L’illusion du welfarisme

C’est une scène de Earthlings.

Des hommes sont autour d’un cochon et le frappent. Le cochon est à terre, incapable de se relever, mais ils n’arrivent pas à l’achever; il bouge encore. L’un d’eux ramasse un parpaing, le jette sur sa tête. Le cochon s’agite de plus belle, ses pattes remuent inutilement dans le vide. Sans se décourager, le type ramasse à nouveau le parpaing, le jette à nouveau sur la tête du cochon.

Je sais même plus si j’ai regardé jusqu’au bout. Je sais même plus si on voit le cochon mourir, ils l’ont tué c’est sûr, mais je sais pas combien de temps il s’est débattu.

Earthlings est un film qui vous remue les tripes. Vous avez deux réactions possibles: soit vous acceptez la vérité, soit vous rejetez tout en bloc. Mais si vous ne faites pas preuve de mauvaise foi, vous saurez que c’est ainsi qu’on traite les animaux dans le monde. Vous pouvez toujours vous rassurer en vous disants que « des fois, ils sont bien traités » ou même, si ça vous rassure encore plus, « la plupart du temps, ce n’est pas comme ça ». Même si c’était vrai que « la plupart du temps », les animaux ne subissent pas ce genre de traitements, il est de toutes façons indéniables que ces choses existent. Le simple fait qu’elles existent, qu’elles soient possibles, justifie à mes yeux que l’élevage doive être aboli (je vais développer). Si ce n’est pas votre cas, c’est que vous êtes convaincu par le welfarisme. Comprenez: défendre le bien-être des animaux, mais sans s’opposer à l’élevage, ni à l’abattage. (L’opposition à  tout élevage est appelée abolitionnisme).

Autrement dit, pardonnez-moi d’être franche, mais bon, c’est mon blog, j’fais ce que j’veux… Autrement dit, si vous croyez au welfarisme, deux hypothèses:

Soit vous trouvez acceptable que de tels traitements soient parfois infligés à des animaux tant que ce n’est pas « la majorité ».

Soit vous êtes niais.

Ca ressemble à un jugement mais ce n’en est pas un. Je fus niaise il n’y a pas si longtemps. Mais je suis sortie de carcans de pensée dans lesquels s’enferment ceux qui croient aimer les animaux, et l’objet de cet article est d’exposer le raisonnement que j’ai alors eu.

Earthlings pourrait passer pour un film en faveur du welfarisme, car il se focalise assez sur les mauvais traitements que subissent les animaux, et en lui-même, il ne semble pas remettre en cause la domination de l’humain sur l’animal. Mais il n’en est rien. A mes yeux, Earthlings est le plus puissant document existant en faveur de l’abolitionnisme.

Il m’a convaincue, après un très difficile moment passé à le voir en entier, et après plusieurs semaines de réflexion sur le sujet (plusieurs mois, même), que contrairement à ce qui semble logique au premier abord, l’abolitionnisme est plus intelligent et plus logique, et même plus réaliste que le welfarisme.

Parce que le welfarisme est finalement, l’objet d’une réflexion inaboutie. Quand vous regardez la scène du cochon avec des yeux « welfaristes », vous vous dites logiquement qu’ils ont le droit d’utiliser ce cochon, mais sans le frapper comme ça. Il n’y a qu’un pas entre cette considération et le jugement: « ils sont méchants de traiter ce pauvre animal comme ça ». Si on dépasse son besoin stérile et immature de juger les gens pour ce qu’ils font, il apparait qu’il est logique, et même normal, que ces hommes frappent ce cochon et lui envoient un parpaing dans la gueule. C’est une conséquence du statut du cochon. le cochon est une machine à produire, et là, ben il faut qu’il soit mort, et il est vivant, et ils ont surement pas le matériel qu’il faut, alors ils tapent dessus pour qu’il passe plus vite de vivant à mort (le temps c’est de l’argent), ils trouvent un parpaing, enfin, ils se démerdent, quoi. Ce qu’ils font est certes cruel, mais il faut être logique: soit le cochon est un objet, soit c’est un être sensible. Dans le système de l’élevage, le cochon est né pour être de la viande, c’est donc un objet, et non pas un être sensible.

Autrement dit le welfarisme c’est se dire: « il faut être gentil avec les cochons, il faut pas les taper », sans réaliser que la gentillesse et la bienveillance sont des qualités humaines réparties de façon inégale. Que chaque personne doit à tout moment faire des choix entre la bonté et l’égoïsme. Que personne ne peut être obligé d’être gentil, d’autan plus avec un être né pour mourir. Que que tant que les cochons seront des objets à fabriquer quelque chose, X% de la population leur donnera des coups de pieds pour qu’ils avancent plus vite, et qu’on ne peut rien faire contre ça.

Donc vous êtes niais si vous pensez qu’on peut « traiter bien » les animaux, partout, tout le temps. Vous êtes naïf et vous vivez dans un monde de bisounours. Regardez Earthlings, si vous avez les burnes de le regarder, et regardez-le en entier. Vous saurez que la vérité est bien loin des rêveries puériles de gentille ferme avec des gentilles vaches qui vont gaiement à l’abattoir en sifflotant.

Croire au welfarisme est doublement niais, puisque d’une part cela revient à croire qu’on peut élever des milliards d’animaux et les traiter toujours bien, tout le temps, que tout le monde sera gentil avec eux, alors que leur statut est celui de machines à produire. Et que d’autre part, c’est considérer qu’on peut tuer des animaux sans leur nuire… J’aimerais bien savoir par quel miracle.

Si vous pensez qu’on peut considérer un animal comme un être sensible ET comme une machine à produire de la viande, êtes vous sûr que vous avez bien considéré la question sous tous les angles?
Réflechissez à ces questions: comment un animal peut-il être un être sensible et unique, autrement dit une personne, ET une machine à produire? Tient-on compte de sa sensibilité si on le fait naître pour le tuer? S’il est malade, faut-il alors le soigner ou le tuer? Pourquoi faudrait-il le soigner si ça fait perdre de l’argent?  A partir de combien d’argent perdu a-t-on moralement le droit de le tuer? Combien vaut sa vie en termes financiers? A partir de quelle dose de souffrance infligée à un animal peut-on considérer que ce qu’on fait n’est pas éthique?
Quelles formes d’abattage sont en deçà de cette limite?

Autrement dit, à partir du moment où l’on fait naître un animal pour l’utiliser à nos propres fins, on exerce déjà une violence envers lui. Car sa vie en son bien-être vont passer, à un moment où à un autre de son existence, derrière l’usage auquel on le destine. Il faudra alors qu’il souffre et/ou qu’il meure.

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Le bien-être animal est donc quelque chose de totalement illusoire, du moins si on veut l’étendre à l’ensemble de l’élevage.

Même une poule née pour faire des oeufs (et non de la viande) est l’objet d’une violence. Cette violence n’est pas forcément facile à voir. Il s’agit de son statut, car sa valeur extrinsèque pourra prendre le pas sur sa valeur intrinsèque. Autrement dit, si elle cesse de pondre des oeufs, si elle tombe malade et coûte de l’argent, elle n’a plus d’intérêt, et alors on la tue. C’est ainsi qu’on peut définir l’esclavage: la valeur extrinsèque a le dessus sur la valeur intrinsèque. Créer un statut d’esclave est  en soi une violence, puisque les intérêts de l’esclave passeront après ceux du maître.

 

Le welfarisme est donc une pseudo-réflexion (ou un début de réflexion) qui remet en cause les abus dus à la condition d’esclave, mais sans remettre en cause l’esclavage en lui-même. Hors, institutionnaliser un système d’esclavage ne peut se faire sans abus, l’abus étant inhérent à la condition d’esclave.


Dans le système de l’élevage, les intérêts primordiaux des animaux (à vivre sans souffrance) entrent toujours à un moment où à un autre avec les intérêts (financiers, pratiques ou autres) de ceux qui profitent de cette exploitation. Puisque le welfarisme ne remet pas en cause la possession des animaux non-humains par des humains, cela revient à dire aux humains que dans ces cas de figure, il faudra que ce soit les intérêts des animaux qui passent avant les leurs. Tout en leur disant que les animaux continuent d’être leur propriété.

 

C’est ainsi que le welfarisme, si on cherche à l’aboutir en tant que philosophie viable, ne peut que mener à une philosophie qui lui est presque opposée, aboutie, existencialiste et libertaire: l’abolitionnisme, et son application concrète, le véganisme.

Le véganisme est donc un mode de pensée qui, finalement, ne se soucie pas directement du bien-être des animaux. Si les vegans ne consomment pas de miel, ce n’est pas parce que les abeilles ont mal ou sont stressées. C’est parce que si on pousse la reflexion jusqu’au bout, et l’éthique qui va avec, on se rend compte que les abeilles ne peuvent pas être élevées pour servir à fabriquer du miel. Elles doivent exister pour elles-mêmes.

 

J’entends déjà les objections fuser.

On va me dire que vouloir abolir l’élevage, c’est tout aussi naïf.

Je ne suis pas d’accord. Vouloir abolir l’élevage n’est pas réaliste à court terme, certes. Mais c’est au moins théoriquement possible. Tandis que vouloir continuer l’élevage sans que jamais aucun animal ne souffre, cela relève tout simplement du fantasme.

 

Du fantasme… Ou de l’hypocrisie? Je me suis souvent posé la question.