Sophie ou la gastronomie française

Comme je l’ai expliqué dans mon article sur le véganisme en voyage, nous ne rencontrons jamais vraiment de difficultés pour manger, sauf quand nous passons par des agences qui vendent des tours (mais il y a des endroits qu’on ne peut pas visiter seuls, donc on n’a pas trop le choix). Mais le plus pénible avec les agences c’est qu’il faut encore se taper la compagnie de personnes dont on se passerait bien, en particulier à table.

Nous voici donc en compagnie d’un culturiste australien, d’un cuturiste écossais, d’un couple d’allemandes, et d’un couple de Français, appelons-les Sophie et Jean-pierre parce que j’ai oubliés leurs vrais noms. D’ailleurs on s’en fiche.

 

Sophie ou la gastronomie Française

Ou comment des véganes frustrés alimentairement par leur régime carencé

se vengent sur une pauvre grastronome innocente.

 

Ce jour-là, nous venions de nous taper 5 heures de 4×4 à travers des routes pourries pour aller visiter la Pampa. Le type de l’agence nous avait évidemment assuré, comme d’habitude, qu’il n’y aurait aucun problème, et nous avait demandé d’envoyer un e-mail pour dire ce que nous mangions ou non, juste pour être sûrs. Ce que nous avions fait, avec moultes précisions. Nous nous retrouvons donc, dès le premier repas, devant une assiette de viande hachée.

 

Bon. Ok. Alors ça fait rien, on va réexpliquer le principe. On est gentils et patients. Alderanan explique qu’on ne mange aucun produit animal. Les assiettes de viande sont donc remplacées par des assiettes d’oeufs brouillé (parce qu’un repas sans protéines animales peut mener à la mort, c’est bien connu).

Là, on commence évidemment à perdre patience, puis on nous sert une assiette de riz et de chou (l’accompagnement en fait), un truc vraiment pas mangeable d’ailleurs, mais au moins, c’est végétal.

Alors que je regarde mon riz en me demandant si j’ai assez faim pour manger ça ou pas, les autres convives s’enquièrent de savoir pourquoi nous refusons tout produit animal. Les allemandes ne font aucun commenaire. L’écossais a lu un truc là-dessus, il parait que c’est bon pour la santé. L’australien est admiratif, il trouve ça formidable, mais bon, lui, il ne pourrait pas, c’est trop restrictif. Alors que je commence à penser à lui expliquer que ce n’est pas vraiment une question de volonté mais de façon dont on considère la nourriture, Sophie l’ouvre grand, et lâche:

-Moi je pourrais pas, j’aime vraiment trop la nourriture.

Boum. Comment mettre les pieds dans le plat (qui ne contient déjà pas grand chose de mangeable, alors par pitié…). Ceci annoncé sur un ton d’une suffisance insupportable, du genre « nous, les Français, on sait vivre, on connait la vraie bouffe »(1). Sans prendre le temps de m’énerver, je réponds presque automatiquement, le sourire aux lèvres:

-Ha bon, parce que tu crois les végétariens n’aiment pas la nourriture?

-Non, mais heu, j’aime la viande, j’aime le fromage… (<- ton suffisant)

Alors que je suis en train de me demander ce qui est le plus idiot là-dedans entre considérer que la seule nourriture est d’origine animale, croire que les végétariens n’aiment pas la nourriture quand on ne connait visiblement pas la cuisine végétarienne, et prétendre croire que le végétarisme est une question de goût alors qu’on parlait d’éthique 30 secondes avant; et comment essayer d’exprimer ça sans paraître agressive, Alderanan tranche:

« Ce n’est pas une question de goût. C’est une question de savoir si j’accepte qu’un animal doit mourir pour mon petit luxe et mon petit confort ».

Vlan. Au moins c’est dit. Les végétaliens vont encore passer pour des emmerdeurs, me dis-je, en regardant mon riz d’un oeil torve, l’autre partie de mon cerveau étant occupée à décider que non, vraiment, j’ai pas assez faim pour manger ça.

Evidemment, ça a jeté un froid. On parle donc d’autre chose, après un long silence pesant. Enfin, ils parlent d’autre chose, puisque je décide d’aller prendre des photos des chats et des poulets plutôt que de subir des conversations emmerdantes en regardant mon riz.

Au cours du séjour, qui durera trois jours et deux nuits, Sophie ne cessera de multiplier les remarques idiotes et les petites phrases choquantes (peut-être sans intention méchante, mais cela reste pénible; peut-être aussi était-elle volontairement antipathique pour s’être faite remballer lors du premier repas). Par exemple après que nous ayons eu la chance de rencontrer un groupe de charmants singe-écureuils: « Je gouterai bien du singe, il faut tout essayer dans la vie ».

« Dans ce cas, tu n’as qu’à goûter un morceau de ton propre cul », répliquais-je, juste assez fort pour n’être entendue que d’Alderanan. Nous pouffons de rire très mesquinement, comme à chaque fois que Sophie en sort une bonne sans s’en rendre compte. Jean-Pierre, lui, regarde son assiette ou ses pieds, de l’air du mec qui trouve que sa copine dit décidément beaucoup de conneries, mais qui ne veut pas être privé de sexe (Sophie appartenant vraisemblablement à la catégorie décrite par Alderanan comme: « chieuses qui font du chantage au sexe »).

Il a l’air délicieux.

 

En fait, je remercie Sophie, qui a finalement su égayer notre séjour dans la Pampa (ça parait formidable de voir des singe-écureuils, mais nous venions de passer 3 jours dans la jungle dans un endroit merveilleux dont il faudra d’ailleurs que je reparle, et ou on avait déjà vu des singe-écureuils et d’autres espèces de singes… Et nous étions un peu désabusés par rapport au service un peu minable, les guides qui ne savaient pas de quoi ils parlaient, etc).

A chaque fois qu’il y avait une connerie à dire sur la bouffe, c’était pour elle. Elle ne se rendait vraisemblablement pas compte qu’elle aggravait son cas en vantant à l’Australien la cuisine Française. Sophie était de lyon, « la capitale mondiale de la Gastronomie », et elle en était plus que fière.

Le plus délicieux avec Sophie, c’est que quand nous avions des scrupules à nous payer sa fiole en chuchotant tel deux puérils collégiens, elle n’hésitait pas à nous rappeler que nous avions de bonnes raisons en se montrant exagérément antipathique. Ainsi, Jean-Pierre étant revenu de la pêche au piranha avec un énorme pansement sur le doigt, nous avions d’abord ricané discrètement en nous disant que c’était ça d’avoir un mauvais karma et qu’il ne fallait pas chercher des crosses à certains poissons qui savent se défendre (c’était une faible consolation au vu des cadavres de poissons fraîchement tués qui envahirent rapidement la table). Mais notre empathie (pas seulement pour les poissons) avait repris le dessus, et nous lui avions expliqué qu’il fallait faire attention avec les morsures d’animaux, qu’ils avaient généralement la bouche pleine de bactéries, et que si ça gonflait pendant la nuit, on pourrait lui donner des antibiotiques. Sophie nous avait alors carrément agressés:

-Non mais ça va hein, c’est rien du tout, c’est juste une morsure, il va pas mourir!

-Non mais c’est juste qu’une fois je me suis fait mordre par un rat et ça a gonflé, alors heu…

-Mais les rats c’est normal ça bouffe n’importe quoi! » (un cliché se cache dans cette phrase, sauras-tu le trouver?)

 

Nous n’avions donc pas le moindre scrupule à nous payer la tête de Sophie. Le pauvre JP en prenait aussi pour son grade, victime de cette étrange solidarité qui lie les couples (si on devait pourtant être d’accord avec la moindre connerie que dit l’autre, comme si chaque personne n’en disait pas assez pour elle-même…). En plus, il dut affronter nos sourires goguenards quand nous le vîmes verser du ketchup sur ses oeufs brouillés dès le petit déjeuner, alors que ce n’était certes pas lui qui bassinait tout le monde avec la Gastronomie Française.

 

En fait, Sophie présentait un assez sévère syndrôme de Tintin au Congo: quand elle voyait un animal, elle voulait le manger. Alderanan ayant trouvé un superbe escargot dans un marais, elle se mit à louer encore une fois la cuisine française auprès de l’Australien et à lui expliquer à quel point les escargots étaient délicieux. Pour elle, la nature était un grand réfrigérateur.

Oeufs d’escargot. C’est sûrement délicieux avec une sauce au vin (et un peu de ketchup?)

 

Le comble de la rigolade fut atteint un matin, au petit-déjeuner. Moi et Alderanan venions de faire une razzia sur tout ce qui était sur la table et qui ne contenait pas de matières animales (c’est à dire, des fruits) et nous commencions à nous ennuyer. Le reste de la nourriture était essentiellement composé de diverses fritures, de pancakes et de l’horrible machin pâteux à base de lait qu’on sert à toutes les sauces en Amérique Latine (j’ai nommé le Dulce de Leche ou confiture de lait). Avisant une assiette remplie de sortes de beignets,  je demandais à nos amis français, par simple curiosité, ce qu’il y avait dedans.

« J’en ai aucune idée », répondit Sophie, qui venait pourtant d’en manger plusieurs et semblait les apprécier.

 

Cela ne vous parait peut-être pas très drôle. Mais après deux jours à entendre parler de la capitale mondiale de la gastronomie, et de la finesse et de la subtilité de la cuisine française qui est la Meilleure du Monde, par quelqu’un qui aime teeeellement la nourriture, beaucoup plus que nous pauvres végétariens… Nous trouvions tout simplement très drôle de constater que notre amie que Sophie mangeait ce qu’il y avait devant elle sans chercher du tout à savoir quel goût ça avait (en fait c’était des beignets de fromage). Sophie aimait tellement le fromage qu’elle ne pourrait pas s’en passer, mais elle ne sait pas quand elle en mange… Peu importe, ce truc est frit dans l’huile, il est donc bon.

 

Au risque de tomber dans le même travers que celui que je reproche à certains Français (prétendre mieux savoir vivre que les autres), je dirais que ça ne m’étonne pas. Il suffit de se rendre sur n’importe quel blog de cuisine végane pour constater que les véganes aiment manger et produisent une cuisine souvent très fine, joyeuse et colorée, variée en textures et en saveurs, et qui n’a pas grand-chose à envier à la cuisine omnivore (curieusement, ce serait plutôt le contraire). A partir de là, il est évident que le souci du « plaisir de manger » en opposition au végétarisme cache en réalité autre chose. Les gens qui l’invoquent n’aiment pas plus la nourriture que les autres, bien souvent, sont loin d’être des gastronomes, se contentant d’avaler ce qu’on met dans leur assiette, bigmac ou foie gras. Ce prétendu souci de la gastronomie cache en réalité une addiction aux produits gras en général, et à la viande en particulier.

 

Ce jour-là, Sophie nous lança un regard noir tandis que nous reposions la question au guide à propos de ce que contenaient les beignets. Peut-être avait-elle compris l’origine de nos ricanements, ou en tous cas elle était agacée par nos messes basses.

Sans raucune, Sophie, tu sais bien que les véganes sont sectaires.

 

 

(1) Même si ça ne parait pas évident à l’écrit, le ton est très important. L’australien dit qu’il ne pourrait pas être végétarien, mais c’est sans aucun rapport avec la déclaration de notre chère Sophie, qui trouve vraisemblablement cela tellement idiot de se passer de délicieuse viande que ça transpire dans son intonation, même quand elle parle en anglais.