Réponse à une critique

Bon alors, ces critiques constructives, ça vient?

 

C’est ce que je me suis demandée. Puis j’ai trouvé ceci:  Diffuser le mode de vie végan : une critique

 

C’est un article très long qui critique plusieurs aspects du véganisme et du fait de promouvoir ce style de vie.

Il y a beaucoup de critiques sur beaucoup de points. Evidemment, je ne suis pas d’accord avec l’auteur sur nombre de ces points. Mais elle soulève des remarques importantes qui m’ont donné à réfléchir.

Donc je pense que c’est un bon article, même s’il témoigne parfois de certaines incompréhension. Sa principale qualité est de mettre le doigt sur les pièges dans lesquels tombent les végans eux-mêmes en voulant bien faire. Pas de « tout ou rien » ou autres raisonnements absurdes, quelques malentendus parfois, et je dois l’avouer, certains passages me paraissent carrément mauvais et à côté de la plaque. Mais l’ensemble du texte est plutôt constructif et surtout, certaines critiques pertinentes doivent être prises en considération.

 

Beaucoup de vegans n’ont pas aimé cet article. J’ai moi-même critiqué l’aspect très exagéré de certains passages (sur le forum végéweb):

« C’est plein de préjugés et on dirait que ça a été écrit en se basant sur les pire pisse-vinaigres qui existent parmi les vegans et en oubliant tous les autres.
Allez je vais être méchante: certains passages, on dirait même que ça a été écrit par un ovo-lacto-flexitarien frustré qui vivrait au milieu de vegans chiants et moralisateurs. »

 

Ce que j’ai dit (du moins la partie citée ici) est toujours valable, mais je pense que je me suis laissée emporter par cet aspect exagéré de certaines parties et j’ai peut-être zappé l’essentiel.

Je pense que cet article mérite d’être discuté ici, mais je le ferai en plusieurs fois car il est long et fluctue entre remarques pertinentes, critiques constructives, exagérations crasses et parfois vire carrément à l’incompréhension manifeste. Les points soulevés sont très nombreux et méritent chacun des réponses.

 

Comportements individuels vs question politique

La première critique abordée, et non des moindres, concerne la diffusion du mode de vie vegan qui serait trop centrée sur l’individu, et sur  ses choix de vie. Comme s’il s’agissait de quelque chose de purement personnel.

 

« La raison d’un si grand engouement pour les changements individuels en tant que puissants facteurs de transformation culturelle est certainement à chercher dans une conception du système social comme « somme » d’individus, une conception selon laquelle, donc, la mise en mouvement des forces qui déterminent les processus de changement social dépend de la simple augmentation du nombre de militants et de la rigueur manifestée par chacun de ceux-ci. Une telle vision des choses ne prend donc pas en compte le fait que l’exploitation animale a un caractère en réalité institutionnel, qui du fait de son ancienneté et de son omniprésence s’est retrouvé pleinement intégré dans les fondements de notre culture, élément structurel dans lequel, transcendant les individus et prenant un caractère supraindividuel, la relation entre changement individuel et projet de libération animale est faible et soumise à d’innombrables facteurs médiateurs. »

 

L’auteur reproche aux vegans de se concentrer sur les aspects personnels de leur comportement de consommation, et de se contenter d’encourager les gens à devenir vegans, comme s’il s’agissait d’un choix de vie comme un autre. Selon elle, la lutte pour les animaux doit être politique. Il s’agit d’une modification en profondeur de la société.

Elle poursuit en reprochant aux vegans de « dépenser leur énergie » à essayer d’améliorer, de perfectionner leur comportement individuel jusque dans des détails  qui lui paraissent insignifiants.

Il est difficile de répondre à cet argument parce qu’il y a là, à la fois une remarque pertinente sur ce que doit être ou ne pas être le véganisme, et une confusion.

 

D’abord l’auteur a raison de faire remarquer que l’exploitation des animaux a un aspect politique. Et selon moi, le véganisme n’est pas qu’un choix de vie individuel. Il doit être politique.

Il y a une confusion entretenue par une très grande subtilité dans le discours de ceux qui, comme moi, souhaient promouvoir le style de vie végane. En effet, nous disons qu’être végane est un choix personnel. Ca l’est et ça ne l’est pas en même temps. Ca l’est parce qu’on ne peut pas forcer quelqu’un à devenir végane dans une société qui ne l’est pas. Ce serait tout simplement invivable.

Et en même temps ça ne l’est pas, parce qu’il implique d’autres êtres: les animaux, et il concerne en même temps la société entière, en ce qu’il remet en question des aspects importants de la société, des facteurs économiques, des aspects culturels, etc…

Manger de la viande n’est pas un « crime sans victime » comme disent ceux qui se croient tolérants avec les végans quand ils déclarent « chacun mange ce qu’il veut, ce qui veulent manger de la viande en mangent et ceux qui n’en veulent pas n’en mangent pas ». Ils ont tort, car en voulant mettre tout le monde d’accord, ils occultent complètement l’existence des animaux qui sont les victimes du fait que des gens veulent continuer à manger de la viande (et surtout, comme le fait remarquer Antonella Corabi, du fait que ce soit accepté socialement) et donc ils occultent aussi les raisons pour lesquelles certains ne veulent pas manger de viande. Dire « chacun mange ce qu’il veut » fait passer le véganisme pour un choix personnel individuel, alors que c’est un choix qui implique beaucoup de personnes… Ce serait vrai si c’était une question de goût, et on se bat aussi chaque jour pour faire entendre aux gens que ce n’est pas une question de goût, mais une question politique.

 

Mais essayer de faire changer les gens individuellement, ce n’est pas essayer de faire en sorte qu’ils arrêtent de manger de la viande et des produits laitiers. C’est plutôt essayer de faire en sorte qu’ils comprennent les implications de la production des produits animaux. Leur ouvrir les yeux sur l’exploitation animale. Que ces réalités fassent en sorte qu’ils décident eux-même de se passer de produits animaux.

 

Je suis beaucoup plus heureuse quand quelqu’un me dit « tu as raison, l’exploitation animale est vraiment terrible, c’est un problème important mais je ne me sens pas prêt(e) à changer pour le moment » plutôt que quand quelqu’un décide de devenir végétalien pour perdre du poids. Le premier deviendra peut-être végétarien ou végétalien un jour. Le second ne le restera probablement pas bien longtemps, et s’il n’a rien compris au problème de l’exploitation animale, j’estime que c’est un échec.

 

Le véganisme est une question politique, il ne concerne pas seulement les individus. Il concerne la société. Mais essayer de faire changer les individus, ce n’est pas juger ou contrôler le contenu de leur assiette, ou les classifier en méchants et gentils. Non, c’est essayer d’introduire un changement social. Faire savoir aux gens que le véganisme existe et qu’il répond à un problème de taille, que ce problème existe et qu’il existe une solution.

 

En ce sens, je rejoins à moitié l’auteur car je ne suis pas d’accord avec la façon dont certains essaient de répandre le mode de vie végan, en le faisant passer pour un choix uniquement personnel, pour quelque chose qui concerne soi et uniquement soi. Car c’est un choix altruiste avant tout. Celui qui veut préserver sa santé mangera moins de viande, mais rien de lui interdit d’en manger un peu de temps en temps… Je pense que les gens ne sont pas des crêtins, pas si égoïstes qu’on le pense, qu’ils préfèrent avoir une bonne opinion d’eux-même et qu’un changement social est possible.

 

Mais d’un autre côté, il faut bien présenter le véganisme sous son aspect positif, sinon les gens ne nous écouterons pas. Je ne le dis pas assez sur ce blog, mais je suis heureuse d’être végane. C’est la meilleure chose que j’ai fait dans ma vie (et je suis en train de faire le tour du monde, ce qui est formidable, mais je pense qu’être végane est la meilleure chose que je fasse, la plus importante). J’ai eu peur de devenir végétarienne au début, j’avais peur parce que je pensais que plus on donne aux autres, moins on a. Je ne voulais pas m’investir dans quelque chose qui allait me bouffer. Mais ma vie n’a fait que s’améliorer depuis. Je suis beaucoup plus heureuse qu’avant. Mais je n’ai pas fait ce choix pour moi, je l’ai fait pour les animaux. Le message que je voudrais faire passer aux gens, c’est que plus on donne aux autres, plus on a envie de donner, et le bonheur est dans ce qu’on donne et non pas dans ce qu’on garde. Ce n’est pas facile à dire, ça parait absolument compliqué, la seule solution pour que ce soit simple, c’est de le vivre. Certains ne le vivront jamais, et je les plains. Sincèrement. Il n’y a rien de méprisant ou de dévalorisant, je suis passée à un cheveu de ne rien changer dans ma vie, et je pense que dans un sens, j’ai beaucoup de chance.

 

Les vegans sont toujours heureux d’avoir fait ce choix, sinon ils l’auraient abandonné car personne ne va les punir pour ça. Y aura même des gens pour les applaudir quand ils redeviendront « normaux ». Y aura toujours  beaucoup de gens pour vous mépriser et quelques-uns pour vous ensencer, quoi que vous fassiez… Il faut bien dire que quand on est végan, on est en bonne santé et heureux, car ça intéresse bien sur les gens. Mais il faut aussi avoir un discours juste et sincère. Le véganisme n’est pas la solution à tous vos problèmes, et ce n’est pas un choix qu’on fait pour soi-même.

Bref, un équilibre est nécessaire, entre présenter le véganisme sous ses aspects positifs et rester honnêtes et réalistes sur nos motivations, si on espère introduire un changement social. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Je suis bien consciente que le fait que je ne mange pas de viande, à moi toute seule, ne change pas le sort des animaux trainés à l’abattoir. Mais le véganisme est un mouvement collectif, un mouvement de réplique à un système social injuste et barbare qui transforme des êtres sensibles en machines. Etre vegan est faire entendre sa voix, un peu comme voter.

Je l’ai déjà expliqué: être vegan, ce n’est pas être un unique flocon de neige. C’est vouloir un changement pour les animaux, mais surtout ça a du sens parce que plusieurs personnes le veulent. Le mouvement est encore trop petit et marginal pour que ce soit évident, mais c’est un mouvement collectif.

 

Pour finir, je voudrais faire une remarque importante. Le véganisme est dit marginal parce que peu représenté de nos jours dans la société, et en désaccord avec des philosophies et pratiques sociales jugées normales. Mais il ne se veut pas marginal, au contraire. Nous sommes marginalisés par certains carnistes qui nous jugent extrêmistes et nous traitent d’emmerdeurs donneurs de leçons(1), mais le veganisme se caractérise justement par la volonté de changer la société de l’intérieur, et de vivre dans cette société malgré tout ce qu’il lui reproche. La démarginalisation du véganisme est un élément capital du militantisme pour les animaux. Le fait qu’il soit impossible de vivre sans jamais utiliser le moindre composant animal est connu de nombreux végans, et ils acceptent cet état de fait, car ce qu’ils veulent, ce n’est pas être purs et parfaits, ni s’isoler dans une grotte. Ce qu’ils veulent, c’est continuer à vivre dans cette société, et la rendre un peu plus juste, un peu meilleure.

 

 

(1) Il existe probablement des vegans emmerdeurs et moralisateurs, mais le but des vegans est que les gens réfléchissent et fassent ce qu’ils considèrent, eux, comme le bon choix. Toute tentative de faire la morale aux gens, de les juger ou de les cupabiliser, m’emmerde. Ca ne sert à rien, ça ne fait rien du tout pour les animaux, et je n’aime pas qu’on m’emmerde et qu’on me fasse la morale, qu’on me dise ce qui est bien ou mal, alors je ne le fais pas aux autres. Si je parle aux gens de l’exploitation animale c’est parce que je pense que les gens sont intelligents et peuvent comprendre en quoi c’est un problème.