Rapa Nui

Aux contours de Rapa Nui, l’Océan se heurte et se brise sans cesse, dans une sorte de colère perpétuelle. Déchainait-il déjà cette violence alors que Tangata Manu, l’homme-oiseau y plongeait, nageait jusqu’à Moto Nui et en rapportait le premier oeuf de sterne?

 

Ocean

 

Tout porte à croire que oui. Et en haut de la falaise d’où l’homme-oiseau plongeait, les pétroglyphes subissent le passage du temps, s’effacent peu à peu, usées par le vent.

 

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L’île de Pâques est pleine de mystères. Quand on s’y promène, on ne cesse d’être impressioné par les restes épars de la civilisation Rapa Nui. Mais on a beau s’extasier, ce ne sont plus que des ruines. Qu’a-t-il pu arriver au peuple qui a laissé derrière lui les moaïs, les pétroglyphes, et toutes ces légendes?

 

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Un sentiment étrange saisit le voyageur. A l’entrée d’Orongo, la falaise de l’homme-oiseau, une femme nous met en garde lorsque nous parlons de camper sur l’île. C’est interdit, bien sur, mais c’est surtout dangereux, nous dit-elle, à cause des esprits.

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Je n’ai pas tellement peur des esprits. Mais tout de même, les Moaïs laissent une drôle d’impression, quand ils nous observent de leurs orbites vides, comme surveillant un monde qui n’est plus. S’ils pensaient, que penseraient-ils? Et surtout, qui sont-ils vraiment?

 

Pour voir plus de photos, deux albums: L’Océan et Rapa Nui.

Respect

Je te tuerai avec respect

Je t’égorgerai humainement

Je remercierai ton esprit

En me délectant de ta chair.

 

Je te tuerai avec respect

Et mon respect sera si grand

Que je serai tout entier à l’écouter

Et tes cris resteront inaudibles.

 

Je te tuerai avec respect

Et mon respect sera si beau

Qu’il m’aveuglera de lumière

Quand tes yeux se révulseront.

 

Je te tuerai avec respect

Je ferai couler ton sang sur la terre

Qui le boira faute de pluie…

 

N’aies pas peur, petit animal

Car quand tu auras étouffé ton dernier cri

Toute ta chair sera dévorée d’un appétit joyeux

Et nous ferons des chaussures avec ta peau

Et de tes os des ornements sculptés;

 

Nous ne tuerons avec respect

Tu nourriras les hommes et les chiens

Mais rien ne sera laissé aux vautours.

 

Ne crains rien, petit être

Laisse la lame entrer dans ta gorge

Et ne crie pas si fort:

Les enfants dorment.

 

Serere Park

La jungle. Une cabane en moustiquaire, un lit, une douche où parfois il y a de l’eau, et tout autour, le concert permanent des bêtes de la forêt. Bruissements, croâssements, sifflements, roucoulades, murmures, frôlements, pepiements, caquetages, et parfois, le rugissement fracassant du singe hurleur. Celui que notre guide appelle le Mono rojo, le singe rouge.
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C’est la deuxième fois que nous séjournons dans la forêt amazonienne. Autrefois, je me la représentais comme un univers hostile, menaçant, ou la nature mène une guerre sans merci. Ou les moustiques et autres bestioles vous harcèlent sans répit, ou les animaux se dévorent les uns les autres (et peut-être vous avec), ou les mygales grosses comme la main se cachent dans vos chaussures, ou l’humidité et la chaleur sont insupportables… Un peu l’enfer vert de la Palombie décrite par Franquin.
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La jungle n’est rien de tout ça. C’est un endroit où l’on se sent bien. Bien sur, se baigner peut être une idée pas terrible, entre les piranhas et les caïmans de 4 mètres… Mais je ne m’y suis jamais vraiment sentie en danger (On ne peut pas en dire autant à La Paz quand on doit aller de l’autre côté de la route). Bien sur, sur une barque au crépuscule, on se fait un peu bouffer par les moustiques, mais dans l’ensemble, il faut bien dire que les petites bêtes comme les grosses nous fichent la paix. Tant qu’on a un bon guide et qu’on ne fait pas n’importe quoi, on ne risque pas grand chose.

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Notre guide est formidable. Il sait imiter les cris d’un nombre incroyable d’animaux et mettre en rogne les singe-araignées. Il faut se faufiler dans la végétation sans faire de bruit, même si le jaguar lui nous a entendu depuis longtemps, et il a filé une heure avant notre arrivée, nous laissant une trace fraîche dans la boue.

Un bébé singe araignée se balance libre dans les arbres, au-dessus de l’eau.

 

 

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Et enfin, le Serere, le bel oiseau à la silouhette étrange, auquel le parc a emprunté son nom.

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Pour voir plus de photos, rendez-vous dans l’album Serere.

Théorème: Une demi-vie se supprime deux fois plus facilement qu’une vie entière.

Lorsque je travaillais à l’INRA, je me souviens m’être indignée des conditions d’élevage des cochons. Les truies étaient confinées en stalles individuelles de gestation dans lesquelles elles ne pouvaient faire qu’un pas en avant ou en arrière, pour les moins grosses d’entre elles. Puis elles passaient en cage d’allaitement, dans lesquelles elles ne pouvaient même plus se coucher, sans quoi, à cause du confinement, elles écrasent leurs petits sans le vouloir.

Je précise que les cochons de l’INRA sont élevés exactement comme les cochons de n’importe quel élevage de porc français, cela est nécessaire pour permettre de mener des recherches sur les productions porcines. Je ne veux pas montrer du doigt l’INRA en particulier, selon moi chaque personne qui achète de la viande de porc à bas prix est responsable des conditions de vie de ces cochons, que ce soit ceux de l’INRA ou ceux de n’importe quel élevage.

 

Sans pour autant tenir des positions que l’on aurait jugé extrêmistes sur mon lieu de travail (je faisais peu étalage de mon végétarisme récent, et d’ailleurs tout allait bien puisque les gens ne me posaient pas trop de questions à ce sujet), il m’arrivait de laisser parler mon indignation par rapport aux conditions de vie des animaux.

Je me souviens alors qu’une étudiante en BTS en production animales m’avait fait la réponse suivante, qui m’avait profondément choquée:

« Si on les élevait bien, si on prenait soin d’eux, ce serait trop difficile de les tuer. »

 

Ca me choque profondément parce que quand A tue B pour le confort et les intérêts de A, c’est vraiment ignoble de la part de A de ne penser qu’à son bien-être en tant que tueur et de le faire prévaloir sur les intérêts primordiaux de B.

Mais nous sommes comme ça. Nous sommes A, et nous avons tout pouvoir de décision. Les animaux n’en ont aucun.

 

Nous devons donc alléger notre culpabilité, notre peine, notre peur, notre dégoût, notre tristesse, lorsque nous les tuons. Et cela même si ça rend leur sort encore plus affreux.

Je n’ai pas exprimé à cette étudiante à quel point sa réponse m’avait choquée. Je n’ai rien dit. Après tout, comment lui en vouloir? Elle est en contact avec ces animaux tous les jours. C’est elle qui doit entendre leur cri, elle qui doit les ouvrir au scalpel pour leur arracher les testicules à vif. C’est sa main qui exécute les basses besognes dont les gens se protègent tout en profitant du résultat (la viande). Et si l’on accepte l’idéologie spéciste, il n’y a rien de déplacé à vouloir protéger les intérêts du tueur quitte à les faire prévaloir sur ceux de la victime. Le spécisme, c’est aussi ça: les intérêts d’un humain seront toujours considérés supérieurs à ceux d’un autre animal, à n’importe quel niveau.

 

Cochons au bord de l’Amazone

 

D’un autre côté, on a les défenseurs du bien-être des animaux, qui sont opposés au végétarisme et tiennent à continuer à manger de la viande. Eux ne sont pas d’accord avec cette conception de l’élevage des cochons. Ils veulent que les cochons aient une vraie vie, avant de les tuer pour les manger.

Bien sur, ils évoqueront le respect de l’animal, le fait qu’il soit moral de tuer, mais pas de faire souffrir (conception étrange de la vie, puisque la douleur est justement un mécanisme qui permet aux animaux de rester en vie, et qu’ils montrent à l’occasion qu’ils préfèrent endurer une dose supplémentaire de souffrance si cela leur permet de survivre).

Mais ils évoqueront aussi la qualité de la viande, son goût, ce qu’elle apporte ou non. Et je pense que c’est aussi une très bonne raison d’offrir une vraie vie aux animaux: avoir quelque chose à leur enlever. Dans son excellent article Le goût et le meurtre, David Olivier écrit:

 

« Ainsi l’élevage industriel a-t-il aujourd’hui plutôt acquis la réputation de rendre la viande fade. Mais dans ce cas précisément on trouve l’idée fort répandue – et fausse, malheureusement – selon laquelle les animaux élevés ainsi seraient à ce point dénaturés qu’ils ne souffriraient même pas ; ce ne seraient plus que de simples machines. À trop la torturer, on rend sa victime insensible. C’est donc plutôt le veau « élevé sous sa mère », celui qui a quelque chose à regretter quand on l’arrache à la vie, qui nous donnera aujourd’hui une chair savoureuse. »

 

Finalement, l’idée qu’il faille ou non faire souffrir l’animal avant de le tuer dépend de beaucoup de choses, mais cela dépend surtout à quel point on estime qu’on a besoin de se nourrir d’une autre vie. Manger la viande, c’est manger quelque chose de vivant. Les amoureux de la nature et autres écologistes sont malheureusement ceux qui ont le plus de mal à renoncer à la viande, et ceux surtout avec lesquels il est le plus difficile de discuter de ça. Ils ne veulent pas seulement manger de la viande, ils veulent manger une vraie viande, qui ait vraiment vécu. Seule une vie proche de la nature pourra combler leur existence insipide et remplie d’artifices. Se nourrir d’une existence elle-même encore plus insipide et artificielle est sans intéret pour eux.

 

Mais comme le montre la réponse de l’étudiante en BTS, pour se nourrir d’une vie qui a vécu, il faut faire face à une brutalité qui est difficile à supporter.

 

Le bien-être des animaux d’élevage découle donc en partie, paradoxalement, du besoin de violence des humains.

 

Pour résumer, une demi-vie se supprime deux fois plus facilement qu’une vie entière… Mais elle a deux fois moins de goût.