Le mystère de la viande humaine

Dans un précédent article, j’ai abordé le sujet de la viande de chat et de l’étrange tabou qu’elle suscite.

Il y a évidemment une viande qui est encore plus taboue que la viande de chat, c’est la viande humaine.

D’ailleurs, je choisi délibérément de parler de « viande humaine » et pas d’ « anthropophagie » car j’estime que ce n’est probablement pas une viande si différente de la viande de vache ou de chat. Que la consommation de viande humaine porte un nom spécifique, c’est une particularité culturelle qui tient peut-être en partie à notre habitude d’humains de toujours regarder notre nombril.

La viande humaine est taboue sans qu’il y ait besoin de le démontrer. Manger de l’humain c’est mal « pour des raisons d’éthique », disent les gens sans avoir besoin de préciser ce qui n’est pas éthique dans le fait de manger de la viande humaine.

Pourtant, ce n’est pas forcément évident d’expliquer en quoi manger de la viande humaine n’est pas éthique, par exemple à partir du moment ou quelqu’un est condamné à mort (je suis contre la peine de mort, mais ceux qui sont pour ne considèrent pas nécessairement que manger de l’humain est éthique). Ou alors si quelqu’un meure d’accident, manger son cadavre pose peut-être un problème éthique, mais personne ne prend la peine de démontrer exactement en quoi, ce qui avouons-le, n’est pas évident tout de suite.

Cela me fait penser à une discussion sur un forum végétarien (vegeweb) où nous discutions du fait que donner la mort à certains animaux semble non-éthique, mais que certains puissent parfois se retrouver un peu désarmés quand il s’agit de le démontrer. Alors que je venais de faire remarquer que tuer un animal « conscient mais pas conscient de lui-même » est un sujet qui a fait couler beaucoup d’encre, et en essayant de résumer brièvement ce qu’en disaient par exemple Peter Singer et Tom Regan, qui divergent sur la question (non pas sur la question de savoir si c’est contraire à l’éthique, mais sur pourquoi et à quel point), quelqu’un fit une remarque très pertinente à laquelle je n’avais pas songé.

Je ne sais plus exactement en quels termes, mais il fit remarquer que les gens qui défendent la consommation de viande nous demandent souvent de justifier et d’expliquer en quoi il est mal de manger de la viande, ou en quoi il est contraire à l’éthique de tuer un animal dans telles ou telles conditions, alors qu’eux-mêmes ne sauraient pas forcément expliquer pourquoi c’est immoral de tuer un humain dans les mêmes conditions. Et pourtant, ce n’est pas plus moral à leurs yeux pour autant.

C’est d’autant plus intéressant que quelqu’un avait transmis l’objection suivante qui a un jour été faite à Peter Singer: si je tue un poisson, il va souffrir et mourir, mais si je ne le tue pas, il finira de toutes façons par mourir et peut-être dans des conditions plus douloureuses, donc qu’y a-t-il de mal à cela? Singer aurait alors hésité sur la réponse à donner. J’avais alors fait remarquer qu’on peut appliquer exactement la même logique au fait de tuer un humain d’une mort rapide, ce qui lui épargnerait les affres de la vieillesse, qui souvent tue lentement. Pourtant, personne ne trouve cela moral.

Mais ma réponse n’explique pas en quoi il est immoral de tuer un poisson ou un être humain. Elle ne fait qu’invalider le raisonnement tenu pour l’un en montrant qu’il est absurde si on le tient pour l’autre, alors que rien ne semble justifier ce « deux poids deux mesures ». Les humains n’aiment pas moins souffrir que les poissons.

Et de fait, j’ai réalisé que bien souvent, quand on défend le point de vue selon lequel tuer un animal est immoral, on ne fait que développer les raisons pour lesquelles tuer un animal est similaire au fait de tuer un être humain. Un documentaire comme Earthlings n’aurait pas une telle force si le narrateur ne rappelait pas, au début, que les autres animaux sont très semblables à nous sur beaucoup de points, des points essentiels qui importent davantage que les différences (ce n’est peut-être pas vrai pour tous les animaux, mais ça l’est pour au moins certain d’entre eux).

Et d’ailleurs, la faiblesse de ce raisonnement, c’est qu’on pourrait objecter que, finalement, il n’y a rien de mal à tuer des humains. C’est le raisonnement qu’ont pu tenir des gens comme le Marquis de Sade (voir dans les cahiers antispécistes: Sade antispéciste, où comment Sade s’appuie sur les ressemblance entre humains et animaux pour en conclure, non pas qu’il est immoral de tuer les animaux, mais qu’il est moral de tuer les humains).

Mais que vaut cette objection? Pour avoir lu quelques livres de Sade, je le vois plutôt comme un grand sophiste, maniant habilement la réthorique ce qui lui permet, via ses personnages, de justifier des actes immoraux par des raisonnements complexes. Des raisonnements qui souvent à mes yeux ne tiennent pas la route, mais qui peuvent aisément troubler la logique du bon chrétien, et le mettre dans l’embarras quand il voudra contrer ses arguments. Mais ça reste de la réthorique et je doute qu’il ait pu parvenir à croire lui-même à ses propres discours. Et qu’il y ait cru ou non, reste que son raisonnement ne s’appuie que sur la difficulté de prouver que tuer un humain est immoral.

Au passage, le raisonnement de Sade pour justifier de tuer les humains est exactement le même que va adopter toute personne de culture occidentale qui souhaite justifier aux yeux des autres le fait que manger de la viande de chat, de chien, ou de tout autre animal dont la consommation est taboue aux yeux des autres: « on mange bien du poulet, pourquoi pas du chat? ». Ca ne justifie rien, puisque rien ne justifie la consommation de poulet, sinon le fait que tout le monde le fasse.

De la même façon, Sade ne démontre pas en quoi il est moral de tuer des animaux (que tout le monde le fasse n’est pas une justification), et donc son raisonnement d’après moi ne tient pas la route. Mais je suis obligée d’admettre qu’il a pu m’arriver, de la même façon, de démontrer de façon satisfaisante que tuer un animal conscient n’était pas très différent de tuer un humain, mais sans prendre la peine d’expliquer en quoi tuer un humain est immoral. Et donc si on veut vraiment être rigoureux, mon raisonnement ne tenait pas la route non plus (que tout le monde pense que c’est immoral prouve-t-il que ça l’est?). Et pourtant, c’est une objection qui m’a très rarement été faite, et quand elle l’a été, c’était sur le ton de la plaisanterie, ou sans que l’on sache réellement si c’était ou non une plaisanterie.

Ma performance en barquette humaine.

Je pense évidemment qu’il est immoral de tuer un humain pour le manger, même si ce n’est pas forcément facile à démontrer. Mais je ne vais pas me fatiguer à me démontrer cela puisque quand j’aborde le sujet, chacun semble unanime sur le fait que tuer un humain est immoral.

Et pourtant… Est-ce si évident que ça? Pour moi oui, encore une fois. Mais pas pour tout le monde. Je n’ai malheureusement pas de chiffres sérieux à proposer, mais plusieurs de mes amis ont organisé, dans le cadre de la mobilisation pour les droits des animaux, des stands de dégustation de viande humaine. Il s’agit de dégustations gratuites de viande (qui est en réalité du simili-carné) présentée comme étant de la viande humaine. Hé bien, croyez-le ou non, en tous cas ils prétendent tous qu’environ la moitié des passants acceptent d’y goûter(1).

C’est étonnant car il y a un tabou important à propos de la viande humaine (qu’exploite d’ailleurs l’action-barquette).

D’ailleurs encore une fois, il y a une contradiction flagrante dans le raisonnement carniste. En effet, les carnistes considèrent pour la plupart d’entre eux, que tuer un animal est un acte immoral, mais que le caractère immoral de cet acte est annulé par le fait de consommer le corps de l’animal, ou du moins d’en avoir l’intention et que ce soit ce qui motive la mise à mort (car tous les animaux tués pour la viande ne sont pas consommés). D’ailleurs, quand on soulève une objection contre l’utilisation de cuir pour fabriquer des chaussures et de jolis sacs à main, il nous est toujours répondu: « mais on les tue pour la viande, alors on peut bien aussi utiliser la peau. »

Pourtant quand on critique la viande, il ne nous est pas répondu qu’on les tue pour la peau et que donc on peut utiliser la viande! (ce serait assez tragicomique, je trouve). Non, on tue pour la viande, d’ailleurs beaucoup de consommateurs de viande sont contre le fait de tuer les animaux pour leur fourrure. Pourtant, la viande répond au besoin de se nourrir tout comme la fourrure à celui d’avoir chaud l’hiver: elle comble ce besoin, mais on peut le satisfaire autrement, sans tuer d’animaux.

D’ailleurs une des objections les plus idiotes que j’ai entendues à l’encontre du végétarisme (un jour faudra que je fasse le top 10), c’est « mais si on les mange pas on sera obligés de les tuer ». Les tuer? Ho, les pauvres! Le fait de manger un animal transforme le « meurtre » cruel en « abattage » moralement neutre.

C’est plutôt l’inverse qu’on observe quand il s’agit d’êtres humains. Imaginez le procès d’un assassin, et que celui si se défende ainsi: « oui c’est vrai je l’ai tué… (exclamations dans l’assistance). Mais c’était pour le manger! Il faut bien qu’on se nourrisse non? Ne vous inquiétez pas, m’sieur le juge: j’ai bien fini mon assiette, je n’en ai pas laissé une miette. Et j’ai fait un abat-jour avec sa peau, comme ça rien ne se perd ».

Je ne pense pas que cette personne serait immédiatement relâchée, le juge décrétant « ha ben si c’est pour le manger, ça va alors. Vous m’avez fait peur, petit chenapan. J’espère que vous m’en avez gardé un morceau ».

Au contraire, le fait d’avoir dévoré sa victime serait une circonstance aggravante. Le motif de l’accusation passerait de meurtre à meurtre aggravé d’acte de barbarie (je ne suis pas experte en droit mais ça ne m’étonnerait pas). Et l’assassin passerait d’assassin à psychopathe barbare, malade fou dangereux à enfermer d’urgence, voire à lyncher si ça existait encore.

Je me rappelle ainsi d’un type qui rêvait de manger un autre humain et qui réussit à trouver un volontaire pour cela. Il fut condamné à une dure peine après avoir dévoré le cadavre de son étrange victime consentante, en commençant par le pénis. Pourtant, je trouve difficile de décider si c’était immoral ou non. Les animaux eux ne sont pas volontaires.

Cette contradiction me semble absurde. D’autant plus absurde que dans le premier cas, l’annulation du caractère immoral de la mise à mort par la consommation du corps est quasi unanime dans l’esprit des gens (seuls les végétariens détonnent, et encore certains continuent tout de même à trouver moins immoral de tuer un animal si c’est pour le manger). Alors que, franchement, qu’est-ce que vous croyez qu’une vache en a à foutre qu’on la tue pour la manger, pour faire des chaussures ou juste pour le plaisir de tuer des vaches? Qu’est-ce que ça change pour elle? Je ne pense même pas qu’elle comprenne le concept de viande.

Alors qu’un humain, bon. Certains semblent avoir de leur vivant des volontés par rapport à ce qui adviendra de leur dépouille. Même si d’un point de vue strictement terre-à-terre, qu’une victime de meurtre soit ou non mangée, pour peu que le tueur ne l’ait pas prévenue de ses intentions anthropophages, ça ne change pas grand chose à son malheur.

Barquette de viande humaine réaliste utilisée dans des mises en scène pour questionner la consommation de viande

En réalité, je pense que cela s’explique par le fait que manger le corps d’un autre être est vue comme un geste de domination totale. D’ou le fantasme étrange de pratiquer l’anthropophagie, et celui encore plus étrange d’en être la victime, qui pourrait être vu comme une forme suprême de masochisme.

D’ailleurs, quand on regarde les moches faits divers où il est question de meurtre suivi d’anthropophagie, les victimes sont souvent des femmes, objets privilégiés de soumission dans les fantasmes courants de la société partiarcale. Alors que dans les cultures qui pratiquaient le cannibalisme, il était, dans la plupart des cas, réservé aux hommes, mais les victimes étaient aussi des hommes, et pas n’importe quels hommes. En fait, on peut dire qu’il y a eu deux catégories de cannibales: ceux qui mangeaient leurs propres morts, pensant ainsi s’attribuer leurs mérites; et ceux qui mangeaient les ennemis tués au combat, ou les prisonniers.

Ainsi, les animaux étant tout en bas de la hiérarchie sociale, les tuer pour les manger n’est qu’un acte banal de domination, admis dans la société. Le même acte de domination exercé envers un autre être humain est considéré comme une très grave transgression sociale, et ce même si la victime est consentante (ce qui je te l’accorde, n’arrive pas tous les jours). C’est justement parce que c’est un traitement réservé aux bêtes que c’est si grave.

De même que ceux qui décrivent l’horreur du sort infligé aux juifs pendant la deuxième guerre, insistent sur cette ressemblance: ils étaient entassés dans des wagons à bestiaux… Comme des bêtes à l’abattoir… Sans se demander s’il est juste que des bêtes subissent ce traitement. Quelques juifs sont devenus végétariens après la guerre, comme Isaac Bashevis Singer. Mais beaucoup de gens ne font que s’indigner contre la transgression que représente le fait de faire subir à des humains un sort selon eux réservé aux bêtes.

Savent-ils exactement pourquoi il est mal de tuer des êtres humains? Personne ne leur a jamais demandé de le justifier.  Mais quelque chose me dit que si c’est mal pour eux comme pour moi, ce ne sont pas pour les mêmes raisons. Pour moi, l’holocauste n’est pas un « crime contre l’humanité ». C’est un crime contre plusieurs millions d’individus, c’est la somme de plusieurs millions de crimes. Je pense que si j’étais traitée comme on a traité ces gens, mes pensées n’iraient pas à l’humanité, à la civilisation, aux mathématiques, aux pyramides d’égypte,  où à d’autres choses sans rapport avec la vie et la souffrance d’êtres sensibles.

Qualifier l’holocauste de crime contre l’humanité pourrait donner un nouveau sens au mot humanité. Un sens… Plus humain. L’humanité comme une somme d’individus sensibles, qu’il faudrait chacun respecter. Mais je connais trop bien le concept d’humanité pour ignorer ce que « crime contre l’humanité » signifie réellement. Il n’y a pas de crime contre l’animalité. Il n’y a d’ailleurs pas de crime contre un être vivant, humain ou non, qui ait autant de gravité qu’un crime contre l’humanité. Car l’humanité n’est pas une somme d’individus sensibles, elle n’est qu’une construction de l’esprit qui n’a pas grand chose à faire des individus. Les humains représentent l’humanité, et non pas l’inverse. Les humains ne sont que des représentants d’un concept. Les animaux représentent eux un autre concept. La sensibilité des uns et des autres semble un sujet entièrement secondaire.

L’empathie a-t-elle le moindre rapport avec les raisons pour lesquelles les humains condamnent le meurtre et la torture d’autres humains? Il m’arrive malheureusement d’en douter.

 

 

(1) Certaines personnes à qui j’ai relaté l’expérience m’ont affirmé que si les gens sont si nombreux à accepter de manger de la viande humaine, c’est forcément parce qu’ils savent que ce n’en est pas vraiment. Cette objection ne tient pas la route: si les gens étaient si horrifiés que ça à l’idée de manger de la viande humaine, qu’est-ce qui leur permettrait d’être si certains que ce n’en est pas, comment en seraient-ils surs au point d’accepter d’y goûter? Vous arrivez devant un stand tenus par de parfaits inconnus, avec de la viande cuisinée et des barquettes très réalistes comme celle sur la troisième photo… Même si on peut supposer que les gens ont des doutes, même si je ne sais pas à quel point ils croient ce qu’on leur raconte, ça prouve au moins qu’ils ne sont pas si loin que ça de manger de la viande humaine. Simple question de norme sociale ?

Nostos, altos, nostalgie.

Quand on fait le tour du monde, on passe son temps à montrer de belles images, on se prend en photo dans des endroits grandioses, où l’on a longtemps rêvé d’être. On envoie un peu de rêve dans une carte postale, comme si on en avait trop pour soi. Je n’ai pas lu beaucoup de blogs de voyages, mais à les parcourir, on dirait que chaque jour est une fête, quand on vit sur la route.

Ce n’est pas tout à fait vrai, pourtant. C’est un petit mensonge honnête, un mensonge par omission. Faire le tour du monde, ce n’est pas la fête tous les jours, c’est beaucoup de bonheur oui, mais ce n’est pas que du bonheur tout le temps. SI c’était si facile que ça, est-ce que tout le monde ne serait pas en train de le faire? Et pourtant dans chaque maison, les gens vivent sédentaires, dorment chaque jour dans le même lit. Et nous, dans les bateaux, les trains, les avions, et les bus qui roulent pendant des journées et nuits entières, on ne peut pas dire qu’à l’arrivée, chaque nouvelle ville nous recevra toujours en forme, frais et dispo.

 

Un peu trop de fatigue. Une route trop longue. Et puis, c’est le mal du pays.

 

Ouais. Tu sais, c’est pas facile de voyager. Dans les cahots des bus boliviens on est comme dans le confort feutré des taxis de Santiago: déracinés. On a beau en connaître un peu plus chaque jour, on est toujours très loin de tout ce que l’on connait. Le monde est trop grand et nous sommes si petits.

 

Ha, au début on fait les fiers! Les amis, la famille ne nous manquent pas, on voit des choses toujours plus belles. On se contente d’un vieux matelas pourri dans le premier trou à rat venu, on mange que du pain et du riz. On se contente de peu, et c’est encore trop pour les voyageurs que nous sommes… Que nous voulons être. Si on pouvait, on se contenterait de rien du tout. On dormirait sur la pierre froide, dehors, avec le ciel étoilé comme couverture, simplement parce que c’est beau, et tout ce qu’on veut c’est du beau. Le beau, ce n’est pas plus important que le confort? Le confort, on l’a laissé derrière nous. On y a renoncé, pour avoir quelque chose de mieux. Et puis, on découvre, on essaie, on apprend la langue, au moins quelques mots. On fait des rencontres… On se réjouit du choc des cultures. On veut toujours plus de nouveau.

Mais le temps passe et, parfois, on se sent seul. Parler toujours anglais ou d’autres langues nous fatigue. On pense un peu plus souvent aux gens qu’on aime et qui sont loin, mais aussi simplement, à ceux qui nous comprennent. Les paysages sont toujours aussi beaux, mais maintenant qu’on en a vu d’autres, on dirait presque qu’on s’émerveille moins facilement, comme si la rétine s’usait à la beauté.

Et par moment, on se prend à rêvasser à la promesse du retour.

 

Et puis, les auberges froides, les lits qui ne sont pas les notres nous lassent. Alors, on en apprivoise un. On pose son sac à dos. On prend ses repères. On créé un rituel, ici et maintenant. On dort dans ce lit, on déjeune à cette table, tous les jours, deux, trois quatre jours de suite… Parfois une semaine. Mais déjà il faut reprendre la route. On trouvera un nouveau lit, une nouvelle table, un nouveau rituel. Avant de voyager, je n’ai jamais eu de goût pour les rituels, je me réjouissais que chaque matin soit un matin différent, même si c’était simplement parce que je ne faisais pas la même chose.

 

On se laisse aller au plaisir de la découverte, et aux joies de l’insouciance, de vivre au jour le jour. Mais par instants, comme un moustique qui nous pique, la nostalgie nous gagne.

 

Nostalgie: de altos, la douleur, et nostos, le retour… Nostalgie, mal du pays.

La nostalgie est un peu taboue. Je l’ai dit, les blogs de voyage ne parlent que de ce qu’ils voient de merveilleux chaque jour. Et pourtant, je suis sûre que parfois, ils passent comme moi des journées pas si extraordinaires que ça. Je suis sure qu’ils se fatiguent par moments, c’est d’ailleurs en prévision des coups de blues que beaucoup, comme nous, partent à deux. Mais de nostalgie, nul n’en souffle mot. Pas quand elle survient. On aurait peut-être l’impression de se plaindre alors qu’on réalise le rêve de sa vie… Comme si on était toujours obligés d’avoir des étoiles plein les yeux, toujours obligé d’être joyeux et ne jamais, jamais regarder en arrière. Regarder en arrière, c’est pour les faibles!

 

Mais c’est un mensonge. Le rêve de ma vie, c’était aussi un voyage qui a des hauts et des bas, un vrai voyage, avec ses moments merveilleux et ses passages à vides, avec ses galères et ses manques. Quand on part, on se doute bien qu’un jour, on en aura plein les pattes, et que ça fera partie du voyage. Ne parler que des joies de la découverte, c’est aussi faire croire que quand on part, on ne renonce à rien. Et le bonheur de la découverte serait peut-être moins complet si pour lui, on ne renonçait pas à quelque chose. Si on ne partait que parce qu’on n’a rien à perdre, si on n’avait rien laissé derrière soi. Et si ces choses ne se rappelaient pas à nous, quand par les soirs trop pluvieux ou dans les trajets trop longs, on se laisse aller à quelques minutes, ou quelques heures de nostalgie.

 

Nostos, altos. Ce n’est pas une maladie. C’est un sentiment amer et doux.  Je me sens parfois seule et perdue. Je pense aux gens que j’aime, je me demande: « Que fait-il en ce moment? ». « Que fait-elle? Est-elle heureuse? Pense-t-elle à moi elle aussi? ». Une douleur légère empreint ces pensées douces. Car ils ne sont pas aussi loin, il ne sont pas aussi seuls. Ils sont là-bas, ensemble, proches les uns des autres, même s’ils ne le savent pas. Alors je sais que je ne leur manque pas autant qu’ils me manquent. Ca me réjouit et m’attriste en même temps.

 

Quand même, il y a quelque chose de formidable dans le fait d’être humain: on s’habitue à tout. Et déjà, beaucoup de mes vieilles peurs sont derrière moi. Je les ai laissées sur la route, comme ces petits objets que j’ai perdus. Une clé usb, un t-shirt. D’ailleurs, ça fait longtemps que je n’ai rien perdu, je croise les doigts. Mais mes peurs, elles, s’en vont. Mes préjugés se laissent vaincre, aussi. Si on peut être en terre inconnue comme un poisson dans l’eau, alors je finirai par l’être. Et ce sera comme si aucun lieu ne m’était inconnu. J’aurai apprivoisé la Terre.

Végéphobies

Y a des gens qui sont vegans et d’autres qui sont « que végétariens » et essaient de diminuer ou d’arrêter leur consommation de produits animaux.

Y a des gens qui n’ont pas le déclic, qui pensent vaguement que c’est  une bonne chose mais que ça doit être dur, et qui continuent à manger de la viande sans trop y penser, parfois ils diminuent leur consommation, parfois ils arrêtent d’y penser.

Y a des gens qui ‘nont jamais entendu parler de végétarisme ou de véganisme, et qui mangent de la viande et d’autres produits animaux sans réfléchir, sans trop vraimentcomprendre d’où ça vient, sans chercher à savoir comment ça a été fait.

 

Et puis y a ceux qui sont « contre ». Contre le fait d’être vegan.

 

 

Là, j’avoue, j’ai quand même du mal à comprendre. A la limite, je peux comprendre que quelqu’un qui s’en fiche des animaux soit contre le fait d’être végan pour lui (on peut s’en fiche des autres humains, même si on ne le dit pas, et des autres animaux).

Mais il y a des gens qui sont contre le véganisme en général, contre le fait que d’autres soient vegans.

 

Je pourrais me contenter de ranger ces gens dans la même case que ceux qui sont « contre l’homosexualité » (chez les autres): personnes qui se mêlent de la vie d’autrui et s’expriment contre des comportements ou des actes qui ne les regardent pas et ne leur nuisent en rien. D’ailleurs on pourrait pousser la parralèle car même si l’homophobie est en apparence très différente de la végéphobie, et même si la comparaison a des limites évidentes, l’homophobe comme le végéphobe s’en prennent à ceux qui transgressent sa conception du monde et en appellent à un raisonnement naturaliste pour critiquer ce qu’ils considèrent comme un bouleversement de l’odre établi: un homme est fait pour aimer une femme et un animal est inférieur et il est fait pour être mangé ou pour une utilité quelconque. Soit par la Nature, soit par Dieu. Mais bref, je développerai peut-être une autre fois.

 

Les journalistes qui écrivent parfois un article sur le véganisme à diverses occasions, et font pleuvoir des avalanches de clichés. Le régime végétalien est dogmatiquement qualifié de « régime sec » (sic! une crêpe faite avec du lait de soja est une crêpe sèche, une crêpe au lait de vache est une crêpe heu… mouillée?) ou parfois de drastique ou d’austère, sans plus d’arguments. Souvent l’auteur de l’article essaie de tourner la chose en dérision et de décrédibiliser la pensée antispéciste en la déformant à loisir, et sous couvert d’objectivité, donne la parole à de parfaits crêtins qui n’ont rien à dire mais se font les gardiens défenseurs de la Pensée Unique. Ces micro-trottoir lamentables donnent lieu aux mêmes remarques idiotes que celles que l’on subit dans certains repas familiaux, du type « les animaux se reproduisent, il y en aura toujours assez à manger » (cité dans un article sur la veggie pride).

 

Ces formes d’opposition volent bas, ce ne sont pas vraiment des critiques, seulement de vagues insultes. Mélange de peurs et d’incompréhension, symptômes de la  résistance au changement.  S’il n’y avait que ça, ce ne serait pas bien grave. Même pas de quoi en faire une note de blog.

 

La végéphobie peut aller beaucoup plus loin que les articles idiots ou que les simples remarques pénibles que l’on subit au cours des repas, puisqu’il existe des blogs et autres sites qui, eux, sont exclusivement consacrés a défendre la consommation de  produits animaux, ou plutôt tout simplement, contre leur boycott pour des raisons éthiques (car ils s’en fichent pas mal qu’un allergique au lait boive du lait de soja, ou que quelqu’un soit végétarien par goût, ce qui les dérange c’est vraiment le véganisme et non pas la non-consommayion de produits animaux).

Il y a une vraie volonté de décrédibiliser le véganisme, de faire passer les végans pour des gens qui font une grave erreur. Parmi ces sites, certains affichent clairement leur inspiration religieuse, ce sont souvent des sites chrétiens. D’autres se font passer pour rationnels, la plupart donnent lieu à de véritables diarrhées verbales contre le véganisme qui sont toujours complètement à côté de la plaque.

Les moins crêtins en apparence sont ceux réalisés par d’anciens vegans, ce qui en soi est déjà censé constituer un argument choc. Quand on creuse un peu on se rend compte que des gens qui ont voulu devenir vegans pour faire comme telle personne ou pour leur santé critiquent violemment le véganisme sur le mode mystique « je me suis rendue compte de mon erreur grâce à l’Illumination divine (= j’aime le bacon) » et n’ont jamais réellement été vegans(1), en ce qu’ils n’ont jamais abandonné la conception mystique et spéciste du monde qui permet de manger de la viande sans avoir de graves problèmes de conscience; d’ailleurs, le sort des animaux de rente est curieusement absent de leur discours.

 

Il y a un point commun dans toutes les critiques construites du véganisme. Il y a la critique de l’idée de pureté alimentaire.

Cette critique pourrait être juste.  Simplement, elle résulte d’une incompréhension de ce qu’est vraiment le véganisme (bien que souvent, je soupçonne, derrière l’apparente incompréhension, la mauvaise foi).

 

Mais qu’est-ce que la pureté, finalement? Ou plutôt, que sont ces critiques de la pureté? Quelle incompréhension (réelle ou feinte) cachent-elles?

 

 

(1) un vegan n’est pas seulement quelqu’un qui se passe d’une liste d’objets et d’aliments divers, un vegan est quelqu’un qui a une vision du monde différente, d’où découle son mode de viealternatif; à ce sujet, lire « Etre vegan, c’est dur? » donc ce n’est pas parce qu’une personne a un régime végétalien qu’elle est végane.

 

Etre vegan, c’est dur?

Maintenant que je rencontre des gens venant, disons pas du monde entier parce que ce serait exagéré, mais de plusieurs cultures différentes, je rencontre souvent les mêmes réactions quand j’annonce que je suis végane, mais pas les mêmes qu’en France.

En France, (ou à l’étranger quand on rencontre des français), je ne vais pas vous refaire une liste exhaustive des conneries qu’on peut entendre quand on annonce qu’on est végétarien ou végan. Et où tu trouves tes protéines, et t’es extrêmiste, et patin couffin, mais globalement, pour résumer, les gens sont plutôt distants et vont essayer, soit de se donner des airs supérieurs en faisant remarquer quEUX, ils aiment la nourriture, ou vont essayer de vous expliquer (parce qu’ils sont gentils) que ça ne rime à rien ce que vous faites (ou plutôt ce que vous ne faites pas); au mieux, ils vous regarderont poliment comme une illuminée, un peu comme si vous annonciez tranquillement à table que vous cuisinez en dégustez vos ongles de pieds après une bonne rando et que vous adorez ça.

 

Mais donc, heureusement y a pas que les Français dans la vie, sinon au niveau des droits des animaux on en serait encore à se demander si les vaches ont plus de sensibilité que les carottes (d’ailleurs c’est encore un peu le cas). Et la plupart des gens dans le monde sont assez réceptifs quand on leur dit qu’on évite certains aliments par respect pour les animaux.
Malheureusement, ça n’empêche que ça reste un mode de vie très éloigné de celui d’énormément de gens, que ce soit en Amérique Latine ou dans les pays de culture occidentale. Je ne sais pas si vous vous souvenez de l’histoire de Sophie, notre très estimée gastronome lyonnaise; mais juste avant qu’elle ne fasse sa Française, le touriste Australien (qui était d’ailleurs très sympa mais ce n’était pas le sujet) nous faisait remarquer que tout ça c’était très bien, mais quand même, c’est dur.

 

Et c’est souvent comme ça, les gens pensent que c’est dur. Et ça, c’est plus ou moins universel; enfin je l’ai constaté chez tout le monde, que ce soient les Français, les autres occidentaux, les Brésiliens ou les Boliviens (qui sont très différents). Encore une fois, il y a une grosse différence entre les français et les autres, mais c’est une différence culturelle qui ne change rien au fait que les uns comme les autres, finalement, pensent que « c’est dur ». Les français, eux, vont se dire que décidément, qu’est-ce qu’ils sont cons ces vegans de se priver de délicieux paté en croûte, halala quelle imbécillité pas possible, alors que c’est bon la nourriture quoi merde !!

Alors qu’un Bolivien par exemple, aura une attitude réellement respectueuse, mais pas le respect « à la française », (du genre « on respecte les végétariens » dans le sens : on les tolère parce qu’on leur a expliqué que le pâté en croûte c’était bon, mais c’est des imbéciles de végétariens, ils écoutent pas le bon sens, alors comme il faut pas de mettre sur la gueule à table, on les tolère en leur disant « je respecte votre opinion », comme ça ça permet de passer à autre chose et de ne surtout pas en discuter).

Non, eux, ils respectent vraiment.

Bon évidemment je force le trait hein, il faut nuancer mes propos. Mes compatriotes ne sont pas tous des crêtins de beauf qui ne comprennent rien et ont le cerveau trop rempli de pâté de tête pour réfléchir, et la Bolivie compte aussi, comme toute nation et comme tout groupe humain, son lot d’abrutis et de lourdingues. J’espère ne pas vous instruire en vous informant qu’on rencontre des gens super et des cons partout.

 

Mais globalement, voilà, souvent nous est arrivé, à moi et Alderanan, de nous retrouver en face de gens qui nous regardaient avec des yeux pleins d’admiration pour une telle abnégation morale ! Et là on se sent un peu gêné parce qu’on pense qu’il n’y a vraiment pas de quoi. Parce qu’on ne mange pas de viande, ni de poulet (en Amérique du Sud et surtout en Bolivie, le poulet n’est pas de la viande, allez comprendre), ni de poisson, ni d’oeufs, ni ceci ni cela, ce qui réduit drastiquement nos possibilité alimentaires, du moins dans leur esprit.

Il y a peut-être des aspects purement pratiques à cela. Au niveau alimentaire, on peut dire que globalement ce n’est pas facile d’être végan en Amérique du Sud(1). Même quand on rencontre des végans du coin, c’est pas évident.

Mais il n’y a pas que cet aspect, puisque les touristes que nous rencontrons ont aussi l’air de trouver ça vraiment difficile d’être végan, alors qu’ils viennent de pays dans lesquels, d’une part, l’offre en produits végans est plus large et facilement accessible qu’en France; et d’autre part, le véganisme est beaucoup mieux accepté socialement. Pour revenir à notre ami Australien, il avait l’air de trouver ça trop difficile, alors qu’il vit à Sidney, un endroit où ça parait relativement aisé d’être végan (comparativement à la France par exemple), et en plus il est culturiste, donc il a  probablement l’habitude de contrôler ce qu’il mange et de se nourrir sans forcément se laisser guider passivement par des envie de gras et de sucré.

 

C’est que pour la plupart des gens, le régime végétalien parait vraiment drastique. Beaucoup plus que n’importe quel régime amincissant totalement carencé en à peu près tout, et que les gens n’hésitent pourtant pas à suivre au mépris des désagréments qui vont avec: par exemple, un régime hyperprotéiné, c’est pas très riche en saveurs et même carrément écoeurant, ça fatigue énormément, ça fait puer de la gueule sévère, c’est très dangereux pour la santé et ça ruine le portefeuille, mais pourtant il faut voir le succès de régimes comme par exemple le régime Dukon.  Alors que l’alimentation végane coûte moins cher, on se sent plutôt en forme(2), on découvre de nouvelles saveurs, on sent bon,  et on a plutôt l’impression d’améliorer sa santé plutôt que de la ruiner. Et surtout, on se sent une personne meilleure (heu… pas seulement au niveau des odeurs corporelles), plus en accord avec soi-même, ce qui est le but principal.

Et pourtant, être végan parait très difficile aux gens, alors que le régime Dukon leur parait au contraire très facile. Son succès est d’ailleurs dans sa prétendue facilité: il permettrait de maigrir « sans effort » (je ne pense pas que suivre un tel régime ne demande pas d’efforts, mais ça épargne en tous cas l’effort de chercher à savoir ce qu’on mange, à acquérir les connaissances nécessaires en nutrition pour équilibrer son alimentation, ce qui permettrait de résoudre durablement ses problèmes de poids, m’enfin moi j’dis ça, j’dis rien).

 

Peut-être que la facilité des « régimes » est justement ce qui les rend absurdes et nuisibles: le fait qu’ils soient temporaires. Qu’après qu’on ait fini le régime, on reprenne les habitudes de vie qui nous ont rendu gros, et que donc, on regrossisse. Donc pas de panique, se priver de confiture de fraise ou de tarte aux pommes ne veut pas dire qu’on en mangera plus jamais, juste qu’il faut s’en passer le temps… Le temps d’être mince. On en remangera au moment où l’on sera en train de redevenir gros…

Enfin, je ne vais pas m’étendre sur l’agacement que provoque en moi la simple idée de régime. Mais voilà, l’idée c’est qu’être végétalien, c’est pour la vie.

 

Et c’est vrai que quand on devient végétarien, ça peut paraître un peu effrayant: l’idée de se passer de tel ou tel aliment pour toujours. C’est à dire: sans aucune exception et sans jamais cesser de l’éviter. Je me souviens que quand je suis devenue végétarienne, je ne savais pas très bien si j’étais en  train de devenir végétarienne ou non. Parce qu’il y avait des aliments que j’aimais bien, qui étaient associés pour moi à des ancrages positifs, ou dont le goût m’était particulièrement agréable; et je me demandais si j’étais prête à m’en passer définitivement. A ne plus jamais mettre tel aliment dans ma bouche et sentir son goût, et ceci pour le restant de mes jours…

Puis, j’ai oublié. Je ne m’en suis souvenue que récemment, et l’idée que des problèmes aussi futiles aient pu me préoccuper m’a fait sourire . C’est typiquement ce qu’on pourrait appeler un problème d’omnivore: cela parait important pour quelqu’un qui mange de la viande, mais pour un(e) végétarien(ne), ça ne l’est pas… Ca ne l’est plus. Je ne sais même plus quels aliments provoquaient en moi cette ambivalence par rapport au végétarisme. Je crois me souvenir d’un goût très prononcé pour la viande peu cuite, un aliment qui provoque aujourd’hui en moi un dégoût viscéral. Je me souviens aussi que j’aimais bien les surimis. Les goût évoluent beaucoup une fois qu’on a changé ses habitudes.

 

Mais en même temps je savais très bien que je ne m’engageais à rien, enfin je m’engageais qu’avec moi-même, si j’avais un jour envie de viande crue, j’en remangerais, mais ça n’arrivera très vraisemblablement jamais.

Je ne me suis jamais sentie frustrée de ne plus manger ces aliments. J’ai cessé de les manger quand je ne profitais plus de mes repas parce que je voyais dans mon assiette un morceau de cadavre de vache, ou un agglomérat de cadavres de poissons compacté.

 

Puis, j’ai aussi arrêté les oeufs, puis produits laitiers, et j’ai mis un peu plus de temps, parce que les produits réalisés à partir de crème de lait de vache ont un goût bien particulier qui est souvent connoté de façon assez positive. Mais cette fois, je savais que les choses se feraient d’elles-même. Après tout, le lait des mères ne devrait-il pas aller à leurs petits?

 

Mais mais mais… Se passer de lait de vache et de viande ne suffit pas pour être végan! Car oui, le vegan ne FAIT pas des trucs vegans, le vegan EST vegan.Donc il faut aussi boycotter le cuir, voire même selon certains, se débarasser de ses vieilles grolles en peau d’animal mort, et il faut aussi se passer de miel. Ben oui, puisqu’on est végan. Il faut.

 

C’est justement là le piège, qui fait apparaître le véganisme comme un truc impossible, réservé à une élite. Je le voyais un peu comme ça quand je commençais à être végétarienne. Beaucoup de gens le voient ainsi et c’est dommage parce que les animaux sont perdants là-dedans. Pour les gens, on est végan, donc on a pas le droit de porter tels vêtements, d’acheter tels produits, de consommer telle nourriture.

Mais c’est une vision faussée de la réalité puisque ce qui définit justement le mouvement végan, et ce qui lui donne sa force et son intérêt, c’est qu’il est composé de plusieurs personnes qui ont adopté les mêmes habitudes de vie, de sorte qu’il a fallu mettre un nom dessus, définir un concept.

 

Un article minable écrit par un tocard se faisant appeler journaliste décrivait le véganisme en disant que les végans ne mangeaient pas ceci, pas cela, boycottaient le cuir, la soie et la laine… Et terminait par « et ils ne vont même pas au marineland! ». Incompréhension typique d’un sous-doué notoire: les végans n’ont pas à se priver d’aller au Marineland, puisque n’importe quel végétarien trouverait absurde d’aller payer pour voir de pauvres cétacés sauter dans un cerceau alors que leur place est dans l’Océan. Ca ne viendrait jamais à l’esprit d’un végan d’aller voir un tel spectacle qui ne lui inspirerait qu’indignation et dégoût Mais pour le journaliste, ne pas aller au Marineland, se priver d’un truc aussi mégacool de la mort, ça fait partie des conditions pour être végan, donc les végans doivent se priver de voir des dauphins qui sautent dans des cerceaux.

 

Je ne boycotte pas le cuir parce que je suis végane, mais je m’appelle végane parce que je suis dans une dynamique de pensée qui fait que je vais d’embler exclure le cuir (et les marineland). Le cuir c’est de la peau d’animal mort et je ne veux pas en acheter. Je n’ai pas besoin d’un règlement qui me dise ce que je dois éviter ou ce que j’ai le droit de consommer. D’ailleurs, quand plusieurs végans ne sont pas d’accord à propos de tel ou tel produit, ça chie des bulles, parce qu’untel va estimer que ce n’est pas végane d’utiliser telle marque de stylo, et unautretel va lui répondre que toutes les marques de stylo testent leurs encres sur les animaux, pas plus celle-ci qu’un autre et qu’on est pourtant bien obligés d’utiliser des stylos(3). De même, je me suis faite sévèrement engueuler sur un forum parce que je prenais de la B12 en ampoules buvables fabriquées par un labo, et les labo, c’est le Mal.

 

Pourtant, les végans qui utilisent des stylos ou qui boivent des ampoules de B12 ne sont pas moins végans que ceux qui ne le font pas. On est végane à partir du moment où l’on essaie de vivre sans exploiter les animaux (c’est la définition de la Vegan Society, reprise d’ailleurs par la Société Végane bien de chez nous(4)). Et on essaie de vivre sans exploiter les animaux à partir du moment où l’on a une certaine perception de l’animal. Cette perception est difficile à définir clairement, mais on pourrait dire qu’un végane est quelqu’un qui voit dans l’animal un autre, un être sensible, quelqu’un qu’il n’est pas moral d’utiliser comme un moyen, un individu qui a ses propres objectifs de vie.

 

C’est pour ça qu’être végan est facile. Parce que chaque aménagement que l’on fait dans sa vie, quand on devient végane, on le fait pour une raison bien précise, qui est notre façon de voir le monde; et on le fait d’une façon bien précise, qui est la notre, et pas celle des autres. Untel gardera ses vieilles chaussures en cuir par souci écologique, tel autre finira par les changer parce que sa réprobation contre le cuir l’emportera sur ses convictions écologiques. Mais les deux auront en commun de considérer que ces chaussures ont été faites avec la peau d’un animal qui désirait vivre, et qui font qu’on est pas tout à fait à l’aise avec des chaussures en cuir, même si on exclut le besoin de paraître cohérent aux yeux des autres (qui est aussi variable chez chaque individu).

 

Etre vegan est facile parce que c’est simplement appliquer à son mode de vie sa vision du monde. Pour bien faire comprendre à un non-végétarien à quel point c’est facile d’être végan, on peut utiliser une comparaison que je n’ose pas souvent en société parce qu’elle choque, mais qui lui permet de faire voir les choses sous un autre angle. Je lui dis: si tu vivais dans un monde où les gens mangent des bébés humains, est-ce que tu trouverais cela intolérablement difficile de ne pas en manger quand on t’en propose?

 

Il est rare que les gens ne soient pas profondément dégoûtés à l’idée de manger du bébé humain, et pourtant refuser de manger de la viande de bébé humain préparée par d’autres ne changerait pas le sort du bébé ni la profonde aliénation qui existerait dans une société dont les membres s’adonneraient à de telles pratiques. Tout au plus, cela fait entendre une voix différente, quelqu’un qui refuserait que de telles atrocités soient commises, même sans pouvoir les changer tout de suite.

De même, si vous appreniez qu’un délicieux gâteau a été concocté à partir de lait humain provenant de femmes séquestrées et séparées de force de leurs enfants, je ne pense pas que vous baveriez devant, je ne pense pas que vous penseriez froidement « mon engagement de personne en faveur des humaines m’empêche de manger ce gâteau même si miam, j’en ai très envie ». Vous n’en voudriez simplement pas, vous ne le verriez pas de la même façon.

 

C’est un peu comme ça que les végans finissent par éviter le lait de vache, et non pas en cherchant à coller à une définition. Quand on sait comment est faite la nourriture, on ne la regarde plus de la même façon, et quand on a adopté une position antispéciste, et qu’on est profondément convaincu du bien-fondé de cette philosophie, on a simplement plus envie de manger un gâteau fait avec du lait de vache. Imaginer ces situations dans lesquelles une personne de notre culture vivrait dans une société dans laquelle on consomme du lait de femme et du bébé humain, on a une petite idée de ce qui est réellement difficile dans le véganisme: vivre dans une société non-végane. Une telle personne souffrirait certes, mais pas de ne pas goûter ce délicieux gâteau au lait de femme. Plutôt de penser aux femmes, aux enfants, au victime de cette société meurtrière heureusement imaginaire.

 

Voilà pourquoi les vegans ont coutume de dire que le véganisme est facile, alors que tout le monde croit que c’est difficile. C’est parce qu’être végan, c’est normal. Le mot « vegan » n’est qu’un mot, qui a été collé sur le mode de vie de personnes ayant une certaine façon de penser de laquelle découle naturellement une façon d’agir(5).

 

Imaginez que vous découvriez que vos chaussures ont été faites avec des peaux d’humains qui ont été tués pour cela, je pense que vous vous en débarrasseriez, de même que je me suis débarrassée de mes vieilles chaussures de rando pour les remplacer par des vg-shoes. C’était juste normal que je fasse ça, même si ce n’était pas forcément la solution la plus écologique.

 

Il est dommage que le végétalisme soit encore souvent vu comme une forme de privation alimentaire, comme un régime comme un autre, alors que c’est bien plus que ça. On pourrait même dire qu’en réalité, le véganisme n’est ni « facile », ni « difficile »: il est, c’est tout. Les gens qu’on appelle « végans » n’ont en réalité aucun autre choix que d’être végans. La seule chose qui peut paraître difficile, c’est d’affronter chaque jour un monde dans lequel les animaux sont persécutés et tués, et que cette attitude envers ces êtres différents fasse intégralement partie de l’ordre social.

Et en effet, c’est difficile, mais les gens le font parce qu’ils n’ont pas d’autre choix. Tout comme c’est difficile de savoir qu’on va mourir un jour, et on ne passe pas notre vie à se demander si c’est facile ou difficile.

 

 

 

(1) Quand cet article paraitra, je serai en nouvelle-Zélande, mais à l’heure où je l’écris je suis en Amérique Latine depuis bientôt 5 mois, et je tuerais pour un cupcake ou un jambon weathy. Enfin, c’est une façon de parler, puisque contrairement à beaucoup, je ne tue pas pour du jambon.

(2) La plupart des végans ne se sentent, physiquement, ni mieux ni plus mal qu’avant. Mais pour ma part, je me sens globalement plus en forme, et depuis un an et demi que je suis végane, la seule maladie que j’ai eu, c’est la tourista.

(3) Beaucoup d’objets de la vie courante sont fabriqués avec des composants animaux ou ayant nécessité l’utilisation d’animaux: le papier, les ordinateurs, les billets de banque, les réacteurs d’avion, les pneus. Toutes les encres de tous les stylos et imprimantes doivent être testés sur les animaux avant leur mise sur le marché. Donc les véganes utilisent tous les jours des choses ayant nécessité l’utilisation d’animaux.

(4) quand je vous disais qu’en France y a pas que des connards. Bon, la Société Végane est toute jeune, mais quand même, elle existe.

(5) ce qui ne veut pas dire que c’est une question de personnalité. Je pense que toute personne se posant la question en toute honnêteté intellectuelle pourrait adopter une position antispéciste.