Théorème: Une demi-vie se supprime deux fois plus facilement qu’une vie entière.

Lorsque je travaillais à l’INRA, je me souviens m’être indignée des conditions d’élevage des cochons. Les truies étaient confinées en stalles individuelles de gestation dans lesquelles elles ne pouvaient faire qu’un pas en avant ou en arrière, pour les moins grosses d’entre elles. Puis elles passaient en cage d’allaitement, dans lesquelles elles ne pouvaient même plus se coucher, sans quoi, à cause du confinement, elles écrasent leurs petits sans le vouloir.

Je précise que les cochons de l’INRA sont élevés exactement comme les cochons de n’importe quel élevage de porc français, cela est nécessaire pour permettre de mener des recherches sur les productions porcines. Je ne veux pas montrer du doigt l’INRA en particulier, selon moi chaque personne qui achète de la viande de porc à bas prix est responsable des conditions de vie de ces cochons, que ce soit ceux de l’INRA ou ceux de n’importe quel élevage.

 

Sans pour autant tenir des positions que l’on aurait jugé extrêmistes sur mon lieu de travail (je faisais peu étalage de mon végétarisme récent, et d’ailleurs tout allait bien puisque les gens ne me posaient pas trop de questions à ce sujet), il m’arrivait de laisser parler mon indignation par rapport aux conditions de vie des animaux.

Je me souviens alors qu’une étudiante en BTS en production animales m’avait fait la réponse suivante, qui m’avait profondément choquée:

« Si on les élevait bien, si on prenait soin d’eux, ce serait trop difficile de les tuer. »

 

Ca me choque profondément parce que quand A tue B pour le confort et les intérêts de A, c’est vraiment ignoble de la part de A de ne penser qu’à son bien-être en tant que tueur et de le faire prévaloir sur les intérêts primordiaux de B.

Mais nous sommes comme ça. Nous sommes A, et nous avons tout pouvoir de décision. Les animaux n’en ont aucun.

 

Nous devons donc alléger notre culpabilité, notre peine, notre peur, notre dégoût, notre tristesse, lorsque nous les tuons. Et cela même si ça rend leur sort encore plus affreux.

Je n’ai pas exprimé à cette étudiante à quel point sa réponse m’avait choquée. Je n’ai rien dit. Après tout, comment lui en vouloir? Elle est en contact avec ces animaux tous les jours. C’est elle qui doit entendre leur cri, elle qui doit les ouvrir au scalpel pour leur arracher les testicules à vif. C’est sa main qui exécute les basses besognes dont les gens se protègent tout en profitant du résultat (la viande). Et si l’on accepte l’idéologie spéciste, il n’y a rien de déplacé à vouloir protéger les intérêts du tueur quitte à les faire prévaloir sur ceux de la victime. Le spécisme, c’est aussi ça: les intérêts d’un humain seront toujours considérés supérieurs à ceux d’un autre animal, à n’importe quel niveau.

 

Cochons au bord de l’Amazone

 

D’un autre côté, on a les défenseurs du bien-être des animaux, qui sont opposés au végétarisme et tiennent à continuer à manger de la viande. Eux ne sont pas d’accord avec cette conception de l’élevage des cochons. Ils veulent que les cochons aient une vraie vie, avant de les tuer pour les manger.

Bien sur, ils évoqueront le respect de l’animal, le fait qu’il soit moral de tuer, mais pas de faire souffrir (conception étrange de la vie, puisque la douleur est justement un mécanisme qui permet aux animaux de rester en vie, et qu’ils montrent à l’occasion qu’ils préfèrent endurer une dose supplémentaire de souffrance si cela leur permet de survivre).

Mais ils évoqueront aussi la qualité de la viande, son goût, ce qu’elle apporte ou non. Et je pense que c’est aussi une très bonne raison d’offrir une vraie vie aux animaux: avoir quelque chose à leur enlever. Dans son excellent article Le goût et le meurtre, David Olivier écrit:

 

« Ainsi l’élevage industriel a-t-il aujourd’hui plutôt acquis la réputation de rendre la viande fade. Mais dans ce cas précisément on trouve l’idée fort répandue – et fausse, malheureusement – selon laquelle les animaux élevés ainsi seraient à ce point dénaturés qu’ils ne souffriraient même pas ; ce ne seraient plus que de simples machines. À trop la torturer, on rend sa victime insensible. C’est donc plutôt le veau « élevé sous sa mère », celui qui a quelque chose à regretter quand on l’arrache à la vie, qui nous donnera aujourd’hui une chair savoureuse. »

 

Finalement, l’idée qu’il faille ou non faire souffrir l’animal avant de le tuer dépend de beaucoup de choses, mais cela dépend surtout à quel point on estime qu’on a besoin de se nourrir d’une autre vie. Manger la viande, c’est manger quelque chose de vivant. Les amoureux de la nature et autres écologistes sont malheureusement ceux qui ont le plus de mal à renoncer à la viande, et ceux surtout avec lesquels il est le plus difficile de discuter de ça. Ils ne veulent pas seulement manger de la viande, ils veulent manger une vraie viande, qui ait vraiment vécu. Seule une vie proche de la nature pourra combler leur existence insipide et remplie d’artifices. Se nourrir d’une existence elle-même encore plus insipide et artificielle est sans intéret pour eux.

 

Mais comme le montre la réponse de l’étudiante en BTS, pour se nourrir d’une vie qui a vécu, il faut faire face à une brutalité qui est difficile à supporter.

 

Le bien-être des animaux d’élevage découle donc en partie, paradoxalement, du besoin de violence des humains.

 

Pour résumer, une demi-vie se supprime deux fois plus facilement qu’une vie entière… Mais elle a deux fois moins de goût.

De l’enfer urbain au paradis vert

La Paz est une ville que tout le monde déteste (sauf Sophie, qui l’adore, pour une raison très mystérieuse, puisqu’elle-même n’a jamais su dire pourquoi). Bruyante, polluée, sale et glauque, sans un seul arbre pour égayer le triste paysage.

 

En arrivant à l’hôtel, vers cinq heures du matin, à peine ai-je déposé mon lourd sac à dos qu’on me colle un bracelet:

 

« if you find me lost or drunk, please bring back me to the follow adress ».

 

(Merci à Zerh pour avoir si bien complété cette phrase: « And please don’t rape me I have AIDS« . Malheureusement je n’ai pas pu l’écrire sur le bracelet, il était trop petit. Mais j’ai essayé, pour la forme).

C’est que l’hotêl sert de la bière à volonté, le soir. Apparemment, c’est une coutume locale des touristes de se mettre des murges à s’écrouler dans le caniveau sans être capables de retrouver leur chemin (ou de l’indiquer à un Taxi). Combien d’entre eux ont du se faire dépouiller?

 

Le bracelet idiot vous pose le décor. C’est La Paz. A chaque fois qu’on traverse la route, on risque sa vie. Les voitures terrorisent les piétons et emplissent l’air d’une fumée noire. Aucune ne passerait le contrôle technique en Europe, c’est tout simplement irrespirable. Quand je pense que beaucoup m’ont dit que les villes Indiennes sont pires, j’ai peur.

 

Bref. Un enfer; surtout qu’on revenait juste de Planeta de Luz, le contraste fait mal. Mais La Paz est aussi la capitale gouvernementale de la Bolivie, et nous avions quelques paperasses à gérer. En plus, je devais rencontrer des assos véganes du coin, pour un article.

 

Après quelques jours de cette torture (surtout que je n’arrivais pas à joindre mon contact et que je passais mes journées à trainer sur internet avec un wifi branché sur une guirlande de Noël), il fallait absolument qu’on s’échappe; et pas n’importe ou. Après avoir visité plusieurs agences, nous nous envolions pour la jungle à bord d’un coucou de 20 places (Beaucoup moins dangereux que de prendre le bus… Et surtout, une heure de voyage au lieu de 24). Direction Rurrenabaque, une petite ville située dans la jungle.

 

Changement de décor. Nous atterissons sur une piste littéralement bordée par la jungle, couverte de quelques bouses d’animaux. Quand nous sommes descendus au-dessous des nuages, un gigantesque tapis vert s’étendait sur des centaines de kilomètres carrés. Une ville, un aéroport à moitié construit en bois: Rurrenabaque.

 

Quel changement! Nous avons rendez-vous à l’agence Madidi. Pas n’importe quelle agence, c’est tout simplement la meilleure. Et si on a du se serrer la ceinture pendant quelques semaines, ce n’est pas pour aller dans n’importe quelle réserve, mais dans l’une des rare qui offre vraiment la possibilité de faire de l’écotourisme. La réserve est privée, ne peuvent y entrer qu’une quinzaine de touristes en même temps. En pratique, nous serons seuls tous les deux avec notre guide. 

Nous rencontrons donc Zenon, un type jovial affichant généralement un sourire agréable auquel il manque une dent. « Notre meilleur guide », nous assure le personnel de l’agence. Nous sommes sceptiques, mais nous constaterons bientôt qu’ils ne nous ont pas pris pour des cons. En plus d’être d’une compagnie agréable, Zenon connait tout de la jungle. Il s’y promène depuis qu’il est tout petit. Il n’a même jamais mis les pieds à La Paz, l’endroit le plus civilisé qu’il connaisse étant la petite Rurrenabaque.

 

Les batteries sont chargées, après une rencontré avec un bébé singe qui se promène dans l’agence (un orphelin encore trop jeune pour être réintroduit), nous partons. Trois heures de bateau, une bonne demi-heure de marche dans la jungle, et nous voici au coeur de la forêt.

 

(A suivre)