Le mystère de la viande humaine

Dans un précédent article, j’ai abordé le sujet de la viande de chat et de l’étrange tabou qu’elle suscite.

Il y a évidemment une viande qui est encore plus taboue que la viande de chat, c’est la viande humaine.

D’ailleurs, je choisi délibérément de parler de « viande humaine » et pas d’ « anthropophagie » car j’estime que ce n’est probablement pas une viande si différente de la viande de vache ou de chat. Que la consommation de viande humaine porte un nom spécifique, c’est une particularité culturelle qui tient peut-être en partie à notre habitude d’humains de toujours regarder notre nombril.

La viande humaine est taboue sans qu’il y ait besoin de le démontrer. Manger de l’humain c’est mal « pour des raisons d’éthique », disent les gens sans avoir besoin de préciser ce qui n’est pas éthique dans le fait de manger de la viande humaine.

Pourtant, ce n’est pas forcément évident d’expliquer en quoi manger de la viande humaine n’est pas éthique, par exemple à partir du moment ou quelqu’un est condamné à mort (je suis contre la peine de mort, mais ceux qui sont pour ne considèrent pas nécessairement que manger de l’humain est éthique). Ou alors si quelqu’un meure d’accident, manger son cadavre pose peut-être un problème éthique, mais personne ne prend la peine de démontrer exactement en quoi, ce qui avouons-le, n’est pas évident tout de suite.

Cela me fait penser à une discussion sur un forum végétarien (vegeweb) où nous discutions du fait que donner la mort à certains animaux semble non-éthique, mais que certains puissent parfois se retrouver un peu désarmés quand il s’agit de le démontrer. Alors que je venais de faire remarquer que tuer un animal « conscient mais pas conscient de lui-même » est un sujet qui a fait couler beaucoup d’encre, et en essayant de résumer brièvement ce qu’en disaient par exemple Peter Singer et Tom Regan, qui divergent sur la question (non pas sur la question de savoir si c’est contraire à l’éthique, mais sur pourquoi et à quel point), quelqu’un fit une remarque très pertinente à laquelle je n’avais pas songé.

Je ne sais plus exactement en quels termes, mais il fit remarquer que les gens qui défendent la consommation de viande nous demandent souvent de justifier et d’expliquer en quoi il est mal de manger de la viande, ou en quoi il est contraire à l’éthique de tuer un animal dans telles ou telles conditions, alors qu’eux-mêmes ne sauraient pas forcément expliquer pourquoi c’est immoral de tuer un humain dans les mêmes conditions. Et pourtant, ce n’est pas plus moral à leurs yeux pour autant.

C’est d’autant plus intéressant que quelqu’un avait transmis l’objection suivante qui a un jour été faite à Peter Singer: si je tue un poisson, il va souffrir et mourir, mais si je ne le tue pas, il finira de toutes façons par mourir et peut-être dans des conditions plus douloureuses, donc qu’y a-t-il de mal à cela? Singer aurait alors hésité sur la réponse à donner. J’avais alors fait remarquer qu’on peut appliquer exactement la même logique au fait de tuer un humain d’une mort rapide, ce qui lui épargnerait les affres de la vieillesse, qui souvent tue lentement. Pourtant, personne ne trouve cela moral.

Mais ma réponse n’explique pas en quoi il est immoral de tuer un poisson ou un être humain. Elle ne fait qu’invalider le raisonnement tenu pour l’un en montrant qu’il est absurde si on le tient pour l’autre, alors que rien ne semble justifier ce « deux poids deux mesures ». Les humains n’aiment pas moins souffrir que les poissons.

Et de fait, j’ai réalisé que bien souvent, quand on défend le point de vue selon lequel tuer un animal est immoral, on ne fait que développer les raisons pour lesquelles tuer un animal est similaire au fait de tuer un être humain. Un documentaire comme Earthlings n’aurait pas une telle force si le narrateur ne rappelait pas, au début, que les autres animaux sont très semblables à nous sur beaucoup de points, des points essentiels qui importent davantage que les différences (ce n’est peut-être pas vrai pour tous les animaux, mais ça l’est pour au moins certain d’entre eux).

Et d’ailleurs, la faiblesse de ce raisonnement, c’est qu’on pourrait objecter que, finalement, il n’y a rien de mal à tuer des humains. C’est le raisonnement qu’ont pu tenir des gens comme le Marquis de Sade (voir dans les cahiers antispécistes: Sade antispéciste, où comment Sade s’appuie sur les ressemblance entre humains et animaux pour en conclure, non pas qu’il est immoral de tuer les animaux, mais qu’il est moral de tuer les humains).

Mais que vaut cette objection? Pour avoir lu quelques livres de Sade, je le vois plutôt comme un grand sophiste, maniant habilement la réthorique ce qui lui permet, via ses personnages, de justifier des actes immoraux par des raisonnements complexes. Des raisonnements qui souvent à mes yeux ne tiennent pas la route, mais qui peuvent aisément troubler la logique du bon chrétien, et le mettre dans l’embarras quand il voudra contrer ses arguments. Mais ça reste de la réthorique et je doute qu’il ait pu parvenir à croire lui-même à ses propres discours. Et qu’il y ait cru ou non, reste que son raisonnement ne s’appuie que sur la difficulté de prouver que tuer un humain est immoral.

Au passage, le raisonnement de Sade pour justifier de tuer les humains est exactement le même que va adopter toute personne de culture occidentale qui souhaite justifier aux yeux des autres le fait que manger de la viande de chat, de chien, ou de tout autre animal dont la consommation est taboue aux yeux des autres: « on mange bien du poulet, pourquoi pas du chat? ». Ca ne justifie rien, puisque rien ne justifie la consommation de poulet, sinon le fait que tout le monde le fasse.

De la même façon, Sade ne démontre pas en quoi il est moral de tuer des animaux (que tout le monde le fasse n’est pas une justification), et donc son raisonnement d’après moi ne tient pas la route. Mais je suis obligée d’admettre qu’il a pu m’arriver, de la même façon, de démontrer de façon satisfaisante que tuer un animal conscient n’était pas très différent de tuer un humain, mais sans prendre la peine d’expliquer en quoi tuer un humain est immoral. Et donc si on veut vraiment être rigoureux, mon raisonnement ne tenait pas la route non plus (que tout le monde pense que c’est immoral prouve-t-il que ça l’est?). Et pourtant, c’est une objection qui m’a très rarement été faite, et quand elle l’a été, c’était sur le ton de la plaisanterie, ou sans que l’on sache réellement si c’était ou non une plaisanterie.

Ma performance en barquette humaine.

Je pense évidemment qu’il est immoral de tuer un humain pour le manger, même si ce n’est pas forcément facile à démontrer. Mais je ne vais pas me fatiguer à me démontrer cela puisque quand j’aborde le sujet, chacun semble unanime sur le fait que tuer un humain est immoral.

Et pourtant… Est-ce si évident que ça? Pour moi oui, encore une fois. Mais pas pour tout le monde. Je n’ai malheureusement pas de chiffres sérieux à proposer, mais plusieurs de mes amis ont organisé, dans le cadre de la mobilisation pour les droits des animaux, des stands de dégustation de viande humaine. Il s’agit de dégustations gratuites de viande (qui est en réalité du simili-carné) présentée comme étant de la viande humaine. Hé bien, croyez-le ou non, en tous cas ils prétendent tous qu’environ la moitié des passants acceptent d’y goûter(1).

C’est étonnant car il y a un tabou important à propos de la viande humaine (qu’exploite d’ailleurs l’action-barquette).

D’ailleurs encore une fois, il y a une contradiction flagrante dans le raisonnement carniste. En effet, les carnistes considèrent pour la plupart d’entre eux, que tuer un animal est un acte immoral, mais que le caractère immoral de cet acte est annulé par le fait de consommer le corps de l’animal, ou du moins d’en avoir l’intention et que ce soit ce qui motive la mise à mort (car tous les animaux tués pour la viande ne sont pas consommés). D’ailleurs, quand on soulève une objection contre l’utilisation de cuir pour fabriquer des chaussures et de jolis sacs à main, il nous est toujours répondu: « mais on les tue pour la viande, alors on peut bien aussi utiliser la peau. »

Pourtant quand on critique la viande, il ne nous est pas répondu qu’on les tue pour la peau et que donc on peut utiliser la viande! (ce serait assez tragicomique, je trouve). Non, on tue pour la viande, d’ailleurs beaucoup de consommateurs de viande sont contre le fait de tuer les animaux pour leur fourrure. Pourtant, la viande répond au besoin de se nourrir tout comme la fourrure à celui d’avoir chaud l’hiver: elle comble ce besoin, mais on peut le satisfaire autrement, sans tuer d’animaux.

D’ailleurs une des objections les plus idiotes que j’ai entendues à l’encontre du végétarisme (un jour faudra que je fasse le top 10), c’est « mais si on les mange pas on sera obligés de les tuer ». Les tuer? Ho, les pauvres! Le fait de manger un animal transforme le « meurtre » cruel en « abattage » moralement neutre.

C’est plutôt l’inverse qu’on observe quand il s’agit d’êtres humains. Imaginez le procès d’un assassin, et que celui si se défende ainsi: « oui c’est vrai je l’ai tué… (exclamations dans l’assistance). Mais c’était pour le manger! Il faut bien qu’on se nourrisse non? Ne vous inquiétez pas, m’sieur le juge: j’ai bien fini mon assiette, je n’en ai pas laissé une miette. Et j’ai fait un abat-jour avec sa peau, comme ça rien ne se perd ».

Je ne pense pas que cette personne serait immédiatement relâchée, le juge décrétant « ha ben si c’est pour le manger, ça va alors. Vous m’avez fait peur, petit chenapan. J’espère que vous m’en avez gardé un morceau ».

Au contraire, le fait d’avoir dévoré sa victime serait une circonstance aggravante. Le motif de l’accusation passerait de meurtre à meurtre aggravé d’acte de barbarie (je ne suis pas experte en droit mais ça ne m’étonnerait pas). Et l’assassin passerait d’assassin à psychopathe barbare, malade fou dangereux à enfermer d’urgence, voire à lyncher si ça existait encore.

Je me rappelle ainsi d’un type qui rêvait de manger un autre humain et qui réussit à trouver un volontaire pour cela. Il fut condamné à une dure peine après avoir dévoré le cadavre de son étrange victime consentante, en commençant par le pénis. Pourtant, je trouve difficile de décider si c’était immoral ou non. Les animaux eux ne sont pas volontaires.

Cette contradiction me semble absurde. D’autant plus absurde que dans le premier cas, l’annulation du caractère immoral de la mise à mort par la consommation du corps est quasi unanime dans l’esprit des gens (seuls les végétariens détonnent, et encore certains continuent tout de même à trouver moins immoral de tuer un animal si c’est pour le manger). Alors que, franchement, qu’est-ce que vous croyez qu’une vache en a à foutre qu’on la tue pour la manger, pour faire des chaussures ou juste pour le plaisir de tuer des vaches? Qu’est-ce que ça change pour elle? Je ne pense même pas qu’elle comprenne le concept de viande.

Alors qu’un humain, bon. Certains semblent avoir de leur vivant des volontés par rapport à ce qui adviendra de leur dépouille. Même si d’un point de vue strictement terre-à-terre, qu’une victime de meurtre soit ou non mangée, pour peu que le tueur ne l’ait pas prévenue de ses intentions anthropophages, ça ne change pas grand chose à son malheur.

Barquette de viande humaine réaliste utilisée dans des mises en scène pour questionner la consommation de viande

En réalité, je pense que cela s’explique par le fait que manger le corps d’un autre être est vue comme un geste de domination totale. D’ou le fantasme étrange de pratiquer l’anthropophagie, et celui encore plus étrange d’en être la victime, qui pourrait être vu comme une forme suprême de masochisme.

D’ailleurs, quand on regarde les moches faits divers où il est question de meurtre suivi d’anthropophagie, les victimes sont souvent des femmes, objets privilégiés de soumission dans les fantasmes courants de la société partiarcale. Alors que dans les cultures qui pratiquaient le cannibalisme, il était, dans la plupart des cas, réservé aux hommes, mais les victimes étaient aussi des hommes, et pas n’importe quels hommes. En fait, on peut dire qu’il y a eu deux catégories de cannibales: ceux qui mangeaient leurs propres morts, pensant ainsi s’attribuer leurs mérites; et ceux qui mangeaient les ennemis tués au combat, ou les prisonniers.

Ainsi, les animaux étant tout en bas de la hiérarchie sociale, les tuer pour les manger n’est qu’un acte banal de domination, admis dans la société. Le même acte de domination exercé envers un autre être humain est considéré comme une très grave transgression sociale, et ce même si la victime est consentante (ce qui je te l’accorde, n’arrive pas tous les jours). C’est justement parce que c’est un traitement réservé aux bêtes que c’est si grave.

De même que ceux qui décrivent l’horreur du sort infligé aux juifs pendant la deuxième guerre, insistent sur cette ressemblance: ils étaient entassés dans des wagons à bestiaux… Comme des bêtes à l’abattoir… Sans se demander s’il est juste que des bêtes subissent ce traitement. Quelques juifs sont devenus végétariens après la guerre, comme Isaac Bashevis Singer. Mais beaucoup de gens ne font que s’indigner contre la transgression que représente le fait de faire subir à des humains un sort selon eux réservé aux bêtes.

Savent-ils exactement pourquoi il est mal de tuer des êtres humains? Personne ne leur a jamais demandé de le justifier.  Mais quelque chose me dit que si c’est mal pour eux comme pour moi, ce ne sont pas pour les mêmes raisons. Pour moi, l’holocauste n’est pas un « crime contre l’humanité ». C’est un crime contre plusieurs millions d’individus, c’est la somme de plusieurs millions de crimes. Je pense que si j’étais traitée comme on a traité ces gens, mes pensées n’iraient pas à l’humanité, à la civilisation, aux mathématiques, aux pyramides d’égypte,  où à d’autres choses sans rapport avec la vie et la souffrance d’êtres sensibles.

Qualifier l’holocauste de crime contre l’humanité pourrait donner un nouveau sens au mot humanité. Un sens… Plus humain. L’humanité comme une somme d’individus sensibles, qu’il faudrait chacun respecter. Mais je connais trop bien le concept d’humanité pour ignorer ce que « crime contre l’humanité » signifie réellement. Il n’y a pas de crime contre l’animalité. Il n’y a d’ailleurs pas de crime contre un être vivant, humain ou non, qui ait autant de gravité qu’un crime contre l’humanité. Car l’humanité n’est pas une somme d’individus sensibles, elle n’est qu’une construction de l’esprit qui n’a pas grand chose à faire des individus. Les humains représentent l’humanité, et non pas l’inverse. Les humains ne sont que des représentants d’un concept. Les animaux représentent eux un autre concept. La sensibilité des uns et des autres semble un sujet entièrement secondaire.

L’empathie a-t-elle le moindre rapport avec les raisons pour lesquelles les humains condamnent le meurtre et la torture d’autres humains? Il m’arrive malheureusement d’en douter.

 

 

(1) Certaines personnes à qui j’ai relaté l’expérience m’ont affirmé que si les gens sont si nombreux à accepter de manger de la viande humaine, c’est forcément parce qu’ils savent que ce n’en est pas vraiment. Cette objection ne tient pas la route: si les gens étaient si horrifiés que ça à l’idée de manger de la viande humaine, qu’est-ce qui leur permettrait d’être si certains que ce n’en est pas, comment en seraient-ils surs au point d’accepter d’y goûter? Vous arrivez devant un stand tenus par de parfaits inconnus, avec de la viande cuisinée et des barquettes très réalistes comme celle sur la troisième photo… Même si on peut supposer que les gens ont des doutes, même si je ne sais pas à quel point ils croient ce qu’on leur raconte, ça prouve au moins qu’ils ne sont pas si loin que ça de manger de la viande humaine. Simple question de norme sociale ?

Nostos, altos, nostalgie.

Quand on fait le tour du monde, on passe son temps à montrer de belles images, on se prend en photo dans des endroits grandioses, où l’on a longtemps rêvé d’être. On envoie un peu de rêve dans une carte postale, comme si on en avait trop pour soi. Je n’ai pas lu beaucoup de blogs de voyages, mais à les parcourir, on dirait que chaque jour est une fête, quand on vit sur la route.

Ce n’est pas tout à fait vrai, pourtant. C’est un petit mensonge honnête, un mensonge par omission. Faire le tour du monde, ce n’est pas la fête tous les jours, c’est beaucoup de bonheur oui, mais ce n’est pas que du bonheur tout le temps. SI c’était si facile que ça, est-ce que tout le monde ne serait pas en train de le faire? Et pourtant dans chaque maison, les gens vivent sédentaires, dorment chaque jour dans le même lit. Et nous, dans les bateaux, les trains, les avions, et les bus qui roulent pendant des journées et nuits entières, on ne peut pas dire qu’à l’arrivée, chaque nouvelle ville nous recevra toujours en forme, frais et dispo.

 

Un peu trop de fatigue. Une route trop longue. Et puis, c’est le mal du pays.

 

Ouais. Tu sais, c’est pas facile de voyager. Dans les cahots des bus boliviens on est comme dans le confort feutré des taxis de Santiago: déracinés. On a beau en connaître un peu plus chaque jour, on est toujours très loin de tout ce que l’on connait. Le monde est trop grand et nous sommes si petits.

 

Ha, au début on fait les fiers! Les amis, la famille ne nous manquent pas, on voit des choses toujours plus belles. On se contente d’un vieux matelas pourri dans le premier trou à rat venu, on mange que du pain et du riz. On se contente de peu, et c’est encore trop pour les voyageurs que nous sommes… Que nous voulons être. Si on pouvait, on se contenterait de rien du tout. On dormirait sur la pierre froide, dehors, avec le ciel étoilé comme couverture, simplement parce que c’est beau, et tout ce qu’on veut c’est du beau. Le beau, ce n’est pas plus important que le confort? Le confort, on l’a laissé derrière nous. On y a renoncé, pour avoir quelque chose de mieux. Et puis, on découvre, on essaie, on apprend la langue, au moins quelques mots. On fait des rencontres… On se réjouit du choc des cultures. On veut toujours plus de nouveau.

Mais le temps passe et, parfois, on se sent seul. Parler toujours anglais ou d’autres langues nous fatigue. On pense un peu plus souvent aux gens qu’on aime et qui sont loin, mais aussi simplement, à ceux qui nous comprennent. Les paysages sont toujours aussi beaux, mais maintenant qu’on en a vu d’autres, on dirait presque qu’on s’émerveille moins facilement, comme si la rétine s’usait à la beauté.

Et par moment, on se prend à rêvasser à la promesse du retour.

 

Et puis, les auberges froides, les lits qui ne sont pas les notres nous lassent. Alors, on en apprivoise un. On pose son sac à dos. On prend ses repères. On créé un rituel, ici et maintenant. On dort dans ce lit, on déjeune à cette table, tous les jours, deux, trois quatre jours de suite… Parfois une semaine. Mais déjà il faut reprendre la route. On trouvera un nouveau lit, une nouvelle table, un nouveau rituel. Avant de voyager, je n’ai jamais eu de goût pour les rituels, je me réjouissais que chaque matin soit un matin différent, même si c’était simplement parce que je ne faisais pas la même chose.

 

On se laisse aller au plaisir de la découverte, et aux joies de l’insouciance, de vivre au jour le jour. Mais par instants, comme un moustique qui nous pique, la nostalgie nous gagne.

 

Nostalgie: de altos, la douleur, et nostos, le retour… Nostalgie, mal du pays.

La nostalgie est un peu taboue. Je l’ai dit, les blogs de voyage ne parlent que de ce qu’ils voient de merveilleux chaque jour. Et pourtant, je suis sûre que parfois, ils passent comme moi des journées pas si extraordinaires que ça. Je suis sure qu’ils se fatiguent par moments, c’est d’ailleurs en prévision des coups de blues que beaucoup, comme nous, partent à deux. Mais de nostalgie, nul n’en souffle mot. Pas quand elle survient. On aurait peut-être l’impression de se plaindre alors qu’on réalise le rêve de sa vie… Comme si on était toujours obligés d’avoir des étoiles plein les yeux, toujours obligé d’être joyeux et ne jamais, jamais regarder en arrière. Regarder en arrière, c’est pour les faibles!

 

Mais c’est un mensonge. Le rêve de ma vie, c’était aussi un voyage qui a des hauts et des bas, un vrai voyage, avec ses moments merveilleux et ses passages à vides, avec ses galères et ses manques. Quand on part, on se doute bien qu’un jour, on en aura plein les pattes, et que ça fera partie du voyage. Ne parler que des joies de la découverte, c’est aussi faire croire que quand on part, on ne renonce à rien. Et le bonheur de la découverte serait peut-être moins complet si pour lui, on ne renonçait pas à quelque chose. Si on ne partait que parce qu’on n’a rien à perdre, si on n’avait rien laissé derrière soi. Et si ces choses ne se rappelaient pas à nous, quand par les soirs trop pluvieux ou dans les trajets trop longs, on se laisse aller à quelques minutes, ou quelques heures de nostalgie.

 

Nostos, altos. Ce n’est pas une maladie. C’est un sentiment amer et doux.  Je me sens parfois seule et perdue. Je pense aux gens que j’aime, je me demande: « Que fait-il en ce moment? ». « Que fait-elle? Est-elle heureuse? Pense-t-elle à moi elle aussi? ». Une douleur légère empreint ces pensées douces. Car ils ne sont pas aussi loin, il ne sont pas aussi seuls. Ils sont là-bas, ensemble, proches les uns des autres, même s’ils ne le savent pas. Alors je sais que je ne leur manque pas autant qu’ils me manquent. Ca me réjouit et m’attriste en même temps.

 

Quand même, il y a quelque chose de formidable dans le fait d’être humain: on s’habitue à tout. Et déjà, beaucoup de mes vieilles peurs sont derrière moi. Je les ai laissées sur la route, comme ces petits objets que j’ai perdus. Une clé usb, un t-shirt. D’ailleurs, ça fait longtemps que je n’ai rien perdu, je croise les doigts. Mais mes peurs, elles, s’en vont. Mes préjugés se laissent vaincre, aussi. Si on peut être en terre inconnue comme un poisson dans l’eau, alors je finirai par l’être. Et ce sera comme si aucun lieu ne m’était inconnu. J’aurai apprivoisé la Terre.

Rapa Nui

Aux contours de Rapa Nui, l’Océan se heurte et se brise sans cesse, dans une sorte de colère perpétuelle. Déchainait-il déjà cette violence alors que Tangata Manu, l’homme-oiseau y plongeait, nageait jusqu’à Moto Nui et en rapportait le premier oeuf de sterne?

 

Ocean

 

Tout porte à croire que oui. Et en haut de la falaise d’où l’homme-oiseau plongeait, les pétroglyphes subissent le passage du temps, s’effacent peu à peu, usées par le vent.

 

orongo1.JPG

 

L’île de Pâques est pleine de mystères. Quand on s’y promène, on ne cesse d’être impressioné par les restes épars de la civilisation Rapa Nui. Mais on a beau s’extasier, ce ne sont plus que des ruines. Qu’a-t-il pu arriver au peuple qui a laissé derrière lui les moaïs, les pétroglyphes, et toutes ces légendes?

 

moai.jpg

 

Un sentiment étrange saisit le voyageur. A l’entrée d’Orongo, la falaise de l’homme-oiseau, une femme nous met en garde lorsque nous parlons de camper sur l’île. C’est interdit, bien sur, mais c’est surtout dangereux, nous dit-elle, à cause des esprits.

moaisNB.JPG

 

 

Je n’ai pas tellement peur des esprits. Mais tout de même, les Moaïs laissent une drôle d’impression, quand ils nous observent de leurs orbites vides, comme surveillant un monde qui n’est plus. S’ils pensaient, que penseraient-ils? Et surtout, qui sont-ils vraiment?

 

Pour voir plus de photos, deux albums: L’Océan et Rapa Nui.

Respect

Je te tuerai avec respect

Je t’égorgerai humainement

Je remercierai ton esprit

En me délectant de ta chair.

 

Je te tuerai avec respect

Et mon respect sera si grand

Que je serai tout entier à l’écouter

Et tes cris resteront inaudibles.

 

Je te tuerai avec respect

Et mon respect sera si beau

Qu’il m’aveuglera de lumière

Quand tes yeux se révulseront.

 

Je te tuerai avec respect

Je ferai couler ton sang sur la terre

Qui le boira faute de pluie…

 

N’aies pas peur, petit animal

Car quand tu auras étouffé ton dernier cri

Toute ta chair sera dévorée d’un appétit joyeux

Et nous ferons des chaussures avec ta peau

Et de tes os des ornements sculptés;

 

Nous ne tuerons avec respect

Tu nourriras les hommes et les chiens

Mais rien ne sera laissé aux vautours.

 

Ne crains rien, petit être

Laisse la lame entrer dans ta gorge

Et ne crie pas si fort:

Les enfants dorment.