« Tu ne comprends pas »

Ca peut sembler arrogant et prétentieux de dire que, dans un débat, on connait tous les arguments de ses adversaires, alors que l’inverse est faux. Je sais.

Mais voilà c’est comme ça. Je sais. Je sais pourquoi les gens mangent de la viande. Ils ne savent pas pourquoi j’en mange pas. Je comprend, ils ne comprennent pas*. Je sais, ils ne savent pas.

 

« Tu ne comprends pas ! »… Ho que si.

 

Les véganes sont marginaux, ça on ne me le répètera jamais assez.

Non pas qu’ils veuillent l’être, bien au contraire. Croyez bien que chaque végane fait ce qu’il peut, dans la mesure de ses possibilités et de son implication, pour démarginaliser le véganisme, et se démarginaliser lui-même (sauf peut-être une poignée qui sont véganes pour se rendre intéressants). On pourrait même dire que l’intégration sociale du véganisme dans une société non-végane est un des piliers du mouvement végane.

Aussi, on le saura, l’antispécisme est l’idéologie opposée au spécisme, qui, on le saura aussi, est l’idéologie dominante. D’ou l’intérêt de mettre un nom dessus.

Nous avons tous été élevés dans une société spéciste. Nous avons tous appris l’idéologie spéciste: l’homme est supérieur aux autres animaux. Je me souviens encore quand, à l’école, l’instituteur nous expliquait les différences entre « l’Homme » et « la bête »: Les perroquets ne parlent que pour répéter ce qu’ils ont entendu, tandis que les humains parlent pour communiquer entre eux, parler du passé, de l’avenir. Les singes utilisent des outils, mais seul les humains en fabriquent. Foutaises utilisées pour donner un vernis scientifique à une conception religieuse de l’homme, être semi-divin, élevé par la Nature au-dessus des autres animaux.

Nous avons (presque) tous mangé de la viande. Je me souviens du goût de la viande. Je me souviens que j’aimais les cuisses de poulet mais pas le blanc. Je me souviens que je mangeais surtout la peau, et puis quand j’avais 20kg de trop je la mangeais plus. Je me souviens des bâtonnets de poisson pané. Je me souviens que j’adorais les surimis même si je savais que c’était de la merde. Je me souviens des steack hachés que je faisais à peine cuire, un peu de chaque côté, j’avais parfois un peu peur d’attraper une bactérie, mais je trouvais ça trop bon. Je me souviens des lardons que je mettais dans les pâtes. Je me souviens du saucisson casher mais aussi du saucisson pas casher (pardon maman). Je me souviens des boulettes de boeuf dans le couscous qui avaient été remplacées par des boulettes de poulet après la crise de la vache folle. Je me souviens des bigmac que j’avalais en trois bouchées et après j’avais encore faim. Je me souviens du foie gras, de la tome de chèvre, du pâté de campagne, du canard à l’orange, du rôti d’agneau, du gratin dauphinois, du saint-nectaire, de la crème fraîche, des macarons.

 

Bref je vais pas vous faire une liste exhaustive. Je me souviens de tout ça. Bon en vrai je m’en souviens pas si précisément que ça, mais si j’essaie de me rappeler les goûts, les textures, j’arrive à m’en souvenir, ça vient avec l’ambiance des repas, les gens avec qui je mangeais, les lieux familiers. Ca vient en bloc. Je dois dire que ce sont, pour la plupart, de bons souvenirs. Enfin, il y a de tout, mais il y a de bons souvenirs.

 

Alors pourquoi, pourquoi, POURQUOI tant de gens me disent:

« Tu sais pas ce que tu perds? »

 

Je sais.

Mais non seulement je le sais, mais même s’il y avait mille fois plus à perdre, j’y renoncerais sans la moindre hésitation.

Eux, par contre, ne savent pas ce qu’ils ont à gagner. Comment le sauraient-ils?

S’ils le savaient, ils sauraient aussi à quel point il est ridicule de mettre dans une balance les petits plaisirs gastronomiques que j’ai perdus et tout ce que j’ai gagné de formidable à avoir fait le choix de ce que j’estime juste.

D’ailleurs, entre les petits plaisirs gastronomiques que j’ai perdus et ceux que j’ai gagnés, je crois bien que la balance penche envore en faveur du véganisme. Même si c’est difficile à dire, car toutes les raisons que j’ai d’être végane m’empêchent peut-être d’être parfaitement objective sur ce point. Mais enfin je pense que le subjectif, pour ce qui est de la gastronomie, c’est un élément essentiel. Toujours est-il que ma consommation de simili-carnés se borne au minimum, c’est à dire à ce que la curiosité me pousse à découvrir, car j’ai abandonné la viande pour une autre cuisine, plus diversifiée, plus saine, plus colorée, plus gaie, plus fine, et j’en passe.

 

 

Mais ce n’est pas ça qui est important. Encore que, quand quelqu’un me dit « moi je mange de tout » ou « tu ne sais pas ce que tu perds », je lui demande parfois ce qu’il pense du tempeh, du tofu lactofermenté au tamari, du miso, du kamut, ou d’un tas d’autres merveilles au nom bizarre dont je raffole. Et là, il ne sait plus quoi répondre. « Ben tu vois, moi je sais ce que je perds, mais toi tu ne sais pas ». Et curieusement, ça a beaucoup plus d’impact que quand je réponds « ce n’est pas ça qui est important ». Je sens bien que pour eux, c’est ça qui est important, et que s’il y a d’autres choses importantes qu’ils ne voient pas, ils s’en foutent complètement. Tant pis pour eux.

 

Pourtant qu’est-ce qui est important ?

Si je devais me nourrir de foin jusqu’à la fin de mes jours, je le ferais. Il y a des choses qui valent la peine qu’on se batte pour elles. La vie changeante et fragile, la vie vulnérable des agneaux qui ont confiance en ceux qui vont les tuer, parce qu’ils n’ont aucun eutre choix que d’avoir confiance. Faut-il vraiment qu’ils meurent? Et pourquoi? Et le regard des vaches, c’est pas important le regard des vaches? La lueur qui s’y éteint quand elles renoncent à appeler leur veau après des nuits entières à crier? Celle qui apparait quand elles comprennent qu’elles vont mourir?

Comprenons-nous bien, ce ne sont pas des arguments. Inutile donc de les réfuter. Ce serait à côté de la plaque et inconvenant. Simplement, je suis ici dans le registre émotionnel, parce que je pense que si chacun a sa sensibilité, tout le monde peut comprendre. Je pense que même le butor le plus morphale et insensible au monde peut comprendre que, pour quelques-uns, la vie d’un veau est plus importante que les rillettes qu’on va faire avec son petit cadavre une fois que son coeur aura cessé de battre. N’importe quel carnassier allaité au viandox peut comprendre qu’on peut préférer un veau vivant à un veau tué. Que la vie de cet être qui est le centre d’un univers psychologique complexe qui disparait avec lui quand son coeur cesse de battre, est plus important que les deux minutes de plaisir à manger son cadavre.

 

 

N’importe qui peut comprendre que le végétarisme n’est pas une question de goût, mais d’éthique, et même en ayant une compréhension très approximative des bases de cette éthique: je veux parler de l’antispécisme.

Car oui. L’antispécisme. Jusqu’ici j’ai parlé de nourriture. Mais y a pas que la bouffe dans la vie. Et quand on parle d’antispécisme, c’est exactement la même chose. « Mais tu ne comprends pas« , semble me crier le regard de mes contradicteurs, en ayant toujours l’air de penser qu’ils sont les premiers à m’avoir sorti le cri de la carotte. Mais enfin voyons, tu ne comprends donc pas que l’homme est supérieur à l’animal?

Sisi, je vous rassure.

 

La viande, c’est bon !! Je sais.

La viande c’est naturel, le lion mange la gazelle. Je sais.

Mais moi j’aime vraiment la viande. Je sais.

-Les plantes sont vivantes. Je sais.

Tu ne sais pas ce que tu perds. Je sais.

Les végétariens manquent de protéines. Je sais ce qu’est une protéine, toi non.

Les végétariens ont des carences. Je sais comment manger équilibré, toi non.

-L’homme est un animal. Je sais.

-Les animaux ne souffrent pas dans les abattoirs. Tu sais… que c’est faux.

 

Viennent ensuite les oppositions les plus classiques mais toujours formulées d’une façon qui sous-entend que le végétarien ne comprend pas le mode de pensée spéciste. Ce qui serait une aberration. Malheureusement il arrive souvent qu’en réponse à cela, une personne antispéciste parte du principe que l’antispécisme est la seule façon de penser, alors que la personne spéciste part du principe que le spécisme est la seule façon de penser. D’ou l’illusion d’une incompréhension mutuelle.

Sauf que les personnes spécistes ont, généralement, une bonne excuse pour cela, c’est qu’elles ne comprennent pas l’antispécisme. Alors qu’il serait tout à fait aberrant qu’une personne antispéciste ne comprenne pas le spécisme, puisqu’elle a été élevée selon des valeurs spécistes, dans la majorité des cas. Et que pour remettre en question une idéologie, il est nécessaire de la comprendre. Alors que pour se faire la voix de la pensée unique, il suffit de l’avoir intégrée au niveau inconscient, il n’y a besoin d’aucune capacité d’analyse pour cela.

 

Ce sont donc des dialogues de sourd. Mais si une personne spéciste comprenait le spécisme, elle comprendrait aussi qu’il est parfaitement inutile de dire des choses comme:

-L’homme est supérieur aux animaux. Je sais que tu penses ça. C’est aussi ce que j’ai appris.

-Seuls les humains ont une conscience. Je sais que tu penses ça. C’est aussi ce que j’ai appris.

-Les humains sont supérieurs parce qu’ils construisent des maisons et qu’ils savent utiliser des téléphones. Je sais que tu penses ça. C’est aussi ce que j’ai appris.

-Les animaux n’ont pas de droits car ils n’ont pas de devoirs. Ho, sans rire….

 

Il y a surtout des remarques qui prouvent que la personne ne sait vraiment pas à qui elle s’adresse. Du type: « Chacun mange ce qu’il veut » (en croyant généralement mettre tout le monde d’accord). Dire ça à un antispéciste prouve qu’on a rien compris à l’antispécisme, puisque c’est justement ce qui distingue la pensée antispéciste: les animaux entrent dans la sphère du droit. Ils sont donc sujets de droit, et si « chacun mange ce qu’il veut » signifie « manger de la viande ne regarde que moi », alors il est évident que ça n’a aucun sens d’un point de vue antispéciste.

Ce serait comme dire à une féministe « je bat ma femme si je veux, c’est chez moi et ça ne regarde personne ». C’est partir du principe qu’on agit de son plein droit et que donc il n’y a pas de victime à son comportement. Or, un animal tué est une victime. Ce sont des choses dont la plupart des gens n’ont pas conscience.

 

Souvent, les gens partent du principe évidemment faux selon lequel dans un débat ou deux personnes ne sont pas d’accord, chacune comprend l’autre au même degré. Principe absurde. S’il existe bien des situations où c’est le cas, il est évident que dans le cas d’une personne spéciste omnivore devenue antispéciste végane, face à une personne spéciste omnivore restée spéciste omnivore, il y en a un qui comprend la façon de penser de l’autre, et que ce n’est pas réciproque… Que les végans manquent parfois de diplomatie et de pédagogie, ça je veux bien le croire.

 

Mais il n’y a pas d’égalité dans ce débat. Un omnivore spéciste ne défend pas des idées qu’il a inventées lui-même. Il défend celles que la société lui a inculquée. Face à quelqu’un qui a été élevé selon les mêmes principes et qui les a remis en question, ou est l’égalité?

 

Je sais que pour certains qui me liront, cet article semblera insupportablement prétentieux et hautain. Mais je n’ai aucunement la prétention d’être supérieure à qui que ce soit. Simplement il se trouve que, sur la question du véganisme et de l’antispécisme en particulier, les gens qui me contredisent ne comprennent généralement pas mon point de vue, alors que je comprend parfaitement le leur, qui fut le mien autrefois. Et au risque de paraitre outrageusement prétentieuse, je le comprend généralement mieux qu’eux. C’est très facile: ce n’est pas LEUR point de vue, c’est celui de la société. Je n’ai aucun mérite: il n’est pas bien difficile de comprendre la pensée unique quand tout le monde vous l’explique sans cesse. Il n’y a besoin d’aucune intelligence pour cela.

Je sais aussi (j’en sais des choses décidément, si seulement je savais aussi pourquoi les avions volent, je pourrais enfin me la péter) que cet article sera mal compris et qu’on m’accusera d’être prétentieuse et de croire mieux savoir que les autres. Mais encore une fois, ce n’est pas le cas. Je sais quelque chose, quelque chose qu’on ne cesse de me répéter. Alors il faut bien que je le dise: pas la peine de continuer à me dire tout ça, je le sais. Je ne me pense pas plus intelligente ou plus clairvoyante que n’importe qui, végane ou omnivore. Sauf sur le véganisme, bien évidemment. Mais apparemment ce n’est pas évident pour tout le monde. Et si chacun prenait quelques minutes pour réfléchir?

 

Tiens, par exemple, toi là, qui vient de lire tout ça et qui est en train de se dire « ok je vais me renseigner comme ça je pourrais PROUVER que je ne suis pas d’accord et que ce n’est pas parce que je comprends pas ».

Y en a qui l’ont fait avant toi (je n’aurais jamais pensé toute seule à un truc si tordu). Ils ne m’ont pas convaincue. Ca n’a servi à rien, ils ont perdu leur temps et pire, ils n’ont rien appris. Que crois-tu me prouver? Tu vas vraiment te renseigner sur le végétarisme pour prouver qu’on a raison de manger de la viande? Pour quoi faire? On ne peut pas adhérer à un mode de pensée nouveau si on a décidé dès le début qu’on y adhèrerait pas.

Si tu veux vraiment manger de la viande, manges-en. Ne te préoccupe pas des raisons qu’ont les gens de ne pas en manger. Si un jour, par vraie curiosité, tu te demandes pourquoi des gens qui savent toutes ces excellentes raisons de manger de la viande, n’en mangent pas quand même… Tu auras tout internet, et surtout l’esprit ouvert, pour comprendre.

 

 

* Je ne veux pas dire que tout omnivore ne comprend pas les raisons d’être végétarien. Ca je n’en sais foutre rien et ce n’est pas le sujet. Mais c’est le cas pour la grande majorité des omnivores qui débattent avec les végétariens (même si pas tous je l’admet), il suffit de lire n’importe quelle discussion sur internet, ce sont les mêmes que dans les repas de famille tant redoutés. Ce sont des choses qu’on sait et auxquelles on a réfléchi mille fois, répondu mille fois aussi.