Je ne suis pas une vitrine

Les préjugés contre le mode de vie qu’est le véganisme forment une véritable arme de guerre contre le mouvement antispéciste. Ils vont des plus grossiers aux plus subtils, des plus surprenants aux plus courants.

Beaucoup de ces préjugés ne tiennent qu’au naturalisme qui amène les gens à considérer que la viande est porteuse d’un « quelque chose » nécessaire pour vivre : les vegans sont pâles, maigres, malades, voire, selon des naturalistes pur et durs comme Robert Masson, agressifs parce que frustrés par leur alimentation carencée, ou je ne sais encore quelle sottise.

D’autres sont plus particuliers, dus au fait que la personne qui les émet a rencontré un, deux, voire trois véganes, et qu’ils avaient tous un trait en commun qui lui a déplu. Ce n’est bien sur pas spécifique au véganisme: en voyageant, j’ai rencontré le même phénomène à propos de certaines nationalités (Par exemple, les français râlent tout le temps, parce que je râle et que la dernière fois que quelqu’un a râlé ici, c’était aussi un français. Peu importe s’il y a des raisons de râler).

Les plus stupides se contentent de rencontrer un végane qui est d’une compagnie désagréable pour conclure que les véganes sont des emmerdeurs. D’autres se croient au-dessus de tout préjugé quand ils attendent d’en avoir rencontré deux ou trois. Sans compter le fait qu’un emmerdeur, c’est aussi quelqu’un qui est de mauvaise humeur au moment ou vous le rencontrez. D’ailleurs, beaucoup de gens sont de mauvaise humeur quand on leur tient des propos stupides et discriminatoires; ce que beaucoup d’omnivores font sans s’en rendre compte. Ainsi, certaines personnes considèrent les véganes comme des chieurs intolérants, tout simplement parce qu’ils ont une attitude qui énerve les véganes.

Mais bref; ce que je veux surtout souligner, c’est que les véganes étant minoritaire, et constituant un groupe de personnes partageant certaines convictions profondes et le style de vie qui va avec, il y aura toujours des préjugés à leur égard.

  • Un omnivore malade est malade à cause d’un virus, d’une bactérie ou d’un courant d’air. Un végane malade l’est par manque de viande.
  • Une fracture chez un omnivore est liée à un traumatisme. Une fracture chez un végane est due au manque de calcium.
  • Un omnivore qui critique le mode de vie végane, c’est normal, il critique. Un végane qui critique le mode de vie omnivore est sectaire.
  • Un omnivore qui insulte un végétarien à cause de son régime alimentaire, c’est un con. Un végétarien qui insulte un omnivore parce qu’il mange de la viande, c’est la preuve que les végétariens sont intolérants.
  • Un végane qui refuse qu’on mange de la viande dans sa maison est sectaire, un omnivore qui ne peut pas se passer de viande pendant un repas est tout à fait normal.
  • Si un omnivore ramène à une fête d’anniversaire un gâteau dégueulasse, c’est parce qu’il est mauvais en cuisine. Si un végane fait de même, c’est parce qu’on ne peut pas faire de gâteau sans laits et sans œufs, voyons!
  • Un omnivore qui fait la gueule a des raisons à lui. Un végane fait la gueule parce qu’il est vegan, prouvant à lui seul qu’en général, les véganes font la gueule.

« Moi j’ai rencontré un végane, il faisait tout le temps la gueule, pis il disait pas bonjour ». Ha ben c’est curieux, a ces mots, je ressens une furieuse envie de te faire la gueule et de ne pas te dire bonjour. Ca doit être parce que tous les véganes sont pareils.

Mais le pire c’est quand même la menace suprême (illustrée par insolente veggie): Si t’es trop vilain avec moi, hé ben je serai pas végétarien. En général, cela prend des formes plus subtiles, telles que: « ha ben si c’est comme ça que vous réagissez, je préfère ne plus m’intéresser au végétarisme » (hé ben casse-toi…) ou encore « vous nuisez à votre cause » et autres conneries du même acabit. Ca m’énerve, parce que j’ai pour habitude de considérer chaque être humain adulte comme un individu responsable. Et quand un adulte me dit: « je m’intéressais, mais si c’est pour faire face à tant d’intolérance (en général c’est quand on lui a fait remarquer qu’il disait une connerie) hé bien je préfère arrêter là ».

Ce qui veut dire que vos arguments ont attiré son attention sur des problèmes cruciaux, mais comme vous n’êtes pas souriant et agréable face à toutes les conneries qu’on peut vous sortir, hé bien l’adulte responsable va retourner à son mode de vie irresponsable, en cessant immédiatement de réfléchir.

Il faut souligner que la paralysie psychique(1) qui permet aux gens de manger de la viande est un obstacle difficile à abattre pour eux ; et qu’il est donc plus facile pour eux de sauter sur le moindre prétexte pour arrêter d’y réfléchir. Mais quand un adulte me menace d’arrêter de réfléchir si je ne suis pas gentille avec lui, je trouve ça difficile d’encaisser stoïquement l’info. Ce comportement est certes puéril, et au final ce sont les animaux qui en sont les victimes (ainsi que la planète, le tiers monde, et pour finir, la personne qui l’émet) mais il n’y a rien à faire contre ça.

Car oui, que faire? Que répondre? Comment se comporter face à de telles attitudes?

Ne pas faire la gueule? Ne jamais être malade? Ne pas se comporter comme un humain normal pour ne pas laisser dire aux gens « t’as vu, il/elle [comportement indésirable à insérer ici] ça doit être à cause du manque de rillettes ».

Le pire c’est que ce chantage idiot marche sur beaucoup de végétariens et qu’à une époque, j’ai été très sensible à ça, à ce que je représentais en tant que végétarienne. C’est très courant chez les végétariens récents, et je me souviens même avoir trouvé que les végétariens de longue date ne faisaient pas d’efforts dans ce sens. Or, il y a deux raisons à cela.

La première est qu’on ne peut pas vivre sa vie en étant une vitrine ambulante de son mode de vie, c’est juste épuisant.

La seconde et qu’en s’efforçant de le faire, on cède à la végéphobie ambiante. On admet tout ce que j’ai listé au-dessus: que si on est chiant c’est parce que les végétariens sont chiants, etc. On admet ainsi former une espèce de communauté soudée dans laquelle tout le monde se ressemble.

Or, il y a des connards partout, et un végane n’a pas forcément envie d’être assimilé à tous les autres véganes. Certes, les véganes partagent des valeurs communes d’une grande importance. Mais il y a aussi beaucoup de choses qu’ils ne partagent pas. Vouloir toujours être solidaires des autres et les représenter, c’est accepter un préjugé insupportable selon lequel tous les véganes se ressemblent.

Si ce préjugé est insupportable, ce n’est pas parce que chacun veut être un unique flocon de neige. C’est parce que ça laisse entendre que le véganisme est une question de personnalité, de croyances individuelles. Qu’on est végétarien parce qu’on est gentil, sensible ou bouddhiste. Or, le véganisme, via l’antispécisme, pose une question politique. Et force est de constater que les véganes peuvent être très différents les uns des autres. Ils n’ont pour trait commun qu’une forte personnalité et la capacité de remettre en question ce qui est établi. C’est simplement parce que si on est trop perméables aux pressions sociales, on ne devient pas végane. Mais pour autant, les véganes ne se ressemblent pas.

Y a des véganes que je ne supporte pas. Y a des véganes racistes (ne me demandez pas comment c’est possible, je ne comprend pas non plus). Y en a certains que je trouve moralisateurs et donneurs de leçons, d’autres que j’aimerais se voir bouger un peu plus pour défendre ce en quoi ils croient. Y a ceux qui s’en foutent des 0,0003% de vitamine D d’origine animale dans leurs corn-flakes, et ceux qui leur font la morale. Et y a ceux qui s’en foutent pas, mais qui ne font la morale à personne. Y a des véganes qui ne sont pas militants du tout. D’autres qui créent des associations, font des manifs etc. Je trouve certains véganes exagérément mystiques, d’autres carrément trop anti-religion ou trop rationnels à toute épreuve (qui doivent eux-même me trouver mystique, alors que ceux que je trouve mystique doivent me trouver trop rationnelle). Y a des véganes qui passent leur vie à récupérer des animaux de compagnie abandonnés, à les sauver, à les chouchouter; d’autres qui n’aiment pas trop toucher les chiens parce que ça sent mauvais. Y a des véganes citadins qui sont très heureux de vivre à Paris, d’autres qui ne supporteraient pas de vivre ailleurs qu’à la campagne. Y a les pantouflards et les globe-trotters. Y a des sportifs, des geeks, des métalleux, des joueurs de jeux en réseau, des hippies, des jeunes, des vieux. Y a les crudivores, les adeptes du bio et ceux qui ne mangent que des falafels et des pâtes à l’huile. Y a les artistes de la gastronomie, et y a ceux pour qui mettre des nouilles dans de l’eau chaude c’est déjà de la grande cuisine (hein Zerh). Y a les intellos et ceux qui sont plutôt portés sur l’action… etc.

Il y a une telle diversité en tous points de vue chez les véganes, que je me demande souvent si tel omnivore n’aurait pas été végane si tel évènement était survenu dans sa vie, ou si tel végane ne serait pas resté omnivore s’il n’avait pas vu telle vidéo, lu tel texte ou rencontré tel animal. Moi-même je ne serais peut-être pas végane si je n’avais pas étudié de près les productions animales. Je continuerais à aimer le poulet et le saumon cru sans me poser de questions.

Comment demander à chacune de ces personnes de représenter tous les autres à chaque fois qu’un non-végane le ou la regarde? (c’est à dire, généralement quand il n’est pas aux toilettes).  C’est tout simplement impossible. Et accepter d’être représentatif de tous les autres vegans, non seulement c’est une responsabilité de chaque instant dont personne ne veut, mais c’est en plus se montrer solidaires d’individus avec qui on a en commun que le fait d’être vegan. Ni nous ni eux ne veulent ça. Je n’ai pas envie d’être représentative de quelqu’un qui a écrit sur un mur facebook que les chinois sont une sale race, pas plus que cette personne ne veut que je la représente. Pourtant, elle est végane.

Et plus que de représenter les véganes dans leur ensemble, il faudrait aussi représenter le véganisme, comme style de vie. C’est une responsabilité encore plus importante et elle ne devrait, à mon sens, appartenir à personne. Chaque individu devrait se renseigner lui-même en toute objectivité et non pas attendre que les véganes militant lui fassent des courbettes. D’ailleurs, faire des courbettes aux omnivores pour qu’ils deviennent veganes, c’est pas seulement admettre que tous les veganes se ressemblent et doivent être mis dans le même sac; c’est aussi prendre les gens pour des cons, et en plus de cela, c’est se comporter comme si le véganisme en lui-même n’était pas convaincant. Comme si les gens ne pouvaient pas se convaincre eux-même de l’injustice du spécisme, de la nécessité de le remettre en question. En somme, soit les gens seraient stupides, soit l’antispécisme ne serait pas un système de pensée suffisamment rationnel et logique, on aurait pas d’arguments valables pour le défendre, alors il faudrait l’emballer dans un joli paquet cadeau, mettre les formes

Cela reviendrait à nier les animaux, nier l’importance qu’ils devraient avoir… Nier l’importance qu’ils ont. Car les animaux souffrent, et chacun devrait regarder en soi pour savoir ce qu’il veut vraiment à ce sujet.

Je discute avec des gens intelligents et d’autres qui le sont moins, mais jamais je ne commence une discussion en supposant que mon interlocuteur est stupide. D’abord s’il est stupide, je ne vois pas l’intérêt de discuter avec lui: contrairement à l’adage répandu, si je ne parle pas aux cons, c’est justement parce que cela ne les instruit pas. Et je suppose qu’il est stupide alors que ce n’est pas le cas, je ne lui offre pas la possibilité de discuter avec moi d’égal à égal. S’il s’avère au cours de la conversation qu’il ou elle révèle son manque d’intelligence et de maturité (par exemple en m’objectant un joli chantage du genre: si tu n’es pas un bon représentant du groupe « végane » et de l’idéologie « antispécisme », si tu ne me fais pas des courbettes en me disant que je suis beau et intelligent et en me fournissant tous les documents que j’ai la flemme de chercher moi-même, je retourne à mon steak, attention!) alors tant pis, c’est son problème, pas le mien.

Bien sur, ce que je dis peut être nuancé. Dire que je ne suis pas une vitrine vivante qui doit être toujours parfaite et jamais malade, ça ne veut pas dire que je suis incapable de faire preuve de diplomatie en certaines circonstances. C’est la moindre des choses quand on expose son point de vue à quelqu’un qui y est très probablement opposé. Le spécisme étant l’idéologie dominante, s’y opposer demande parfois de savoir bien choisir ses mots; et comme les gens se sentent souvent culpabilisés et montrés du doigt, il importe parfois de leur faire comprendre que ce n’est pas le but, qu’on ne les juge pas. Après tout, les animaux dépendent de nous, et ils ne peuvent pas se défendre eux-même…

Mais il y a des limites. Il y a un fossé entre la diplomatie et la prostitution que certains exigent pour accepter de nous faire l’honneur de leur conversation (souvent pénible arrivé à ce stade du débat). Je me soucie des animaux, mais je n’accepte pas de les voir prendre en otage à la moindre occasion.

Et puis, il y a aussi les circonstances de la vie. Je veux bien prendre un soin particulier pour m’habiller le jour ou je vais donner un coup de main pour aider à tenir un stand d’informations sur le végétarisme. Sans accepter les préjugés, il peut être bon de ne pas y prêter le flan volontairement! Je veux bien être souriante quand je distribue des tracts, je veux bien expliquer aux gens que j’ai perdu 20 kilos en étant végétalienne même si ce n’est pas forcément le sujet central, je veux bien expliquer que je suis heureuse de mon choix de vie et faire quelques efforts de diplomatie en discutant avec un passant.

Mais je ne vais pas passer ma vie à faire ça. A faire de la corde à sauter sous le nez des gens pour leur montrer que je suis en bonne santé et sportive tout en portant des minijupes pour montrer que les végétaliennes ont toutes des jolies fesses, tout en mangeant de délicieux cupcakes très beaux pour bien montrer que les véganes cuisinent tous très bien, tout en souriant à tout le monde et en tendant la joue gauche quand on me balance un putain de préjugé à la figure.

Je vais pas passer ma vie à être agréable et gentille avec des gens qui ne le méritent pas. A me retenir d’éternuer quand il y a un peu de poussière sinon on va croire que tous les véganes sont toujours malades. A me retenir de dire au lourdingue qui fait des blagues vaseuses sur mon choix de vie qu’il se comporte comme un gros beauf. A faire semblant que je vais bien et que je suis en pleine forme alors que je suis de mauvais poil et fatiguée parce que j’ai pas dormi de la nuit.

Je ne vais pas subir la compagnie de personnes désagréables qui critiquent constamment ma façon de vivre sous prétexte que préférer manger avec des véganes ça fait sectaire. Je vais pas me retenir de dire ce que je pense tout le temps, je vais pas me forcer à sourire quand j’ai envie de faire la gueule.

Je ne vais pas arrêter de porter des sarouels troués sous pretexte que quelques crêtins vont en conclure que les véganes sont tous des hippies. Pas plus qu’Alderanan ne va se mettre à boire de l’alcool alors qu’il n’aime pas ça juste pour montrer que les véganes sont de joyeux drilles alcooliques et non pas des ascètes tristounets.

Le véganisme est quelque chose de bien trop sérieux pour qu’on le vende de cette façon. Et le véganisme est déjà quelque chose de pas évident dans une société spéciste et carniste, sans qu’on rajoute la difficulté supplémentaire d’être obligés de se vendre en permanence.

 

(1) Paralysie psychique: « Ce terme a été employé par Robert Epstein, dans un article de la revue Ahimsa de l’American Vegan Society, pour désigner la psychologie des mangeurs de viande. En pratique, la paralysie psychique, cela consiste pour M. et Mme Tout-le-monde à vivre dans une sorte de consensus béat, où l’on partage en masse des croyances jamais remises en cause, car on évacue les questions dès qu’elles approchent en niant simplement l’existence des problèmes. En effet, reconnaître un problème demande qu’on se penche sur sa solution – du moins si l’on a un peu d’honnêteté intellectuelle – mais dire qu’il n’y a pas de problème évite de faire l’effort de chercher une solution… La paralysie psychique est donc très répandue, car elle permet de vivre plus tranquillement. » Extrait de Sur la prédation: réponse à Philippe Laporte, de André Méry, dans les cahiers antispécistes (je suis d’ailleurs loin d’être d’accord en tout point avec le reste de cet article, CQFD)