La pureté, la cohérence et la bière

J’ai commencé dans l’article précédent quelques réflexions par rapport au texte d’Antonella Corabi « Diffuser le mode de vie vegan: une critique« .

Pour résumer brièvement, Antonella Corabi commence par critiquer l’aspect « individuel » du véganisme comme s’il s’agissait exclusivement d’un choix personnel, et comme si l’individu vegan croyait sauver les animaux en surveillant les moindres détails de son comportement de consommateur, alors que l’exploitation des animaux est institutionalisée et fait intégralement partie de notre société.

Pour résumer aussi ma réponse, se préoccuper de son comportement individuel n’est pas forcément contre-productif, et il est certes illusoire de penser que choisir le produit A contenant 0% d’animaux au lieu du produit B contenant 0,002% d’animaux, sauvera le moindre animal. Mais le veganisme est un mouvement collectif, bien qu’il appartienne à chaque individu d’adopter ce style de vie au terme de réflexions qui doivent lui être propres.

Le veganisme est donc à la fois individuel et collectif: chaque individu doit décider pour soi s’il souhaite ou non s’opposer à l’exploitation des animaux. C’est la somme d’individus opposés à l’exploitation qui forme un mouvement (sinon on n’aurait pas inventé le terme « vegan »).

 

Quand les végans croient au mythe de la pureté

Antonella Corabi a raison de critiquer l’aspect parfois un peu maniaque sur les bords de certains vegans. Elle remet en question le fait de chercher à bannir à tout prix tout ce qui contient la moindre molécule provenant d’un animal, alors qu’il est toujours normal pour la société de tuer les animaux pour faire des manteaux ou des steaks. A ce sujet, l’excellent texte de Françoise Blanchon, « Au sujet de la pureté« , qui critique certains aspects du véganisme,  et rejoint un peu ces propos.

 

Ce texte de Françoise Blanchon a été très important pour moi car il m’a permis de réaliser que le mythe de la pureté n’est pas seulement une mythe pour les non-véganes qui rejettent le véganisme car ils ne savent pas ce que c’est. C’est aussi un piège dans lequel tombent de trop nombreux véganes. Même si je suis persuadée que la plupart des véganes ne raisonnent pas en terme de pureté, cela peut arriver à certains de temps en temps, et une minorité d’entre eux tombent totalement dans cet écueil. Je pense évidemment que ceux-ci sont vegans pour de mauvaises raisons, comme se sentir supérieurs aux autres, et beaucoup d’entre eux en reviendront. Car étant végane depuis un an et demi maintenant, je peux vous dire qu’on récolte moins souvent des médailles que des insultes.

 

Si on veut bien laisser de côté ces individus (qui m’exaspèrent), des gens tout à fait sincères dans leur démarche peuvent tomber dans le piège du mythe de la pureté.

 

Extrait de « Au sujet de la pureté« , mais que je vous conseille tout de même de lire en entier:

« Dans la société où nous vivons l’exploitation des animaux est la chose la plus banale ; elle se retrouve partout. Dans les magazines végétaliens anglais beaucoup d’encre a coulé autour de l’expression « sans cruauté » ; pour les puristes, « sans cruauté, c’est sans cruauté ». Par exemple, non seulement un vegan (végétalien) pour être authentique ne doit pas porter pas de laine, mais il ne doit pas manger non plus de corn-flakes de la marque Kellog’s parce qu’on y trouve, en additif, de la vitamine D produite à partir de lanoline (corps gras extrait de la laine). Certes, il n’y en a que 0,000 003 % ; « mais ce n’est pas le problème » ; car « soutenir une société qui comme Kellog’s insiste pour utiliser une source animale paraît une chose très étrange à faire pour un vegan » (lettre d’un lecteur à Vegan Views n°54, p. 11). Ailleurs, nous avons lu qu’il fallait proscrire le sucre blanc, blanchi avec du charbon animal (1) ; et le vin, qui contient du sang et des extraits de poisson. Dans un autre numéro de Vegan Views il est mentionné (avec ironie, tout de même !) que même les miroirs contiennent des sous-produits animaux et qu’un vrai vegan évite donc de laisser son image s’y refléter. »

 

 

Mais il y a aussi une légère incompréhension, enfin tout du moins quelque chose qui, je pense, mérite d’être rectifié. Françoise Blanchon et Antonella Corabi ont raison de critiquer l’aspect maniaque de certains véganes, comme si la pureté de l’individu influait sur le destin des animaux. Mais vu de l’extérieur, il pourrait sembler que, aussitôt qu’on est végane, on est maniaque sur le moindre aspect de sa consommation. En réalité, cela dépend des gens. Je suis contre cet idéal de perfection qui fait croire aux ovo-lacto-végétariens qu’il est impossible d’être végane, car je le dis et je le redis, et je le redirai, être végane n’est pas être parfait.

 

Etre vegan c’est :

1) Adhérer à certaines idées, avoir certaines convictions

2) Agir en conséquence.

 

Le 2) parait simple et évident, mais en réalité il n’est pas facile de mettre en application concrètes ses convictions au sein d’une société qui ne les partage pas. Jusqu’ou doit-on aller? Sachant qu’il est impossible, si on veut continuer à vivre dans cette société, de ne jamais rien utiliser qui ait nécessité l’exploitation d’un animal, ou doit-on s’arrêter?

 

Jusqu’ou s’arrêteront-ils?

On l’a vu, certains ne se creusent pas trop la tête à ce sujet: puisque la question est compliquée, ils y apportent uen réponse bête et méchante, celle du tout-ou-rien. Autrement dit, puisque je ne veux pas me passer de conduire une voiture dont les pneus contiennent une petite quantité d’animaux, alors je continue à manger de la viande et du fromage à tous les repas. C’est une réponse bête, mais je crois que c’est surtout une excuse pour ne rien faire.

Il y en a d’autres, bien que rare, qui répondent que si tu conduis une voiture, tu n’es pas végan. Certaines personnes qui selon moi sont véganes, disent qu’elles ne le sont pas, parce qu’elles ne sont pas parfaites, du genre elles n’ont pas vérifié absolument tous les produits de leur salle de bain.

 

Entre les deux, il y a toute une foule de comportements, jusqu’au plus tatillon. Je suis végane, mais certains véganes font beaucoup plus attention que moi à leur comportement de consommateur. Certains véganes font beaucoup plus attention que moi aux « peut contenir des traces de lait », aux additifs et autres… D’autres achètent ou font des choses que je ne fais pas. Tant qu’on ne se fait pas la morale les uns aux autres, tant qu’on ne tombe pas dans le piège de faire la police végane et de juger qui est un bon végane et qui ne l’est pas, je ne vois pas ou est le problème.

 

Car le vrai problème c’est ça. Au fond, être végane c’est faire partie d’un mouvement qui lutte pour les animaux. L’important c’est que ce mouvement existe et qu’il permettra, à terme, d’influencer la société dans le bon sens, et c’est en cela que l’article d’Antonella Corabi est très pertinent.

 

De ce point de vue, on peut se dire que ce n’est peut-être pas nécessaire de se préoccuper du fait que sa bière ait été filtrée avec des matières animales ou non. Mais il ne faut pas se méprendre sur ce genre de comportements. Je pense que si des véganes se prennent la tête et gaspillent leur énergie pour ce genre de problèmes, c’est effectivement une perte de temps. Mais en réalité, beaucoup de véganes choisissent simplement une marque de bière plutôt qu’une autre, tous ne le font pas d’ailleurs, et ce n’est pas plus un problème que ça.

 

La bière, un outil de cohésion sociale

Il y a tout de même un équilibre à trouver, entre le tatillon monomaniaque qui trace la moindre molécule animale dans la chaine de fabrication, et le végétarien qui mange du saucisson parce qu’il pense que c’est pas de la viande. A choisir, je préfère le premier. Mais à partir du moment où on se préoccupe des additifs alimentaires, il faut bien s’en préoccuper jusqu’à un certain point.  Je ne me vois pas manger des bonbons à la gélatine, ou des biscuits qui contiennent des oeufs, je ne me sentirais pas en accord avec mes convictions. J’avoue que la question de la bière, en revanche, m’indiffère un peu plus. Je ne boirais pas une bière qui contient des composants animaux, et j’essaie d’éviter celles dont on me dit qu’elles sont filtrées avec des composants animaux etc, mais c’est vrai que de là à mener une enquête minutieuse dans les fabriques de bière… Pour donner un exemple concret, il m’est arrivé de boire des bières qui ne contenaient pas de matières animales, n’étaient pas filtrées avec des composants animaux, mais je connais un type qui connait un type qui boycotte cette bière. J’ai fini par comprendre que c’était parce que l’étiquette est collée avec une colle qui contient des composants animaux. Je pense qu’il y a un moment où tu te mets juste à boire la même bière que tout le monde, que les gens constatent qu’être végane c’est pas être un individu bizarre qui vit dans son monde à lui, c’est faire partie de la même société tout en ayant des convictions.

 

De toutes façons, vous savez quoi? Je déteste la bière. Je n’en bois qu’à de très rares occasions et quand je le fais, ce n’est que pour faire comme tout le monde. D’ailleurs, je n’aime pas l’alcool, je trouve que, si l’on n’est pas dans un contexte social particulier, il vaut mieux boire de l’eau, au moins on est à peu près sûr qu’aucun animal n’est mort pour la produire (et encore, on vit dans un monde où on ne sait jamais…). Mais voilà, des fois on a juste envie de boire une bière avec des amis… Pourquoi faire du véganisme un problème, alors que ce n’est pas censé être un problème, mais une solution? Est-ce que vous n’aurez pas un meilleur impact si vous êtes heureux et épanoui plutôt que si vous vous prenez la tête à la moindre occasion?

Non pas que je pense que votre bonheur dépende du fait de boire de la bière (surtout si vous n’aimez pas ça). Mais en revanche, cela dépend fortement de votre capacité à faire face au quotidien avec un certain recul sur ce que vous faites et pourquoi vous le faites, et de l’importance que vous accordez ou non à certaines choses. Avoir un bon sens des priorités et savoir être en accord avec soi-même, garder la cohérence nécessaire sans tomber dans le piège de vouloir être lisse et parfait en toute circonstance pour répondre à la moindre attaque, même de mauvaise foi, contre votre style de vie.

 

(1) Note de l’elfe: Le charbon animal n’est plus utilisé pour blanchir le sucre, du moins en France.