Le Naturalisme et la B12, ou pourquoi les gens veulent absolument me faire boire du lait de vache

-Tu manges de la viande?
-Non.
-Tu manges du poisson, quand même?
-Bah non, c’est un animal.
-Tu manges des oeufs alors?
-Non.
-Et le fromage?
-Non.

MEME PAS DE FROMAGE! Hé oui, je suis extrêmiste, mais j’en ai déjà parlé.

Le contenu de cette conversation, banale et péniblement répétitive, est en fait déjà intéressant en soi. Intéressant justement par son caractère répétitif. Quand je dis ne pas manger de viande, 95% des gens vont chercher un produit animal que je pourrais quand même manger.

Pourquoi? Vous êtes vous jamais interrogé sur l’obsession qu’ont les gens à consommer des produits animaux? Faites l’expérience. Allez dans un restaurant, dites que vous ne mangez pas de viande. On vous proposera du poisson, puis si vous refusez, un plat à base de fromage, puis des oeufs. Si vous refusez tout cela, le restaurateur dépité vous proposera une salade. Ce n’est en rien propre à la culture française, dans beaucoup de pays les gens sont incapables d’envisager un repas sans produits animaux. Ce ne serait pas un « vrai » repas (agaçant de constater cela pour un végétalien dont, par définition, tous les repas sont sans produits animaux: nous ne mangerions pas de vrais repas? Nous nous nourrissons d’air? Sans parler de l’agacement devant un restaurateur professionnel incapable de préparer un repas sans produits animaux alors que nous le faisons trois fois par jour et que ça nous semble si facile).

D’ailleurs pourquoi une salade? Pourquoi pas un plat de pâtes ou de riz? Parce que les pâtes sont nourrissantes, alors que les salades sont des repas de régime ou des entrées, pas des vrais repas. Les pâtes ne collent pas à l’image d’ascète désincarné du végétarien. Une salade y colle mieux, c’est un aliment de régime, pas un vrai repas. D’ailleurs, beaucoup de gens s’étonnent que je mange du pain ou des pâtes. Et non, la plupart du temps, il n’y a pas d’œuf dedans…

Autre exemple de cette psychose autour de la nécessité des produits animaux: j’ai lu sur plusieurs sites parlant de médecine ou de nutrition, des articles sur le végétarisme. Selon beaucoup d’entre eux, l’ovo-lacto-végétarien peut survivre (s’il fait très attention), tandis que le végétalien s’expose à des carences en protéines et en fer. Affirmation stupide, puisque les oeufs et le lait sont très pauvres en fer, et que l’ovo-lacto végétarien doit compter sur des sources végétales pour assurer sa consommation de fer, ni plus ni moins que le végétalien. En dépit du bon sens, j’ai entendu plusieurs végétariens m’affirmer en toute bonne foi qu’ils craignaient les carences en fer s’ils devenaient végétaliens. Sans parler de la carence en protéines, qui semble tout simplement ne pas exister dans le monde réel (les ovo-lacto-végétariens consommeraient des protéines en excès, bien que pas autant que les omnivores).

Cette peur des carences (en fer, en protéines) n’est pas rationnelle. Que craignent les gens face à un repas sans animal? C’est comme si les œufs, ou le lait, contenaient une essence animale, une chose indéfinissable, que l’on trouve dans la viande, et que les plantes ne peuvent pas apporter. Comme on est censés raisonner de façon scientifique et non pas mystique, on appelle ça fer, ou protéines, ou calcium.

Sauf que le fer, le calcium et les protéines, il y en a dans les légumes… Mais qu’importe le bon sens, le végétalien est forcément carencé, puisqu’il n’y a pas d’animaux dans son assiette. Pas d’animaux du tout. Bref, les gens n’arrivent pas à envisager l’idée qu’on puisse manger normalement sans produits animaux. Qu’on puisse vivre, qu’on puisse se mouvoir. Car le mouvement, la vie, doit venir d’une autre vie, animale… Le mouvement doit venir d’une vie qui se meut, et les plantes ne bougent pas.

N’y a-t-il pas dans cette conception un peu mystique de l’alimentation la croyance que l’Homme(1) est à la fois animal et non-animal? Qu’il a besoin pour vivre d’autres animaux, qui eux ont conservé ce contact avec la Nature, avec le Tout, ce contact que nous avons perdu…

Finalement, cette façon de concevoir l’alimentation se rapproche de la façon naturaliste/spéciste dont notre société considère les animaux. Selon l’idéologie spéciste, les animaux peuvent être mangés, et pas les hommes, parce que l’homme possède cette nature, ce quelque chose d’indéfinissable qui fait l’Humanité. Parce qu’il est membre et représentant de l’humanité, l’Homme ne doit pas être tué (2), et pour la même raison, il doit manger l’animal. Il n’y a pas de classe dominante sans dominés, il n’y a donc pas d’humanité sans animal soumis…

Mais dans cette conception naturaliste, l’Homme qui possède « quelque chose » est aussi dépossédé d’un autre « quelque chose » qui lui est étranger (ou qui lui est devenu étranger, qu’il a perdu). Puisque l’humanité s’oppose à l’animalité, chacun de ces groupes possède une essence propre. L’Homme a perdu le contact avec la Nature, avec cette sorte d’entité mystique qui l’a pourtant bien placée « au sommet de la chaine alimentaire ».

Comment la retrouver? En mangeant pardi (comme le propose notre cher Lestel dans son argumentaire digne du bistrot du coin). Car malgré son caractère divin, malgré qu’il ait été « façonné à l’image de Dieu » (mazette!) et donc si différent des animaux qui marchent à quatre pattes (3).

l’Homme est un animal. La preuve, il doit manger (et faire caca aussi, mais ça on préfère ne pas en parler). L’Homme doit donc manger l’animal afin de retrouver cette essence mystique, cette « nature animale » qui lui manque tant (en particulier dans sa vie citadine si remplie d’artifices qu’il en vient à fantasmer totalement la Nature et aussi la campagne). Les plantes ne sauraient lui donner cette force de vie, cette essence qui seule permet le mouvement. Les plantes sont vivantes, certes, mais… Pas tant que ça (sauf bien sur quand il s’agit de sortir le vieil argument du cri de la carotte). Les plantes ne sauraient satisfaire la soif de l’homme d’essence animale, le réconcilier avec la Nature… Il faut quelque chose d’animal, quelque chose qui ait vécu, qui ait été proche de la Nature (du moins dans une conception naturaliste du monde ou les animaux sont des êtres de nature et l’Homme un être de culture: je me sens personnellement beaucoup plus proche de la nature qu’un cochon qui n’a vu la lumière du jour que lors de son transfert à l’abattoir et qui n’a jamais touché de la terre; mais pour un naturaliste, ce n’est pas le cas).

Le végétarien est donc un ascète, quelqu’un de moins vivants, qui va mourir vite ou vivre moins intensément. A plus forte raison le végétalien, qui se prive même de ces produits de substitution à la viande que sont les autres produits animaux (encore une fois, c’est une conception non rationnelle de l’alimentation, car ces produits n’ont pas les mêmes qualités nutritives que la chair animale, du fait notamment de leur pauvreté en fer).

Mais encore une fois, ces conceptions du monde mystiques, chrétiennes, sont dissimulées derrière la science. La pauvre science qui souvent, peine à trouver des faits qui collent avec nos croyances non rationnelles… Elle essaie quand même. Il suffit de modifier un ou deux faits, d’interpréter différemment.

On a trouvé un truc pour que cet élément mystique, cette essence animale impalpable mais Ô combien indispensable à l’Homme, devienne concrète, et rende scientifique le besoin de manger des produits animaux. Une bonne molécule bien concrète, faite avec des atomes et tout. C’est la B12. En effet, la B12, comme on nous le serine sur tous les tons, est quasi-absente d’une alimentation végétale (à l’heure actuelle du moins), alors qu’elle est présente dans tous les produits animaux. `

Et en effet, il se trouve, de fait, que les végétariens stricts sont plus exposés aux carences en cette vitamine que les omnivores. J’ai même trouvé une histoire réelle d’une végétalienne ayant eu des problèmes suite à une carence en B12, ce qui semble bien montrer que cette vitamine peut poser problème dans un régime végétarien strict.

Alors ça y est, on l’a ! C’est elle, la B12, c’est l’essence animale (ou la preuve de l’essence animale) qui nous relie à la Nature et nous permet de continuer à exister! On lui a donné un joli nom, cyanocobalamine. Elle est la preuve qu’on ne peut se passer de produits animaux, sous peine d’en subir les conséquences comme tout être désobéissant à sa nature (donc à Mère Nature, qui a bon dos); c’est à dire, au choix, mourir, ou prendre des compléments, c’est à dire se couper définitivement du monde naturel, vivre une demi-vie.

Sauf que.

On est tellement contents d’avoir trouvé la molécule-clé qui prouve que manger des animaux (ou leurs produits) est indispensable à une vie naturelle, et on est tellement persuadés que les animaux sont possesseurs de ce « quelque chose » que nous avons perdu, mais qu’ils peuvent nous donner si nous les consommons, que personne ne se demande comment il se fait que les vaches, les cochons, les poissons, les sangliers, les poules, toutes ces espèces produisent une vitamine que nous sommes incapables de produire nous-même… Ben c’est normal, ce sont des animaux, et nous non! Réponse stupide. Encore plus stupide peut-être ceux qui affirment que nous faisons partie des carnivores et que donc nous avons perdu la capacité à fabriquer la B12, tout comme les loups et les tigres (mais ça leur permet de se faire mousser en s’identifiant à des prédateurs dominants, ils aiment bien ça).

Combien de fois ai-je lu ou entendu que la B12 n’est « produite que par les animaux »? Si la B12 était produite par les animaux, nous en produirions nous-même, puisque, (captain obvious à la rescousse), nous sommes des animaux. En réalité, la B12 n’est produite par aucun animal, mais seulement par des bactéries, principalement des bactéries vivant dans le sol. Pour certains, c’est encore un contact retrouvé avec la Nature, puisque les cochons passent leur vie dans la terre tandis que l’Homme propre et civilisé marche avec des chaussures et nettoie ses légumes. Mais c’est encore une conception mystique du monde qui a peu à voir avec la réalité objective (et un concept fantasmé de l’élevage, mais j’y reviendrai).

La vérité est que 98% des cochons consommés en France sont élevés sur caillebotis et ne savent même pas à quoi ressemble de la terre. Ils ont moins de chances de trouver de la B12 dans le sol que l’humain lambda qui a généralement plus de contact qu’eux avec la terre et ses bactéries. C’est pourquoi les animaux d’élevage reçoivent des compléments alimentaires, dont de la B12 et de la vitamine D (ils ne voient pas non plus le soleil, je le rappelle). Cela permet à l’ensemble de la population omnivore de ne pas être carencée en B12. Et de se moquer de ces pauvres végétaliens qui sont tellement éloignés de la Nature qu’ils sont obligés de prendre des pilules pour rester en vie. S’ils savaient…

Pour donner un coup supplémentaire à cette conception naturaliste du monde, nos proches cousins, les grands singes, dont le régime est majoritairement végétarien (complètement pour les gorilles), trouveraient apparemment leur B12 en consommant régulièrement un peu de terre. Ils sont donc exposés à des carences en B12 dans les zoos où on les nourrit de légumes lavés. Pour certains, le contact mystique avec la terre est ce qui nous rapproche de la Nature dont nous nous sommes par erreur éloignées, et si nous mangions de la terre nous pourrions vivre sans petites pilules affreusement artificielles… D’autres préfèreront rester rationnels et diront que nous avons évolué dans un contexte ou nous mangions de la terre, que nous vivons dans un autre contexte où nous n’en mangeons pas, et que cela pose un problème particulier qu’il n’est pas bien difficile de résoudre en se complémentant. A vrai dire, que les gens soient naturalistes ou rationnels, ça m’est bien égal tant qu’ils n’en font pas une raison de tuer des animaux. D’ailleurs, j’ai ma propre conception spirituelle de l’univers, mais contrairement aux détracteurs de l’antispécisme, j’essaie de faire en sorte qu’elle ne m’empêche pas de tenir un raisonnement rationnel cohérent.

 

 

 

(1) J’utilise le terme « l’Homme » avec son beau H majuscule et son bel article défini parce que j’illustre la pensée naturaliste, mais vous remarquerez que quand je parle de mes propres opinions, L’Homme est détroné par les humains. Et encore, je devrais peut-être dire les humain(e)s, comme dans les cahiers antispécistes, mais je trouve que ça alourdit quelque peu le texte. Mais vous remarquerez le caractère sexiste de ce type d’expressions: l’humanité est un Homme tellement viril.

(2) J’avoue rire un peu jaune lorsque les gens s’horrifient à propos du cannibalisme chez les humains, même quand il s’agit de manger des humains sans devoir les tuer pour cela, et même en condition de survie (par exemple lors des catastrophes aériennes). C’est que l’humanisme en prend un coup: nous sommes faits de viande. Captain Obvious à la rescousse…

(3) En fait la plupart des animaux ont plus de 4 pattes et savent voler, et plus de la moitié des vertébrés n’ont pas de pattes du tout, mais ça on préfère ne pas le savoir, sinon marcher sur deux pattes ne serait plus un symbole de domination.

Les produits animaux au dur pays de la réalité

Quand les gens s’étonnent que je ne mange pas d’oeufs.

Dans mon dernier billet, j’ai longuement disserté sur l’obsession des gens autour de la consommation des produits animaux. C’est sans doute un peu ce qui les motive à entrer dans une discussion totalement théorique à propos d’oeufs que je pourrais éventuellement manger (il en est de même pour le lait).

C’est en partie ma faute. En effet, je n’explique pas toujours exactement pourquoi je préfère me passer de ces produits.  C’est qu’il est difficile, au cours d’un repas, entre la poire et le tofu, d’exposer aux gens des concepts subtils et opposés à ce qu’ils apprennent depuis tout petits (cela m’a pris plusieurs mois ou années pour adopter un point de vue antispéciste). Si je devais être absolument sincère, il faudrait que je leur explique que l’animal n’est pas une machine, qu’il doit être considéré comme une fin et non pas comme un moyen, et que je ne suis pas d’accord avec notre conception occidentale de la vache comme machine à produire du lait et de la poule comme machine à produire des oeufs.

 

J’ai déjà expliqué sur ce blog que le vrai problème avec l’utilisation d’animaux est que leur condition de propriété entraine nécessairement des abus, et que donc ce ne sont pas les abus en eux-même qu’ils faut dénoncer (comme le fait qu’une vache soit tuée quand son rendement baisse), mais la condition animale qui génère ces abus.
Toutefois, dans la vraie vie, je me trouve généralement dans une configuration sociale plus contraignante qu’un blog, face à des gens pas forcément ouverts aux idées nouvelles et qui tombent déjà des nues quand ils apprennent qu’on peut se passer de fromage et continuer à respirer normalement. C’est parfois la première fois qu’ils rencontrent une végétarienne et ils n’ont aucune idée de certaines réalités de l’élevage (comme le montrent leurs objections). Je simplifie donc l’explication(1) et même si ce n’est pas tout à fait sincère, je leur parle directement des abus de l’élevage, en leur exposant une situation concrète. Comme ils ne deviendront pas antispécistes à la fin de la conversation, cela présente au moins l’avantage de leur faire prendre conscience de certaines réalités.
Par exemple, on me dit souvent:
« Je comprend que tu ne veuilles pas manger de viande car il faut tuer des animaux pour le faire (2), mais pour le lait et les oeufs, je ne comprend pas: Il n’y a pas besoin de tuer des animaux pour avoir du lait, et traire les vaches ne les fait pas souffrir »
Je répond donc en substance ceci:
« Autrefois, on pouvait peut-être avoir du lait sans tuer de vaches, et peut-être que c’est encore possible à l’heure actuelle dans d’autres sociétés. Mais dans notre société, ce que tu dis n’est pas exact: on a effectivement besoin de tuer des animaux pour faire du lait. Pour qu’une vache fasse du lait, il faut qu’elle ait un veau, puis son rendement baisse. Si un éleveur voulait garder tous les veaux et les nourrir, et garder les vaches quand elles ne produisent plus, il mettrait directement la clé sous la porte. C’est tout simplement impossible. »
En ce qui concerne les oeufs, le raisonnement est similaire: il faut bien tuer des poussins mâles de race pondeuse pour faire des oeufs. Soit l’éleveur tue les mâles, soit il est ruiné.
Même si je passe un peu à côté du vrai problème (car je ne sais pas si je remangerais des oeufs si par exemple on trouvait moyen de ne faire naitre que des femelles, ce qui pourrait être rendu possible par la recherche), ça a l’avantage de présenter les choses de façon concrète et aisément compréhensible.

IMG_2766.JPGMais il arrive bien souvent que les gens insistent et essaient de trouver une configuration dans laquelle il se pourrait que je mange des oeufs ou que je boive du lait, si jamais un jour j’avais une vache, qu’elle avait eu un veau, qu’il fallait la traire ou je ne sais quoi encore.
Là je ne sais plus trop bien quoi dire. Je réponds parfois qu’acheter des animaux, ça entretient un commerce qui génère des abus (me rapprochant subrepticement de la vraie nature du véganisme). Mais les gens ne sont pas satisfaits: Et si tu as quand même… et si tu trouves… Et si…. et si, et si, et si….

Et si rien, quoi, merde. Je me demande bien ce que je foutrais avec une vache. Et en réalité, SI j’avais une vache qui me faisait du lait, plutôt que de me réjouir de pouvoir enfin boire du lait de vache, je me verrais plutôt maudire la sélection génétique par laquelle les humains ont fait les vaches, des animaux qu’on doit traire parce qu’elles produisent dix fois trop de lait pour leurs petits. Et je ne sais pas ce que je ferais du lait, mais je pense que je ne le boirais pas. Je le donnerai ou je nourrirai d’autres animaux avec, ou je le congèlerai, ou je ne sais pas quoi. Ca me dérangerait de le jeter, puisque c’est comestible, mais je verrais plus ça comme un problème à résoudre qu’autre chose.
De même si j’avais des poules, je ne pense pas que je mangerais leurs oeufs. En fait, ça fait plus d’un an que je n’ai plus mangé quoi que ce soit qui contienne des oeufs, et ça fait un an et demi environ que je n’ai pas mangé un oeuf directement. A vrai dire, quand je repense au contenu d’un oeuf, cet espèce de liquide amniotique gluant  m’inspire plus de dégoût qu’autre chose (d’ailleurs je ne suis pas un cas unique puisque j’ai lu le témoignage d’une végétalienne qui avait des poules et qui était complètement dégoûtée par l’odeur quand elle préparait une omelette pour nourrir ses animaux; les goûts évoluent avec les habitudes).

Un jour, après une de ces conversations, je me suis soudain demandé: Mais qu’est-ce qu’ils ont, à la fin? Pourquoi veulent-ils absolument, par tous les moyens, trouver une solution pour que je puisse manger du lait et des oeufs? C’est juste du lait et des oeufs, ce n’est pas si important que ça! On dirait que ma vie en dépend!  J’ai mis un certain temps à me construire un régime alimentaire équilibré sans ces produits, ils ne représentent plus rien pour moi. Pourtant, les gens en parlent comme s’il s’agissait de ressources extrêmement précieuses que je dois absolument mettre toute mon énergie à trouver, alors qu’en réalité, si j’en avais, je ne saurais pas quoi en faire…

Comme je l’ai expliqué dans mon article précédent, j’ai depuis commencé à percer le mystère de cette obsession pour les produits animaux. Mais à vrai dire, mon agacement n’était pas seulement dû à mon incompréhension devant cette obsession bizarre de consommer du lait et des oeufs, ces aliments sans grand intérêt nutritionnel et dont je me passe depuis plus d’un an (et dont certain se passent pendant des décennies et sont très heureux) et qui ne m’inspirent  plus aucun appétit.
Mon agacement était surtout dû au fait que j’expose une situation réelle, concrète. Que j’explique des faits. Voilà d’où vient le lait que tu bois, voilà d’où vient l’oeuf que tu manges. Et en réponse, on me sert des situations inexistantes, complètement théoriques, dans lesquelles peut-être éventuellement, si… Si jamais, si d’aventure, si par hasard… Tous ces si!  Tout ce conditionnel! Et la réalité?
J’aurais presque envie de laisser exploser cet agacement en colère: mais enfin, je suis en train de t’expliquer que l’animal qui a produit ce que tu manges a été torturé, qu’il va mourir ou est déjà mort d’une mort violente, qu’on l’a tué, qu’on tue des poussins pour faire tes oeufs, et des veaux pour faire ton lait! ce sont des faits! Et toi tu me parles de « si jamais un jour une poule par hasard »…. Est-ce que la réalité n’est pas plus importante que des situations qui n’existeront probablement jamais? Si une poule arrive dans mon jardin (3), j’y réfléchirai à ce moment-là, non?

Mais, à tort ou à raison, je juge stérile ces débordements de vérités. C’est justement l’excès de vérité (avec l’obsession des produits animaux) qui pousse les gens à poser ce genre de questions, et surtout l’excès de différence. C’est tellement nouveau, c’est tellement étrange de se passer de lait, c’est tellement… Extrêmiste, que les gens veulent absolument m’entendre dire que je serais capable de boire du lait dans une certaine situation. Pour me rendre moins bizarre, ou peut-être me faire admettre que le lait n’est pas en soi quelque chose de Mal (4).

Il m’est arrivé de répondre, avec l’impression de dire cela pour rassurer, pour faire plaisir, ou, impression plus désagréable, de me conformer à une attente sociale; il m’est arrivé de répondre, donc:
« oui, bon, si jamais j’avais une poule récupérée d’un abattoir ou que sais-je, ça ne me poserait pas de problème de manger ses oeufs, mais ce n’est pas la question ».
Mais ce n’est plus très vrai aujourd’hui. Je me contente donc de dire la vérité: je ne sais pas ce que je ferais, et je m’en fiche. Je n’aime plus les oeufs ni le lait. Qu’ils soient ou non intrinsèquement mauvais (et ils ne le sont sans doute pas), quelle importance? Ce ne sont que des oeufs et du lait. Pas de quoi en faire un fromage (ha ha…)

Cela perturbe un peu les gens. Décidément, c’est bizarre, elle est bizarre, cette fille. Elle ne veut pas d’oeufs. Qu’elle soit contre la façon de produire, ok (on l’est tous plus ou moins même si on ne fait rien contre), mais qu’elle ne cherche même pas à en avoir par d’autres moyens!

Si je répond ainsi, c’est avant tout pour ne pas mentir. Mais quelque part, j’espère aussi, par ma sincérité, leur montrer qu’on peut non seulement se passer d’oeufs et de lait, mais ne même pas spécialement chercher à en obtenir, puisqu’on vit très bien sans. Et puis, si cela les perturbe tant, c’est, je pense, qu’ils soupçonnent la vérité cachée derrière mon discours: le refus de l’exploitation animale et pas seulement de ses abus évidents, de ses travers les plus faciles à dénoncer. Ils n’aiment pas ça, parce que l’antispécisme remet en cause une certaine conception de l’humanisme, et c’est celle qu’on a tous apprise. Mais c’est ainsi.
Enfin, de même que quand j’affirme être extrémiste, cela a l’avantage de présenter les choses de façon claire: oui je suis bizarre. Vraiment. J’aime penser qu’un jour être vegan ne sera plus une bizarrerie, mais pour que cela arrive, il faut des gens bizarres…

 

 

 

(1) En réalité cela dépend de mes interlocuteurs. Si je sens que mon interlocuteur est assez ouvert pour entendre parler d’antispécisme sans se braquer, je préfère être plus précise sur mes raisons d’être végane. Mais cela n’arrive pas souvent.

(2) Vous remarquerez que cela demande déjà un niveau minimum d’ouverture dont beaucoup de gens ne sont malheureusement pas capables.

(3) Détail cocasse: cela semble d’autant peu probable qu’à l’heure ou j’écris ces lignes, je n’ai pas de jardin, ni de maison, ni d’adresse fixe, et ça n’empêche pas des gens qui le savent très bien de continuer à me poser la question.

(4) Même si peu de gens l’admettent clairement, ce désir de souligner que le lait et les oeufs ne sont pas intrinsèquement mauvais, qu’ils pourraient être obtenus dans faire de mal, montrent qu’ils ont conscience, à un certain niveau du moins, que la viande est, elle, le produit d’un meurtre.