à ma vie (j’avoue que je n’y ai jamais vraiment cru, mais comme j’évitais de vraiment me poser la question, cela restait une vague idée selon laquelle manger de la viande est un geste de survie, et que donc on a pas à se sentir coupable de le faire.)

2) Les animaux n’ont pas une conscience aussi évoluée que la notre, et donc, les tuer n’est pas grave

3) Les animaux sont abattus sans souffrance

 

L’argument 1) explique à lui seul que les gens soient aussi virulents face au végétarisme. Certaines personnes ont basé leur ligne de défense principalement sur le fait que la viande serait nécessaire. Dès lors, le simple fait d’être végétarien remet en questions leurs croyances et les ramène à la culpabilité contre laquelle elles (leurs croyances) les protégaient. Ces gens vont parfois avoir tendance à se sentir très facilement montrés du doigt et à réagir agressivement. La plupart ne vont jamais vouloir entendre pourquoi vous ne mangez pas de viande. Ces gens ont aussi une fâcheuse tendance à vous trouver pâle et fatigué, attribueront le moindre rhume à votre régime alimentaire, et si vous êtes en pleine forme, vous prédiront de tomber malade sous peu. Ils ont presque tous un beau-frère végétarien qui est tout le temps fatigué et qui a perdu tous ses cheveux.

 

L’argument 2) est un chouïa plus tordu. Selon lui, les animaux n’ont pas de conscience évoluée et ne comprennent pas le concept de mort. Jusque là… En fait, c’est déjà bancal, car nous ne savons pas comment les animaux appréhendent la mort, et même si leur intelligence n’est pas basée, comme la notre, sur des concepts abstraits (sauf en ce qui concerne nos proches cousins et quelques mammifères comme les dauphins), il n’y a aucun doute quant au fait qu’ils expriment une volonté de vivre que nous pouvons constater facilement en les observant. C’est la base du raisonnement welfariste qui devient facilement absurde quand on le développe, selon lequel frapper un animal est un acte moralement condamnable, mais le tuer n’est pas grave. Tuer un animal est évidemment un acte de violence et de brutalité, et il faut beaucoup de volonté de se cacher la vérité pour ne pas voir en quoi. Mais finalement, la plupart des gens y parviennent.

 

L’argument 3) est relié à l’argument 2). Il n’est basé sur quasiment rien. La plupart des gens qui disent que les animaux sont abattus sans souffrance n’ont jamais sérieusement pensé à la façon dont cela se produit. C’était mon cas quand j’étais plus jeune. Il suffit de voir une vidéo tournée dans un abattoir pour se convaincre du contraire, mais comme la prise de conscience est trop douloureuse, la plupart des gens se protègent contre cette vérité en prétendant que « d’habitude, ça ne se passe pas comme ça » (alors qu’objectivement, ils n’en savent rien). Evidemment, des lois et des règlements existent autour de la mise à mort. Mais après avoir sérieusement réfléchi à la question (même si ce n’est pas un sujet de réflexion agréable), j’en viens à la conclusion qu’il est impossible de tuer un animal en garantissant qu’il ne souffre pas, à moins peut-être de l’endormir avant avec un anesthésiant. Dans la réalité, on utilise l’éléctronarcose, les animaux sont sonnés, certes, mais cela reste un processus brutal et rien ne dit qu’ils soient tout à fait inconscients. Et parfois, on utilise rien, par exemple pour l’abattage rituel, où les animaux se vident de leur sang pendant de longues minutes, essayant parfois de s’enfuir. La mise à mort est particulièrement cruelle pour les poissons, qui meurent de décompression, d’asphyxie, blessés par le filet ou l’hameçon…

 

Ce qui est intéressant, c’est que quand on met ensemble les arguments 2) et 3), on décèle une croyance selon laquelle les animaux sont simplement tués sans qu’ils ne puissent appréhender leur mort. Je crois que c’est une des choses qui m’a le plus marquée quand j’ai pris conscience que ce n’était pas le cas. Je ne sais pas comment les animaux appréhendent la mort, mais lorsqu’il m’est arrivé de regarder des vidéos prises dans les abattoirs, je me souviens du sentiment d’horreur qui m’a submergée quand je me suis aperçue que les animaux réagissaient très fortement à certains moment, comme s’ils comprenaient ce qui les attendait. Et je pense qu’ils comprennent. Bien sur, leurs réactions de peurs quand ils pénètrent dans l’abattoir sont en partie dues au fait que cet
endroit soit inconnu et bruyant, mais je pense qu’il serait naïf de croire qu’ils ne sentent rien de ce qu’il s’y passe ou que cela n’a pas d’effet pour eux: cris d’autres animaux, odeurs, etc…
une vidéo m’a beaucoup marquée, dans laquelle on voit une vache dans un couloir, devant la machine d’abattage. Elle n’est pas rassurée au début, mais quand la vache qui la précède est tuée, elle est alors prise de panique et essaie de faire demi-tour, malgré que le couloir soit trop étroit. Bien sur, on fait facilement de l’anthropomophisme, mais même si elle ne pense pas comme un humain, il est évident qu’une pensée existe en elle, et qu’elle possède une compréhension de son environnement qui lui permet, malheureusement, de deviner ou de craindre ce qui va lui arriver.

La croyance selon laquelle les animaux ne comprennent à aucun moment ce qui leur arrive est rassurante, mais elle ne résiste pas longtemps à un bref examen des faits. C’est finalement une idée assez naïve.

 

Bref, tout cela n’est pas bien marrant, mais c’est finalement une vérité qui ressort de tout cet imbriglio de croyances, comme l’eau ressort d’une éponge sans pouvoir être éternellement contenue.
Et le végétarien est quelqu’un qui appuie sur l’éponge. Difficile de continuer à prétendre qu’il n’y a pas d’eau…

 

Si la logique végétarienne est simple, la logique carniste est, elle, beaucoup plus complexe. Car rejeter la logique végétarienne demande des coutournements, des divagations, des sophismes, des diversions qui permettent, ensemble, de nier l’évidence.

L’attitude de l’OD me fait penser à celle du cobaye dans les expériences de Milgram. Face aux cris de la personne qu’il croit éléctrocuter, le cobaye adopte parfois une attitude étrange: il parle par-dessus ses cris, fait comme si personne ne souffrait pas vraiment, ignore ses supplications, en quelque sorte il se met à la nier, et il continue d’envoyer des décharges. Les psychologues expliquent que ce processus lui permet de diminuer la tension qui s’opère en lui, tout en continuant d’obéir. C’est très bien expliqué dans le documentaire le jeu de la mort (que je vous conseille vivement de voir en entier).

 

Ainsi, les points 1, 2 et 3 que je viens de développer, ainsi que bien d’autres, participent à faire  baisser cette tension par rapport au mal que produit l’Omnivore Défendant. Ce sont des façons de nier les dégâts occasionnés par son comportement. Il serait plus efficace, bien sur, de cesser de manger de la viande. Mais dans l’expérience de Milgram, rappelons que seule une minorité de personnes désobéissent, du moins dans la plupart des variantes… Le fait de désobéir dans l’expérience de milgram est assez comparable avec le fait de devenir végétarien ou vegan.

 

Face à cette négation de l’animal que l’OD opère pour continuer de l’utiliser et donc de lui faire du mal, le végétarien, même s’il ne dit rien, par sa seule attitude de refus de consommation de viande, opère une « dé-négation ». Il est donc normal qu’il déclenche des réactions agressives. D’ailleurs, sans aller jusqu’à l’agressivité, il est très courant qu’on suppose (et souvent à tort) que les végétariens le sont pour leur santé ou à cause d’un peu de goût pour la viande. C’est du reste en partie pourquoi le pesco-végétarien déclenche moins d’hostilités. Pas seulement parce qu’il est davantage dans la norme, mais parce sa démarche est généralement en rapport avec la santé ou le goût, et non pas avec l’éthique. Ainsi, la négation de l’animal sensible, conscient et exprimant un désir de vivre est remise en cause par la seule existence du végétarien, et avec elle, le dogme selon lequel on ne peut de toutes façons pas vivre sans viande.

 

D’ou la végéphobie.

 

(Je viens d’ailleurs d’apprendre qu’il existe des groupes facebook anti vegan…)

 

Bref, l’OD fait face non seulement à un bouleversement de tout ce en quoi il croit, ce qu’on lui a appris, et les croyances qu’il a développées au cours de sa vie, mais c’est en plus pour se voir mettre sous le nez une vérité dont personne ne voudrait. Ce n’est pas seulement de sa propre culpabilité dont il s’agit, mais de l’horreur que constitue la condition animale dans le monde, de ce qu’implique le fait que les animaux soient sensibles, conscients et veuillent vivre, qu’on les fasse souffrir atrocement, au moment de leur mise à mort, et généralement de leur élevage… Non, cette vérité n’est pas belle. Et elle remet en cause également les croyances rassurantes selon lesquelles l’état ou la société ne peuvent pas autoriser de pratiques inhumaines. Ces prises de
consciences sont bouleversantes dans tous les sens du terme. Elles peuvent être réellement douloureuses, et l’OD ne fait que se défendre lui-même contre cette douleur.