Les ex-vegans en colère

Lorsque j’ai abordé le mythe de la pureté, ainsi que les critiques à l’encontre du véganisme qu’on rencontre parfois, j’ai parlé de critiques idiotes et de critiques intelligentes.

C’est caricatural de les catégoriser comme ça, puisque de toutes façons, je n’ai encore jamais rien trouvé qui remette vraiment en question le fait d’être vegan. Et pourtant, j’ai cherché. Je n’hésite jamais à lire un texte, à regarder une vidéo, jamais, même si elle est « contre » ce que je pense, et ça c’est quelque chose que très peu d’omnivores font, sauf ceux qui sont déjà dans une perspective de changement. Beaucoup de gens s’interdisent de lire ou d’écouter certaines choses car ils ont peur d’être « convertis », ce qui en dit long sur la nature de leurs idéologies. C’est un comportement sectaire, et le pire quand on parle de véganisme, c’est lorsque, dès que vous prenez la parole, on balaye d’un geste tout ce que vous avez à dire en vous taxant de sectaire.

Personne n’a jamais su m’expliquer en quoi le véganisme était sectaire, et ma foi, si quelqu’un veut bien me le dire, je suis toute ouïe. Car j’insiste, je ne suis fermée à aucun discours. Il y en a certes que je trouve idiots, mais dans ce cas je peux expliquer précisément en quoi c’est idiot, je ne claque pas la porte en me barricadant derrière mes idées préconçues et en criant: « sectaire !! »

Revenons à nos cotons (oui, on remplace la laine par le coton, donc je véganise aussi les expression, c’est comme ça dans la secte).

En réalité, je n’ai pas lu tant que ça de critiques constructives et posées du véganisme.

Angry ex-vegan

Il y a les blogs des « ex vegans » en colère. Toujours en anglais, ces blogs. C’est important. Pourquoi? Parce que je digère mal la langue de Shakespeare? Non, pardi. C’est parce que « vegan » en anglais, ça veut pas seulement dire « végane » ou « vegan » selon le sens qu’on donne couramment à ce mot dans la langue française(1).

Il y a là une confusion de taille. En français, on distingue le végétarisme du végétalisme, et ce dernier du véganisme. Le végétalisme étant un régime alimentaire qui exclut tout produit animal, et le véganisme un mode de vie basée sur la non-exploitation des animaux. La nuance peut sembler subtile. Récemment encore, je pestais contre l’existence d’un mot complètement inutile, puisque je ne voyais aucune raison d’être végétalien si on n’était pas végane.

 

J’avais tort. Car les blogs d’ex-vegan ne sont pas des blogs d’ex-véganes, mais d’ex-végétaliens. Quand on lit par exemple Let Them Eat Meat, le blog d’ex-vegan le plus connu, il apparait clairement, si on prend la peine de le remarquer, que l’auteur n’a jamais eu le moindre soucis des animaux, et qu’il ne comprend pas ce qu’est le véganisme exactement. Il est à fond dans le mythe de la pureté, et même dans le tout-ou-rien (genre: si tu écrases une fourmi en marchant, ça ne sert à rien d’être végétarien). Il parle des véganes, des véganes et encore des véganes, et semble n’avoir réellement pas compris que le véganisme n’est pas à propos des véganes mais à propos des animaux. Qu’être végane, ce n’est pas quelque chose que l’ on fait pour être un unique flocon de neige, mais par souci altruiste, et qu’exprimer un souci altruiste dans son comportement n’est pas du tout la même chose que de se vouloir un être supérieur, pur et parfait. C’est même un peu le contraire, puisque se soucier des autres n’est pas se soucier de soi-même.

 

En dehors de ça, ce blog est un pur concentré de mauvaise foi à l’encontre de la pensée antispéciste, à laquelle l’auteur n’a jamais adhéré et contre laquelle il se défend becs et ongles. Par exemple dans son dernier article, il cite un passage de « vegan for life » consacré aux cas marginaux d’humains qui n’ont pas les capacités intellectuelles courantes, et qui s’appuie sur l’existence de ces cas marginaux pour expliquer en quoi il est injuste d’utiliser les animaux comme des moyens pour nos fins, sous prétexte qu’ils n’ont pas nos capacités à raisonner.

Sa réponse me laisse pantoise:

1) les cas marginaux n’existent pas, puisqu’avec les thérapies géniques on pourrait les rendre tous intelligents. No comment, c’est juste totalement à côté de la question.

2) Y a des humains dans le monde qui ont pas assez de plantes dans leur environnement pour être végans (ça fait au moins 12 heures qu’on m’avait pas fait le coup des inuits, y a vraiment pas besoin d’avoir été végétalien pour trouver ce genre de conneries à sortir).

3) Si on traite tout le monde pareil, ça veut dire que si on porte assistance aux gens mentalement handicapés (ben y a pas besoin pourtant, et les thérapies géniques alors??) on doit aussi porter assistance aux animaux qui en ont besoin.

J’adore ce genre d’arguments: « ce raisonnement est faux, car s’il était vrai, je devrais faire quelque chose, et vois-tu, je n’ai pas envie de le faire ».

4) Son dernier argument est plus complexe. Il s’embrouille dans des définitions de la conscience et de la sentience, en utilisant un procédé extrêmement courant qui consiste en même temps à nier que les animaux ressentent quelque chose, et en même temps à déclarer ce « quelque chose » sans importance puisque de toutes façons ils sont incapables de se projeter dans l’avenir. Cela revient à dire ce que disent les gens quand ils déclarent que frapper un animal c’est Mal, parce que bon hé bien il gueule donc on suppose qu’il sent la douleur, mais le tuer, hé ben c’est pas grave, parce qu’il sait pas ce que c’est la mort (c’est bien pratique de supposer cela).

 

Bref, on m’a souvent décrit Let Them Eat Meat comme un blog intéressant, comme ENFIN une critique intelligente du véganisme, mais j’ai été extrêmement déçue en le lisant. Ce n’est qu’un tissu d’inepties que n’importe qui pourrait écrire, et l’auteur n’a jamais été végane ni antispéciste. Surtout, il dépense un temps et une énergie folle à essayer de convaincre les gens que le véganisme ne sert à rien, et je me demande bien quel est l’intérêt de faire ça, puisque personne ne l’oblige à être végane. Tenir un blog pro-végane ou antispéciste, c’est essayer de faire réfléchir les gens et en même temps faire quelque chose pour les animaux. Tenir un blog anti-végane, c’est se faire la enième voix de la pensée unique, comme si elle n’avait déjà pas assez de bouches.

Pourquoi t’étais végan au fait?

Enfin, les interview d’ex-vegan (encore une fois, il faut traduire par « ex-végétaliens » dans la plupart, voire la totalité des cas), sont assez édifiants. Ils n’expliquent pas toujours pourquoi ils sont devenus végétaliens, mais le plus souvent pourquoi ils ont cessé de l’être. Dans un cas comme dans l’autre, c’était souvent pour des raisons de santé, ou bien…

« At twelve I became a vegetarian to impress this girl in my class.

What got me into veganism was a combination of reading Peter Singer and Carol J. Adams in high school, as well as trying to impress some vegan cutie. At the time I liked the political statement that veganism made and being lacto-ovo was becoming sort of boring. Not that I’ve been a pure vegan since then, I’ve done my fair share of dumpster diving dairy (and occasionally meat). And I stopped being vegan a couple of times before but was racked with guilt and immediately returned to being vegan. »

« A douze ans je suis devenu végétarien pour impressionner cette fille de ma classe.

Ce qui m’a fait devenir végétalien est la combinaison entre la lecture de Peter Singer and Carol J. Adams au lycée, et en même temps j’essayais d’impressioner quelques jolies filles. En même temps j’aimais bien l’affirmation politique du véganisme qui faisait qu’être ovo-lacto-végétarien devenait en quelque sorte ennuyeux. Non pas que j’ai été un pur végétalien après ça, j’ai récupéré quelques produits laitiers jetés à la poubelle (et occasionellement de la viande). J’ai arrêté dêtre vegan deux fois ensuite mais j’étais envahi par la culpabilité et je retournais immédiatement au véganisme »

(Le gras est de moi). Notez qu’il n’a jamais été végane, mais c’est un détail, ce qui compte ce sont ses motivations, la façon dont la culpabilité intervient dans son comportement, c’est finalement une personne plutôt influençable.

Un autre, pris au hasard, celui d’une athlète qui a eu une courte période de végétalisme.

« I never set out to become vegan. When I was in a holistic natural chef program in 2007, we were focusing on a strongly vegetarian diet and I was learning to cook all sorts of fun vegetarian and vegan dishes. I realized one day that I hadn’t been eating animal products for a whole month and I felt really good, so I decided that my body was responding to a vegan diet, and therefore I would make it into my lifestyle.

-Was there an ethical component to your vegetarianism and veganism?

-Not at all. I don’t mix food and morals — my favorite post-vegan read is The Shameless Carnivore. I became vegan for my health and said I would listen to my body if being vegan no longer supported that. Ultimately it didn’t. »

« Je n’ai jamais décidé d’être végétalienne. J’étais dans un programme de cuisine holistique naturelle en 2007, nous étions concentrés sur un régime végétarien strict et j’apprenais à cuisiner toutes sortes de bon plats végétariens et végans. J’ai réalisé un jour que je n’avais pas mangé de produits animaux depuis un mois et que je me sentais vraiment bien, donc j’ai décidé que mon corps répondait à un régime végétalien, et ensuite j’ai voulu l’intégrer à mon style de vie.

-Y avait-il des composantes éthiques à ton végétarisme et végétalisme?

-Pas du tout. Je ne mélange pas nourriture et morale. Mon article pos-végétalien préféré  est Le Carnivore Honteux. Je suis devenue végétalienne pour ma santé et je me suis dit que j’écouterais mon corps s’il ne supportait plus le végétalisme. Ce qui a finalement été le cas ».

Ce serait trop long de citer tous les passages de ce genre. Pour résumer, la plupart de ces gens ont eu des problèmes de santé et ont pensé que le végétalisme allait les résoudre, ou alors ils ont voulu adopter une hygiène de vie parfaite. Beaucoup ont été influencés par des personnes de leur entourage. (« I was involved in several environmental groups and met many vegans that I admired. They convinced me that veganism was more logical than vegetarianism. » – Je faisais partie de plusieurs groupes environnementaux et j’ai rencontré des vegans que j’admirais. Ils m’ont convaincue que le véganisme est plus logique que le végétarisme).

 Ils ont fini par se rendre compte que le végétalisme n’était pas la solution miracle à tous leurs problèmes, et qu’ils n’allaient pas récolter la gloire escomptée, les lauriers, les médailles, les gonzesses, rien. Pour le reste, certains culpabilisent et s’autojustifient, d’autres comme l’athlète ex-végétalienne citée plus haut, ne voient simplement pas le problème au fait d’exploiter et de maltraiter des animaux.

Je n’ai pas encore trouvé de blog d’ex-vegan qui ait pu me faire réfléchir d’une façon ou d’une autre. Je ne sais même pas si je peux dire qu’ils sont plus intéressants que le pamphlet moyen contre ces foutus mangeurs de salade.

 

(1) La Société Végane française, au terme d’une réunion, a opté pour l’orthographe « végane ». Quant à moi, je n’ai jamais vraiment décidé comment je préférais l’écrire: francisé ou non, avec ou sans e à la fin… Je m’excuse platement pour toutes les fois ou j’orthographie ce mot différemment, car je me suis rendue compte que je l’écrivais avec ou sans accent, et avec ou sans e de façon totalement aléatoire, ce qui peut paraître un peu étrange quand dans le même article on trouve 4 orthographes différentes. Bon cela dit, j’ai une excuse pour le mois dernier, je n’avais qu’un clavier qwerty sans accents. A l’avenir j’essaierai de me conformer à l’orthographe choisie par la société végane, même si ça me fait bizarre de mettre un e au masculin. Après tout, autant accorder nos violons.