Le carnisme, ou l’état agentique face à l’ordre du monde – partie 1

Morpheus: La Matrice est un système, Neo, et ce système est notre ennemi. Quand on est à l’intérieur, qu’est ce qu’on voit partout ? Des hommes d’affaires, des enseignants, des avocats, des charpentiers. C’est avec leurs esprits qu’on communique pour essayer de les sauver mais en attendant, tout ces gens font partie de ce système, ce qui fait d’eux nos ennemis. Ce qu’il faut que tu comprenne, c’est pour que la plupart ils ne sont pas prêts à se laisser débrancher. Bon nombre d’entre eux sont tellement inconscients et désespérement dépendant du système qu’ils vont jusqu’a se battre pour le protéger. Es ce que tu m’écoute Neo, ou es ce que tu regarde cette femme en robe rouge ?
Neo: J’étais…
Morpheus: Regarde encore. Pause !
Neo: On est pas dans la Matrice ?
Morpheus: Non, c’est un autre programme d’entrainement pour t’apprendre une chose. Si tu n’ai pas l’un d’entre nous, tu es l’un de ces types.
Neo: Que sont t-ils?
Morpheus: Des programmes sensibles. Ils disposent d’entrées et de sorties dans tout les softwares encore implantés dans leur système, ce qui veut dire que toute personne que nous n’avons pas débranchée est potentiellement un Agent.

1- L’ordre du monde, justification de la logique carniste

J’ai dernièrement abordé un sujet qui a maintes fois été traité dans les Cahiers antispécistes: le carnisme en tant que conformation à un ordre du monde mystique; obéissance d’autant plus complaisante que cet ordre du monde nous placerait en haut de la hiérarchie des espèces, « au sommet de la chaîne alimentaire ».

Cette conformation donne lieu aux arguments suivants, lorsqu’il s’agit de défendre sa consommation de viande:

1) Nous sommes la classe dominante (et devons donc le rester)

« si on ne les mange pas c’est eux qui nous mange et qui nous dirige » (merci à Le Page du forum Vegeweb pour avoir reucueilli cette citation)

ou encore:

« Nous sommes au sommet de la chaîne alimentaire, toute chaîne alimentaire est fondée sur les relations complexes entre êtres vivants qui se bouffent les uns les autres » (commentaire qui circule sur plusieurs blogs végétariens)

N’importe quel débat anti-pro-végétarisme ou spéciste-antispéciste fournit des perles du genre: nous n’avons pas évolué jusqu’au sommet de la chaine alimentaire pour manger des légumes, les animaux sont stupides, etc etc.

2) Les animaux aussi se mangent entre eux (ce qui prouve bien que c’est naturel, que c’est dans l’Ordre des choses)

« après tout, les fourmis sont des esclaves d’un seul individu, les lionnes sont exploitées sexuellement par un seul mâle, les éléphants vivent sous un régime matriarcal, etc. Les antispé anar devraient donc d’abord tenter de libérer les animaux de leur exploitation spécifique intra-espèce! » (lu sur un forum anarchiste; citation d’un certain abel chemoul)

 

« J’imagine en ce cas que vous ne défendez pas les dauphins (quand 2 bandes de dauphins se croisent, en plus de se foutre sur la gueule, les mâles violent les femelles adverses) ? Ni les chats, dont l’accouplement s’apparente aussi furieusement à un viol.* » (Encore une fois, citation d’un forum anarchiste ! Un certain roro dont la signature est: « La Nature n’a fait ni serviteurs ni maitres, c’est pourquoi je ne veux ni commander ni recevoir d’ordres. » Cocasse, non?)

L’absurdité ce ces raisonnements saute aux yeux quand on se rend compte que d’une part, les gens citent des exemples pris dans la nature pour montrer que la domination spéciste fait partie de l’ordre des choses; d’autre part, dans le même but, ils placent une frontière infranchissable entre l’Homme et l’animal, le premier étant supérieur au second. D’ailleurs, la personne qui écrit ceci:

« Nous sommes au sommet de la chaîne alimentaire (…) »

Ecrit aussi dans le même message, un peu plus haut:

« on ne demandera pas à un lion de s’abstenir de nous manger, on tentera de ne pas croiser son chemin. »

Nous sommes donc au sommet de la chaîne alimentaire tant qu’on ne croise pas le chemin du lion. Edifiant.

D’ailleurs, en règle générale, le respect de l’Ordre du monde est dans toute les mentalités tant que cet ordre nous place au sommet de la hiérarchie des espèces. Les chasseurs nous bassinent avec l’écosystème dont ils font étroitement partie via la chasse (y compris le plomb qu’ils balancent dans les zones humides et autres canettes de bière dans la forêt), mais dès que l’un d’eux a un accident, qu’il tombe d’une falaise ou d’un arrêt cardiaque dans un champ de betterave à l’âge de 52 ans (merci le cholestérol), là il n’y a plus de « mort qui fait partie de la vie », de « c’est la nature »: c’est un drame et puis c’est tout.

D’ailleurs, voyez comment ce pauvre roro cité plus haut, anarchiste révolutionnaire, redevient un bidochon lambda quand la question de la domination spéciste arrive sur la table. Mais bref, ce n’est pas là mon propos. J’admire la façon dont les gens acceptent les hiérarchies quand celles-ci les placent en haut, mais je souhaite aller plus loin dans mon propos.

3- Impossibilité de changer l’Ordre du monde

Hé oui, de toutes façons, on ne peut pas changer l’Ordre du monde, on est donc forcés de Lui obéir.

On trouve ainsi des arguments tels que:

« Il faut bien vivre dans des conditions « normales », des cnditions que la nature a faites de telle sorte que ça se passe comme ça. »

ou encore des points plus précis qui rendraient impossible l’arrêt de l’exploitation animale:

« mais si des animaux sont tués en masse c’est bel et bien pour sauver des vies humains ! On dirais que certains aiment plus nos amis les bêtes que nos frères les Hommes. En ce qui concerne l’Amazonie, si tu veux faire des champs afin de distribuer des céréales au Monde afin qu’il devienne végétalien saches que l’Amazonie sera détruite deux fois plus vite qu’a l’allure actuelle.) »

(citations relevées au hasard sur la toile dans des débats sur le végétarisme)

Ou encore, citation du même abel chemou du forum anarchiste:

« Et puis l’antispécisme pose des questions écologiques: si on arrête « d’exploiter » les animaux de ferme, on en fait quoi? le fait est que ces animaux n’ont plus de prédateurs naturels depuis des millénaires. Le seul facteur de régulation des animaux d’élevage, c’est nous! Si on décide qu’ils ont droit à la liberté, on va vers un massacre écologique pour le reste de la faune et de la flore par surpopulation, tout simplement. » ¨***

Notez au passage la faiblesse de l’argumentation à ce stade: Nous devons continuer d’exploiter et de tuer les animaux parce que, au choix, si nous ne le faisons pas l’amazonie va être détruite**, les éleveurs vont être au chomâge, et nous serons envahis par les vaches qui détruiront les forêts***.  Ce très soudain souci de « ce que nous allons bien pouvoir faire de toutes ces vaches », qui m’avait tant surpris à une époque comme je le raconte dans mon article sur les contradictions carnistes, n’est plus si étonnant que ça quand on le comprend comme l’expression d’une résistance, d’une peur face à un bouleversement de l’ordre du monde. Ces gens se fichent bien de la forêt amazonienne, si ce n’était pas le cas ils se renseigneraient suffisamment sur l’écologie pour arriver au constat évident que l’élevage est une catastrophe écologique, de par la déforestation, les besoins monstrueux de l’élevage en surface terrestre, les gaz à effet de serre, la gabegie en eau (pour abreuver et nettoyer les animaux mais surtout pour faire pousser de quoi les nourrir), et en ressources diverses, la pollution des nappes phréatiques, etc etc. S’ils se fichent de l’écologie, ce n’est pas la terre qu’ils défendent, mais l’Ordre du monde qui lui est associée. La différence peut n’être pas évidente à cerner, car pour beaucoup, l’Ordre du monde est représenté par la Nature, entité idéalisée et personnalisée en pseudo-divinité, qui aurait une volonté; une sorte d’avatar de Dieu pour les non-croyants (ou ceux qui se croient non-croyants !).

Je ne souhaite pas ici faire une liste exhaustive des types d’arguments qui visent à défendre l’Ordre du monde tel qu’il est. Je pense que mon propos est clair, et ces citations donnent un aperçu à peu près représentatif de la façon dont les carnistes, soit défendent l’Ordre du monde, soit se défendent de faire quelque chose du mal en se justifiant par l’obéissance nécessaire à l’Ordre du monde; qu’on ne peut pas changer, de toutes façons.

Car c’est cela qui est bien pratique avec l’Ordre du monde: c’est lui qui est responsable. S’en remettre à la Nature, à Dieu ou à l’Ordre du monde,, c’est ne plus être coupable, puisque de toutes façons, les choses sont ainsi, ainsi va la vie, dont la mort fait partie, etc…

Mais malgré les injustices flagrantes relevées dans la Nature, il arrive que des gens, tout à fait normaux et intelligents par ailleurs, se transforment soudain en fervents défenseurs de l’Ordre du monde. Tels les passants lamba qui se transforment en agents dans la Matrice, ils vont soudain se mettre à défendre l’Ordre, disant qu’il est très bien comme ça (et que de toutes façons on ne peut pas le changer).

Ce n’est pas par hasard que j’ai cité un certain nombre de membres d’un forum anarchiste pour appuyer mes dires. Voyez comme ces fervents révolutionnaires, qui disent vouloir une société libre où chacun est son propre maître, et basée sur le respect de chacun des droits d’autrui, se transforment soudain en fervents défenseurs d’un Ordre naturel auquel nous devons obéir, qu’on ne peut pas changer sous peine de subir une sorte de châtiment divin, et dans lequel les uns dominent et font souffrir les autres parce qu’ils le peuvent****.

Si vous êtes végétarien ou végane, même depuis peu, ou simplement si vous avez déjà discuté de végétarisme, vous avez eu sans doute eu une impression de déjà-vu quand vous avez lu les quelques arguments que j’ai cité. C’est que ce discours est totalement formaté, c’est le même partout. Quelques modalités changent, le rendant plus ou moins stupide, plus ou moins caricatural. N’importe quelle personne intelligente et ouverte d’esprit peut vous sortir ce même discours, et ce sera le même discours que dans la bouche du premier crétin venu, avec parfois même des similarités de vocabulaires qui peuvent surprendre de la part de personnes n’ayant rien à voir les unes avec les autres. C’est ainsi que l’anarchiste révolutionnaire dira à peu près la même chose que le premier beauf venu ramassé au café du commerce. C’est comme si les gens se faisaient défenseurs d’une logique extérieure à eux, comme s’ils laissaient un discours étranger passer par leur bouche, comme s’ils se transformaient en robots diseurs de la Pensée Unique.  D’ailleurs, on peut parfois le remarquer à la façon dont ils prennent la parole rapidement : ils ne réfléchissent vraiment pas avant de parler, ils se mettent d’emblée à défendre le Système, à recracher un discours préformaté. Parfois avec agressivité: attention, on attaque le système!

Cet automatisme, je l’ai eu moi aussi, la première fois que j’ai rencontré un discours antispéciste. Mais enfin, la Nature est comme ça ! Et je peux vous dire qu’à ce moment-là, au niveau cérébral, c’est le degré zéro de la réflexion. Ce n’est qu’ensuite que les gens se mettent à réfléchir, mais la plupart du temps, ils ne réfléchissent pas à l’antispécisme, aux thèses qu’on leur expose, mais à ce qu’ils vont bien pouvoir dire pour défendre le système tel qu’il est. (Et c’est là que, souvent, les perles jaillissent).

Pourquoi cet automatisme? Pourquoi se faire tout à coup défenseur d’un Ordre qu’on subit? Parce que cet ordre a eu le bon goût de nous avoir placé en haut de la hiérarchie des êtres? Peut-être, mais pas seulement. Je pense qu’il y a là une expression de l’état agentique dans lequel les gens se trouvent être dès que l’on aborde le sujet de l’antispécisme et des conséquences qui découlent de cette idéologie. J’ai déjà brièvement évoqué les expériences de Milgram et le parallèle qu’on peut faire avec la consommation de viande. J’y reviendrai dans mon prochain billet.

 

 

*Bien que l’argument soit ridicule, je m’empresse de préciser, pour la culture, qu’il s’agit d’anthropomorphisme, le viol n’existe pas chez les chats. L’acte sexuel serait douloureux pour la femelle du fait d’épines implantées sur le pénis du mâle et dirigé vers l’arrière et blessent le vagin lors du retrait, ce qui fait augmente l’agressivité de la chatte qui peut s’en prendre violemment au mâle après le coït. Cela n’empêche pas la chatte de continuer à rechercher l’accouplement pendant ses chaleurs. De plus, l’impression de viol peut être augmentée par le fait que les mâles ont développé un comportement qui consiste à attraper la femelle au niveau de la nuque par la gueule; cela permet de provoquer un réflexe inné bien connu chez les chats, qui ont tendance à se calmer quand on attrape la peau de leur nuque comme la mère pour transporter ces chatons. Bien que ce réflexe soit très diminué chez le chat adulte par rapport au jeune, il permet au chat d’augmenter ses chances de fécondation. Pour en savoir plus sur ce sujet, lire par exemple « le chat révélé » de Desmond Morris. D’une façon générale, le viol n’existe que très rarement chez les animaux, la femelle doit être receptive et accepter l’accouplement pour qu’il ait lieu, même chez les espèces où le mâle est physiquement plus imposant. Le viol existerait chez certains groupes de dauphins mâles, mais c’est ici très déformé et exagéré.

**Je ne prend pas la peine de contredire ces arguments tellement ils sont nuls, néanmoins sachez que la viande et le soja destiné à l’alimentation du bétail sont les produits les plus exportés du Brésil juste après les agrocarburants, et une cause majeure de déforestation. n’importe quelle visite sur un site végétarien comme celui de l’AVF vous renseignera sur la catastrophe écologique que représente l’élevage.

***Je ne résiste pas au plaisir de citer un certain willio qui répond à l’argument d’abel chemoul: « Ouais en fait on aimerait bien arrêter de massacrer des animaux mais on va vers un désastre écologique sinon… On est contraints de les exploiter, c’est pas de chance. Tu sais qu’on risque aussi d’aller vers une catastrophe écologique et humanitaire avec le développement démographique de la Chine. On devrait sûrement prendre des mesures similaires pour réguler la population non ? « 

**** Attention, je n’ai rien contre les anarchistes, bien au contraire, mais selon moi l’anarchie implique nécessairement l’antispécisme, car si l’on veut abolir la domination des uns sur les autres, on doit nécessairement faire entrer les animaux dans la sphère des sujets de droit; lire à ce sujet Un Eternel Treblinka, de Charles Patterson.