Le bonheur est dans l’assiette

En France, on a une conception particulière de la bouffe.

Et en même temps, on a une conception particulière du bonheur.

Et en fait, c’est la même chose. C’est ça qui est triste

Je veux dire que le bonheur et la bouffe, dans la culture française, sont des notions qui ne sont pas vraiment distinctes l’une de l’autre.

Et ça tout de même c’est assez incroyable. Et assez lamentable en même temps.

Bien sur, on se targue d’avoir la meilleure cuisine du monde, la plus fine gastronomie, les meilleurs chefs… Là où le bât blesse, c’est que, d’une part, beaucoup de français prétendent avoir la meilleure cuisine au monde alors qu’ils ne connaissent pas les autres et ne veulent pas les connaître; ils ne goûteront une nourriture nouvelle que pour la comparer à celle bien d’chez nous. Et, d’autre part, on a peut-être des bons cuisiniers et des grands restaurants que le monde entier nous envie; mais la cuisine française de tous les jours, elle, n’a finalement rien d’extraordinaire, si ce n’est sa teneur en acides gras saturés. Bon, je ne connais pas bien la cuisine française en réalité, j’ai plutôt été élevée dans des goûts nord-africains (le couscous de ma maman étant bien sur le meilleur du monde). Mais, avant d’être végétarienne, j’ai quand même essayé pas mal de nouvelles choses, et je n’ai pas trouvé que la cuisine française était plus subtile que n’importe quelle autre cuisine. Ma pote Sophie, qui se vantait d’habiter la capitale mondiale de la gastronomie, ne se rendait visiblement pas compte que des escargots avec une sauce à l’ail, hé bien non, ça n’a rien de particulièrement fin, même si c’est un plat français. En tous cas, ça ne vaut pas le couscous de moman.

Mais bon. En France, on est comme ça, et d’ailleurs, je rigole de Sophie, mais grâce à elle et à quelques autres Français rencontrés sur la route, j’ai mieux pu voir les petits travers que j’étais susceptibles d’avoir moi aussi. Lire la suite

Débat: faut-il réformer l’industrie?

L’article « Pourquoi je ne participerai plus aux actions réformistes » a suscité de nombreuses réactions. En voici quelques-unes, juste pour donner un aperçu, mais le débat continue dans les commentaires de l’article, donc n’hésitez pas à aller lire la suite pour en savoir plus.

L’avis d’Yves Bonnardel

Merci pour cet article, très réfléchi, argumenté et ordonné de façon très logique. Je l’ai apprécié, l’ai lu avec plaisir, et pourtant je ne suis pas du tout d’accord avec ses postulats de base, ni donc avec ses conclusions.
Je m’en explique, parce que je pense que ce que je peux en dire ici revêt une grande importance pour le développement d’un mouvement animaliste abolitionniste fort – en France et dans le monde.

Je suis moi-même abolitionniste, très investi dans la promotion de l’idée d’abolition de la viande à l’échelle mondiale (cf. le site http://meat-abolition.org), et me sentant également très proche de L214 (dont je fais partie ; ceci dit, ci-dessous, je parle en mon nom et non au nom de L214, et mes analyses ne concernent que moi). Je ne vois en fait aucune contradiction à participer à des actions de L214 du type « contre les oeufs de poules en batterie chez Monoprix » et militer pour l’abolition de la viande. Je pense que la distinction qui est faite ici entre « welfarisme » et « abolitionnisme » est peu intéressante, et même nuisible, et part d’un présupposé très dommageable à la cause animale.

Lisant l’article, mais tout aussi bien la plupart des commentaires, je vois que l’auteure focalise sur le message qui est adressé aux passant-es dans la rue, à qui l’on demande de signer des cartes qui vont être remises au directeur du supermarché. L’auteure dit qu’on n’a alors pas le temps ni la possibilité vraiment de discuter avec les personnes en question pour leur expliquer qu’en fait il faudrait cesser de manger des oeufs, et non seulement s’abstenir de manger ceux issus de poules en batteries. Que ce faisant, on développe un discours qui cautionne finalement le principe d’une exploitation animale, et que vue l’énergie que demande l’organisation de ce type d’action, on ferait mieux d’agir directement en parlant de veganisme, en disant donc aux gens directement et explicitement ce qu’on pense.

Mais c’est là je pense que se trouve le malentendu. Un malentendu qui est lourd de conséquences et, tout aussi grave, qui est lourd de causes. Lire la suite

Le morceau d’argile

Il était une fois quelques morceaux d’argile qui somnolaient sur la Terre. Leur vie minérale s’écoulait dans l’indifférence des jours, sans les voir ni les compter. C’était l’harmonie.

Un jour, un des morceaux d’argile se mit à rêver.

« J’ai bien envie…. »

Un souffle de vent passe, et le morceau d’argile semble tout à son rêve.Il poursuit:

« J’ai bien envie de me laver les mains avant de manger. Et de porter un sabre à ma ceinture, là, du côté gauche, et je le saisirai de ma main droite, comme ça. »

Le morceau d’argile remue un peu. Ce n’est pas encore convaincant, mais, enthousiaste, il continue:

« Ha oui, et de cette même main, qui aura cinq doigts, hé bien je tiendrai une plume. Ainsi, j’écrirai. J’aurai un alphabet, des nombres. Mais ce n’est pas tout: je n’écrirai pas n’importe quoi. Je ferai des poèmes et des lettres. »

Le morceau d’argile remue d’aise, se saisissant peu à peu en un vague monticule.

« Mais aussi, je donnerai des ordres. et je lèverai des armées. J’irai au champ de bataille. Je marcherai sur la plaine. Je signerai des décrets, des traités, des lois; et aussi, je me révolterai contre les injustices; je pendrai mes ennemis au bout d’une corde. Je ferai des dictatures et des révolutions. Je crierai « vive la liberté! ». Je fera des républiques… Et aussi je resterai, apathique, chez moi, je regarderai passer le monde et mourir mes enfants. »

Le morceau d’argile soupire d’aise, et s’aplatit un peu. Mais, presqu’aussitôt, il se saisit de plus belle, se relève, se dresse, se met à esquisser une forme.

« Il y aura des femmes; je tomberai amoureux. Je leur ferai porter des robes de toutes les couleurs. Elles me rendront fou; je leur écrirai des poèmes. Je leur ferai des enfants. Pour elles, je ferai encore la guerre; puis je la ferai contre elles, aussi. Je les aimerai, j’aurai peur d’elles; je les dominerai. Je serai colérique, violent, amer, doux, misérable. Je serai aigri, seul et dévasté… »

A présent, les autres morceaux d’argile l’observent avec attention, ainsi que toutes les pierres et les cailloux alentour.

« A la fin, je me tuerai moi-même. Je me suiciderai… Mais je tuerai aussi mes semblables, et je tuerai les femmes. Elles seront faiblesses, beauté…

-Il y aura aussi d’autres créatures, dit une pierre.

-Bien sur qu’il y en aura ! et je les dominerai à leur tour. Je leur mettrai des laisses, des oeillères, je monterai sur leur dos. Je les tuerai et les mangerai. Mais je les aimerai aussi. Je n’existerai pas sans elles… Je mangerai de la viande, car je serai riche, puis lorsque je serai pauvre, je continuerai d’en manger. J’inventerai des fermes. »

Le morceau d’argile est de plus en plus haut, maintenant. Déjà, il a esquissé quelques formes. il continue:

« Je porterai des chapeaux, des bottes et des chemises, des redingotes, des capes. J’irai à cheval à travers le pays. J’aurai des coutumes, je parlerai une langue, peut-être deux. Je parlerai aux autres et me moquerai d’eux. Je pisserai debout. »

Tout en parlant, le morceau d’argile s’enthousiasme et prend peu à peu forme humaine.

« Je mangerai dans une assiette, avec une fourchette à droite, et à gauche, un couteau. J’aurai un verre à eau, un verre à vin. J’aurai des mouchoirs brodés. Mes bottes feront du bruit quand je marcherai sur les routes. »

Les autres morceaux de terre et de pierre sursautent à cette idée.

-Il y aura des routes?

-Oui, et elles seront pavées. Je bâtirai des maisons, et leur toit aura des tuiles rouges. Dedans, il y aura ma famille, et je leur enseignerai mes coutumes, et j’ignorerais celles des autres. Je serai l’Homme.

Un autre morceau d’argile fait alors remarquer:

-Tu ne pourras pas être l’Homme. Tu seras un homme parmi d’autres.

-Non, non, je serai l’Homme, réplique le morceau d’argile, qui, à présent, a presque entièrement forme humaine. J’aurai une religion, et ce sera la vraie religion. Je lirai la bible et l’apprendrai à mes enfants. J’inventerai des mots, mais pas trop. Mes ongles seront propres. Je porterai une alliance à un doigt, quand je serai marié; je…

-Il n’y aura donc pas d’autres hommes?

A cette question, le morceau d’argile parait décontenancé. Puis il se reprend:

-Si, il y en aura. Et aussi des femmes. Mais moi je serai l’Homme, l’unique, le vrai. Je ne devrai pas être comme tout le monde; les autres devront être comme moi, jusqu’à la couleur de ma peau. Je les soumettrai tous, tous les autres, et aussi les animaux et les femmes, et les enfants et les vieux. Je serai l’Homme et j’écrirai mon nom avec un H majuscule.

Les autres pierres s’écrient: Quelle arrogance! Quelle prétention ! Mais déjà le morceau de glaise avait deux longues jambes. Il se leva et partit.

-On ne devrait peut-être pas le laisser faire, dit un caillou.

-Ben oui, répondit un autre; mais nous, on n’est que de la terre et des pierres, que pouvons-nous contre l’Homme? »

Déjà il était loin.

Pourquoi je ne participerai plus aux actions réformistes

Pour répondre à des questions et remarques pertinentes des commentaires, cet article a pour but de partager mon opinion sur le réformisme ou sur ce que Gary Francione appelle le néowelfarisme.

Néowelfarisme: Il s’agit d’organiser ou de participer à des campagnes pour le bien-être animal, tout en visant l’abolitionnisme.

Suite à mon dernier article, plusieurs personnes m’ont objecté que les campagnes néowelfaristes pouvaient également aider à viser l’abolition de l’exploitation animale. Et j’ai tenu à peu près le même discours qu’eux, mais depuis j’ai changé d’avis, donc je vais essayer de répondre à ces objections, et sans vraiment chercher à convaincre, mais plutôt à expliquer pourquoi je ne souhaite plus participer à des actions welfaristes.

Pour développer mon propos, j’utiliserai un exemple en particulier, celui de la campagne de L214 contre les oeufs de batterie. J’expliquerai les points forts de ce type d’action, puis la façon dont je suis venue à remettre en question ces atouts. Enfin, je finirai par quelques remarques sur le discours abolitionniste, en revenant sur les raisons pour lesquelles il est parfois écarté au profit d’un discours welfariste.

L214 contre les oeufs de batterie

Vous vous rappelez de l’article que j’ai écrit l’année dernière pour mon anniversaire? Ce jour-là, j’étais en photo dans le journal, déguisée en poulet. C’était l’action la plus typiquement welfariste à laquelle j’ai participée. Il s’agissait d’une campagne contre l’élevage des poulets de batterie, organisée par l’association L214 et relayée par plusieurs collectifs dans toute la France, dont le CLAM.

Le déroulement de l’action

L’action se répétait dans plusieurs villes, avec deux militants itinérants de L214 et des personnes en renfort sur place (collectifs, etc). Elle était double puisqu’étaient visées à la fois l’offre et la demande. D’abord la demande, en abordant les gens dans la rue afin de les sensibiliser au sort misérable des poulets de batterie, et de les informer sur les différents types d’oeufs et les codes correspondants: 0 pour le bio, 1 pour le plein air, 2 pour l’élevage au sol, et 3 pour les batteries. Puis on leur faisait  signer des cartes postales pour protester contre les conditions de vie des poules en batterie. Ces cartes  permettaient, plus tard dans l’après-midi, d’intervenir au niveau de l’offre: On se rendait dans un supermarché, accompagnés de journalistes, avec toujours un militant en poulet. On demandait à rencontrer un responsable, puis on s’entretenait  du problème avec lui en lui remettant les cartes.

poule L214

Moi en poulet chez Intermarché, vérifiant les codes des oeufs devant les journalistes (c'étaient des oeufs code 3, de batterie donc). Dans mon autre aile, une partie des cartes postales signées par les passants. Je ne me lasse pas de voir ma photo dans le journal...


Lire la suite