Le problème du jugement

On continue sur le texte d’Antonella Corabi.

Il y a un passage que je voudrais discuter en particulier, parce qu’il est révélateur des raisons pour lesquelles j’aime ce texte malgré les défauts que je lui trouve.

Il n’est pourtant pas évident que la non-exclusion des aliments dérivés coïncide avec une indifférence au sort des animaux. La cause peut plutôt être à rechercher du côté de facteurs sociaux ou psychologiques comme la tendance au conformisme, le désir de socialité, la peur de bouleverser ses habitudes de manière radicale, ou l’opposition des médecins. Mais cette possibilité est généralement ignorée par les végans.

 

L’auteure met ici le doigt sur un point très important, celui de la difficulté à être végane dans une société qui ne l’est pas, et en quoi cela constitue un obstacle pour certaines personnes. Obstacle souvent ignoré par les véganes. C’est difficile de dire s’il y a ou non exagération quand elle dit « cette possibilité est généralement ignorée (…) », mais en tous cas je tiens tout de même à dire qu’il existe des véganes qui sont parfaitement conscients de ces difficultés.

 

Mais sans chipoter davantage, il est vrai que les véganes ont tendance, globalement, à rejeter ces obstacles, facteurs sociaux, psychologiques, etc… En les qualifiant de ridicules. Certains iront même jusqu’à porter un jugement moral sur les gens qui « n’osent pas » devenir véganes à cause de leur entourage, ou de leur médecin, ou d’un ensemble de facteurs sociaux; parce que ce n’est « pas normal » etc… Il existe des gens pour qui la force de caractère est une qualité essentielle de l’individu, au point qu’ils puissent se laisser aller à éprouver une sorte de mépris pour ceux qui, à leurs yeux, ne sont que des faibles.

 

C’est là un travers typiquement humain (et pas seulement végane, donc). Le fait est que les véganes n’ignorent pas toutes les difficultés sociales et culturelles qui entravent le chemin vers le véganisme, étant donné que la grande majorité d’entre eux sont passés par là. Paradoxalement, c’est justement la raison pour laquelle certains d’entre eux porteront un regard si sévère sur ceux qui ne s’en montrent pas capables. Et je pense même que ceux qui ont du vraiment se battre pour parvenir à vivre sereinement selon le mode de vie qu’ils ont choisi pour eux, ceux dont l’entourage a été le plus sectaire et le moins compréhensif, sont souvent ceux qui vont juger les pauvres gens qui n’y arrivent pas.

 

Le fait est que, quand on a passé l’obstacle, et qu’on est loin devant, il nous semble bien ridicule. Il est derrière nous et il paraît tout petit. Mais quand on se trouve devant, c’est une autre histoire.

Il y a surtout le fait que les gens ont tendance à s’identifier les uns aux autres et personne ne vous jugera plus sévèrement pour ne pas parvenir à faire quelque chose, que celui qui y est parvenu. Ca aussi, c’est un défaut typiquement humain, dans lequel peu de gens ne tombent pas.

 

Je ne dirais pas, comme l’auteur, que les véganes ignorent les difficultés sociales qui empêchent les gens d’être véganes (même si c’est probablement vrai pour certains d’entre eux). Je dirais qu’ils y accordent peu d’importance, car s’ils sont devenus véganes, c’est qu’ils ont trouvé que les motivations à l’être étaient plus importantes. Et en effet, je trouve que les difficultés listées par l’auteur sont sans importances et même un peu ridicules (je ne vais pas devenir végane parce que c’est mal vu et que les médecins me font la morale au lieu de faire leur boulot), mais si j’essaie de prendre un peu de recul, je m’aperçois que, d’un certain point de vue, ce sont des obstacles sérieux. Et même très sérieux, puisque sans ces difficultés, je pense qu’il y aurait beaucoup, beaucoup plus de véganes.

 

Dans « je ne suis pas une vitrine« , j’ai donné un petit aperçu de la diversité de véganes qui existent. Il y a beaucoup de gens différents chez les véganes. J’ai rencontré des véganes de tous les âges, de différentes nationalités (en fait j’en ai rencontré dans tous les pays où je suis allé… Sauf le paraguay ou je ne suis restée que 3 jours), de tous les styles vestimentaires, de toutes les personnalités imaginables… Le seul point commun que je trouve aux véganes que je connais, c’est la force morale.

 

Je pense que la seule et unique condition pour être végane, c’est la force morale. Ce n’est pas forcément une fatalité, puisque plus le véganisme est accepté dans une culture, moins il ya besoin de force morale pour le devenir. (c’est pourquoi j’ai cru remarquer que plus les véganes sont marginalisés, plus ils sont radicaux). Certes, la force de conviction est une qualité humaine précieuse, mais nous aurions tort de mépriser ceux qui en ont le moins. Après tout, nous sommes tous différents, et nous avons beau penser « à sa place, je ferais ceci ou cela », nous ne sommes pas à la place des autres. Et même si nous croyons avoir traversé les mêmes difficultés que certaines personnes, elles ne se présentent jamais exactement de la même façon pour tout le monde, et tout le monde est différent…

 

Nous devrions donc essayer, encore une fois, de ne pas juger ceux qui n’ont pas assez de force morale à notre goût, et même si cela doit les empêcher de vivre selon leurs convictions. C’est dommage, oui, mais de toutes façons, mépriser les gens ne les aide pas à faire preuve de caractère et à s’affirmer, et ça n’a jamais rendu personne végane. Il faut essayer d’être un peu plus constructif que ça et de se rendre compte que pour certaines personnes, les aspects culturels et sociaux anti-végane sont des obstacles sérieux.