Souffrir pour être belle

J’ai vu la Chine, je vous l’assure
Elle est couverte de chinois
Les hommes portent des sabots
En forme de petits chapeaux
Les femmes portent des chaussures
En forme de coque de noix.

Comptine enfantine

 

Il faut souffrir pour être belle, on ne le répètera jamais assez.

Toutes les femmes le savent. On le leur répète depuis toutes petites.

Moi, ça a d’abord été mes cheveux. Je les ai toujours eu très longs, et les démêler a toujours été un casse-tête. Alors on me disait « il faut souffrir pour être belle ». C’était pour me consoler. Et je crois que cela marchait; je crois même que cela marche, puisque je n’ai jamais coupé mes cheveux.

Mes frères, eux, ne devaient pas souffrir pour être beaux. Ils avaient d’autres obligations. Mais ils étaient beaux sans avoir besoin de souffrir pour cela. Dans la mesure ou ça pouvait avoir la moindre importance, d’ailleurs.

Car non seulement il faut souffrir pour être belle, mais il faut être belle.

Il faut donc souffrir.

 

Ma famille n’est pas spécialement sexiste par rapport à la moyenne, et je ne suis pas plus coquette qu’une autre. Mais pourtant j’ai bien intégré l’adage, et si moi et mes cheveux avons fini par nous arranger pour cohabiter avec le moins de désagrément possibles, j’ai intégré moi-même, « de plein gré », les petits rituels de beauté sadomasochistes qui font la vie d’une femme.

Petit à petit, sans broncher, je me suis soumise à toutes ces petites tortures, ces petite inconvénients inconfortables ou même carrément dangereux pour la santé.

A l’adolescence arrive le grand moment des poils, qu’il faut arracher aussitôt leur apparition.

Assez vite vient le temps des chaussures à talon, qui impriment à celle (ou celui!) qui les porte une posture et une démarche immédiatement perçues comme « féminines ». Quand vous portez des chaussures à talon, vous êtes transformée en femme. Mais ceux qui fabriquent ces chaussures ne les ont sans doute jamais portées ou sont des sadiques en puissance. Elles sont atrocement douloureuses; quand elles ne le sont pas tout de suite, elles le deviennent au bout de dix minutes d’usage tout au plus. Elles ne sont pas faites pour marcher. Je pense qu’un homme ne peut pas imaginer la souffrance que cela représente, car pour le savoir il faut non seulement avoir porté des talons à longueur de journée, mais aussi avoir à les reporter le lendemain, quand les pieds sont abîmés aux des endroits stratégiques où les chaussures appuient ou frottent, ou les deux; et que, contrairement à la veille, vous ressentez déjà une vive douleur aussitôt que vous les enfilez.

Le choix ou le non-choix de la souffrance

Mais vous allez me dire, rien n’oblige à porter des chaussures à talon. En effet, rien. Pourtant, la plupart des femmes connaissent cette souffrance. De même que la grande majorité des femmes  frémissent à l’idée d’une épilation, et toutes y passent régulièrement. Sur le papier, rien ne les y oblige. Pourtant, une rapide visite sur des forums fréquentés par des femmes, où il est question de ces petits rituels de beauté sado-masochistes, permet de constater qu’il y a en réalité une sorte d’obligation non-formelle. Une obligation contre laquelle il est difficile de se rebeller, car elle est non-dite, insidieuse, et pourtant tout à fait absolue.

 

Quelques citations glanées un peu au hasard (le gras est de moi; et j’ai choisi de ne pas modifier l’orthographe).
Oui l’épilation on a pas trop le choix et c’est pas un moment de plaisir Et puis le rasage, c’est pas conseillé, ça fait pousser des poils plus drus …
Desfois, je me demande pourquoi les femmes ont été créer poilues, si c’est pour aller s’épiler après
Il faut bien faire tout ça – bon pour le moral et n oubliez pas on a besoin de savoir et sentir que l on plait toujours a son homme !
je me demande si toutes les femmes sont poilues? ce qui veut dire que toutes les femmes doivent s’épiler ???
je ne pense pas ke je souffre pour etre belle ! les talons je l’ai pas souvent juste dans les occasions
le maquillage je le met toujours leger histoire de cacher kelke imperfections
les colorations j’en fait de temps en temps pour eclaircir mes cheveux et les broshing defois vu ke je sais pas tro les faire mais sa va mes cheveux il en n’ont pas tro besoin
PAR CONTRE L’EPILATION ALALA SA ME SOULE JE DETESTE MAIS BON ON EST OBLIGER SURTOUT QUAND ON EST MARIÉ LOL
je suis une gladiatrice des soins MDR . Même si ça me prend un temps fou, que je peux me coucher très tard pour celà, que j’aurais mal au pied ect… tant pis je consens à ce sacrifice. et au fond c’est une douce souffrance, j’y prend du plaisir héhé^^

 

Je suis dans le domaine de la beauté et dieu sait que tous les jours je côtoie des femmes qui souffrent pour faire n’importe quoi et plaire surtout à leur homme et non pas pour elles-même.
Alors souffrir pour être belle. Oh que oui…………

 

 

A la lumière de ces témoignages, on s’aperçoit de deux choses:

-D’abord, que la souffrance pour certains aspects esthétiques est une obligation.

-Ensuite, que c’est quelque chose que l’on fait pour soi, mais surtout pour l’homme. Pour en garder un, surtout; sans doute aussi pour en trouver un.

-Il y a également une interrogation par rapport à l’apparence de la femme. Ce qui est frappant dans la première citation, c’est que la jeune femme ne se demande pas pourquoi une femme doit s’épiler, mais pourquoi une femme des poils alors qu’elle ne devrait pas en avoir. Une autre s’interroge: toutes les femmes sont-elles poilues? Si oui, alors toutes les femmes doivent s’épiler ! Il n’y a pas d’autre alternative. Dans tous le fil de discussion, l’idée d’avoir des poils et les garder n’est jamais envisagée.

 

Les femmes auraient du être créées autrement. Crées pour plaire aux hommes. Ceux-ci ne sauraient modifier leurs exigences, pas pour quelques minutes ou heures de souffrance.

A noter que les hommes, omniprésents dans les discussion des femmes lorsqu’elles évoquent l’épilation, la minceur ou autres tortures à visée esthétique, ne s’expriment jamais eux-mêmes sur le sujet. On ne le leur demande d’ailleurs pas: ce sont des trucs de femmes. Des trucs de femmes qui souffrent pour leur plaire, bien qu’ils n’aient jamais rien à demander en ce sens. Ainsi, dans ces discussions, l’Homme ne donne pas son avis, et nulle n’est censée l’ignorer. L’Homme est un personnage muet, omniprésent, dominateur, dont chacune vit dans l’attente du jugement. En un mot, l’Homme est Dieu.

 

 

Petit tour du monde des rituels de beauté sadomasochistes

En Europe, aujourd’hui, toutes les femmes ou presque connaissent la douleur de l’épilation, l’inconfort des talons, mais aussi les privations des régimes. L’anorexie mentale chez les adolescents concerne à 90% les filles(1). C’est une maladie de nos sociétés qui déifient la maigreur, comme d’autres civilisations déifiaient les bourrelets. On en souffre, on en meurt parfois. Dans 5 à 22% des cas.

Si la maigreur n’a pas toujours été considérée comme un critère de beauté, la taille fine, elle, a bonne presse depuis beaucoup plus longtemps en Europe. Ainsi les femmes de la renaissance portaient le corset, qui comprimait la taille, coupait le souffle en compressant les poumons, l’appétit en réduisant la taille de l’estomac. Au fil des jours les muscles abdominaux s’atrophiaient, laissant les organes internes s’affaisser (ptose), voire descendre (prolapsus).(3) Il provoquait également des évanouissement à la moindre émotion, à cause du manque d’oxygénation du à la compression pulmonaire. Les femmes souffrent pour être belles, mais les raisons de certains à l’époque de s’opposer au corset ont peu à voir avec la libération des femmes, bien au contraire:

« L’église voyait surtout d’un mauvais œil que la femme puisse se rendre maîtresse de son corps (beaucoup utilisaient le corset comme moyen abortif), qui devait être dédié à la procréation, et qu’elles déforment l’œuvre de dieu. »

Trop de soumission tue la soumission.

De nos jours, il existe encore des adepts du Tight Lacing, pratique consistant à réduire le tour de taille en portant constamment des corsets très serrés(4). La « championne » Cathie Jung a un tour de taille de 38cm.

http://www.cathiejung.com/cathi-jung-2005.jpg

 

Ces modifications peuvent paraitre spectaculaires. Et pourtant, les malformations du corps à visée esthétique ne sont pas exceptionnelles dans le monde, en particulier pour les femmes.

 

En chine, on a longtemps bandé les pieds des petites filles afin qu’ils se développent selon une forme jugée esthétiquement correcte. Voici ce que donne ces fameuses « chaussures en forme de coquilles de noix » de la comptine pour enfants:

 

http://www.simaosavait.com/public/pieds_mutiles/pieds_mutiles6.jpg

La description du procédé se passe de commentaires:

Le bandage commençait à l’âge de cinq ou six ans, parfois plus tôt, et nécessitait environ deux ans pour atteindre la taille jugée idéale de 7,5 centimètres, ou lotus d’or. Après avoir baigné les pieds dans de l’eau chaude ou du sang animal mélangés à des herbes médicinales, les orteils, à l’exception du gros orteil, étaient pliés contre la plante du pied, et la voûte plantaire, courbée, pour réduire sa longueur et donner au pied la forme d’un bouton de lotus. Le pied était ensuite placé dans une chaussure pointue, de plus en plus petite au fil des semaines. Les fractures, volontaires ou accidentelles, étaient fréquentes, en particulier si le bandage commençait à un âge tardif. Les bandes devaient être quotidiennement changées, ainsi que les pieds lavés dans des solutions antiseptiques. Malgré cela, le taux de mortalité des suites de septicémie est estimé à 10%.(5)

 

Autre transformation impressionante, en Birmanie, les « femmes-girafes » de l’ethnie Padaung portent des colliers en spirale qui compressent les côtes vers le bas et font paraître le cou spectaculairement plus long. A la joie des touristes, qui voient ces femmes exhibées comme des bêtes de foire. A noter que les régions ou vivent les Padaung ne sont pas fréquentées par les touristes; aussi, ces femmes sont achetées et exhibées dans les zones touristiques(6). L’enfoncement de la cage thoracique provoquerait des problèmes de santé(7).

 

Outre ces exemples spectaculaires, les exemples de femmes s’abîmant la santé sont courants à travers le monde: crème qui blanchissent (et bousillent) la peau pour les Noires qui veulent être moins noires, de décapantes pour le pauvre épidermes à carrément cancérigènes(8); Cancer aussi pour les blanches qui veulent être moins blanches avec les UV(9); colorations et décolorations des cheveux, qui les abîment bien sur, mais qui augmenteraient également les risques de cancer du sein)(10)

 

On parle beaucoup des standards de beauté impossibles à atteindre. Peut-être notre société insiste-t-elle plus que d’autres sur les sacro-saintes apparences; mais ce sacerdoce ne date pas d’hier. partout, à travers les civilisations et les époques, les femmes se donnent et se sont donné du mal pour coller à des modèles, des canons de beauté.

Maigrir. Grossir. Avoir la peau plus claire. Plus sombre. Telle couleur pour les cheveux. Les piercings, les scarifications, les mutilations, les épilations des harems égyptiens à nos jours en passant par la renaissance, où les jeunes filles s’épilaient intégralement les sourcils avec des cocktails inquiétants: sulfure, arsenic et chaux vive…

On peut également citer la chirurgie esthétique, qui montre que mettre sa santé en danger ne fait pas peurs aux femmes.

 

La condition féminine…

 

http://www.deedeeparis.com/blog/images/Dessins/l%27%C3%A9pilation-copie.jpg

(source image: http://www.deedeeparis.com/)

 

Bien sur, les femmes n’ont pas le monopole de la souffrance dite esthétique. Les hommes y passent parfois aussi. On peut citer les bébés mayas dont on attachait les cranes entre des planches de bois serrées afin qu’ils prennent une forme ovoïde, signe de prestige social dans l’Amérique précolombienne(11). Cette pratique était surtout réservée aux garçons.

 

Mais si les hommes doivent parfois aussi souffrir pour être beaux, nul homme ne doit apprendre dès son plus jeune âge à se faire mal volontairement et à accepter stoïquement cette souffrance dans le seul but de plaire à l’autre sexe. Aucun homme n’est accoutumé à ces pratiques sado-masochistes que s’infligent les femmes, qu’elles endurent avec une telle philosophie.

 

Souffrir pour être belle. De nos jours encore, il suffit de faire un petit tour sur la toile pour voir que l’adage revient souvent, ça et là, de façon anodine, dans les sites de cosmétiques faits par et pour les femmes. Par exemple quelques sites de beauté féminine, comme celui-ci, mais aussi de nombreux « blogs de filles » dont les auteures nous racontent les mésaventures qu’elles affrontent afin de se rendre plus désirables: 3 copines et la mode souffre le martyre avec ses superbes ballerines roses, mais pour une juste cause, puisque « mon Amoureux n’a pas râlé en voyant ces petites choses roses à mes pieds ». Quant à Deedee, une parisienne qui aime à se décrire comme « attachiante et peut-être même un peu chiante » (sic), dans l’article si bien nommé « Souffrir pour être belle? Oh que oui« , endure les pires tortures afin de pouvoir présenter un maillot règlementairement épilé.

 

Tout cela est raconté avec humour. Avec un peu trop d’humour à mon goût, l’humour de ces choses que l’on partage, qui font partie de la vie normale. Car nous les filles, on s’épile le maillot, on souffre en talons, on connait toutes ces petits désagréments de la condition féminine.

 

Il est intéressant de voir à quel point tout ce qui touche à la condition des femmes est toujours considéré comme faisant partie intégrante des femmes et ne concernant pas les hommes, fussent-ils ou non la cause des désagréments de cette condition. Dans « femmes en flagrant délit d’indépendance »(12), l’auteure Gail Pheterson fait remarquer que même la violence dont sont victimes les femmes (de la part des hommes) est considérée comme quelque chose qui leur appartient à elles, qui les concerne à elles, comme le cancer de l’utérus ou le fait d’avoir ses règles.

 

« Les Nations unies classent « le viol et la violence domestique » (entendons : les hommes qui violent et battent des femmes) parmi les causes majeures de mort chez les femmes âgées de 15 à 44 ans16. Lors d’une assemblée générale des Nations unies, il a été rapporté que « la violence familiale » à travers le monde a « une incidence plus néfaste sur l’espérance de vie des femmes que les cancers du sein et du col de l’utérus » (Le Monde, 7 juin 2000, p.2).
La violence des hommes devient ainsi une maladie liée à l’anatomie féminine, impliquant que le corps des femmes, et non pas leur subordination sociale, est responsable du fait que les hommes les agressent et les tuent. Une telle analyse ouvre la voie à un diagnostic social et thérapeutique conduisant à traiter les femmes qui « sont victimes » des agressions masculines comme si elles étaient assaillies par une maladie mortelle spécifique à leur sexe. »

 

Si les violences dont sont victimes les femmes sont représentées et perçues comme ne concernant pas les hommes, à plus forte raison, les petites souffrances qu’elles s’infligent elles-mêmes font partie de la « condition féminine », et ne sont pas attribuées à une quelconque hiérarchie sociale.

 

Les hommes, bien sur, ont aussi leur servitude. Non à l’égard des femmes, mais plutôt à l’égard d’eux-même, de la société qui exige beaucoup d’eux; ils se doivent d’incarner la classe dominante. Quel homme se sentirait à la hauteur, quel homme n’aurait aucun effort, aucun sacrifice à consentir pour incarner ce quasi-Dieu pour qui les femmes se font tant souffrir, ce maître absolu qu’elles évoquent à demi-mot? Et si la soumission est l’apanage naturel des femmes, la domination, elle, doit se gagner durement, se démontrer au travers des actes. Mais laissons cela; j’y reviendrai peut-être.

 

Les femmes n’ont pas le choix, n’imaginent pas avoir le choix. Elles doivent endurer la beauté. Pour se sentir « bien dans son corps » disent-elles, et pas seulement pour plaire aux hommes.

Mais ne pourrait-on pas vivre heureuse en étant laides, ou simplement banales?

 

Pas au sein du patriarcat. Pas dans une société où les femmes ne peuvent obtenir l’épanouissement qu’à travers les autres: en plaisant à l’Homme, à moins que ce ne soit à travers cet autre dieu qu’est l’enfant. Quand elles ne sont pas l’objet de désir, elles sont la mère. (« Toutes des salopes, sauf… »)

 

Ainsi, la séduction et la maternité sont les deux pivots de la vie des femmes, qui, devenues objets, ne savent plus s’épanouir qu’à travers le sujet: l’Homme.

 

 

Petite bibliographie sans prétention

(1) L’anorexie mentale

(2) Interview de Marcel Rufo par France-Soir

(3) Le corset

(4) La femme qui mit son ventre en cage

(5) Le bandages de pieds

(6) Femmes girafe: tourisme vs éthique

(7) Les Femmes-Girafe (Pr. Etienne Troesler)

(8) Risquer sa peau à vouloir la blanchir

(9) Le cancer de la peau

(10) Coloration des cheveux et risques de cancers

(11) Burgondes et crânes déformés

(12) Femmes en flagrant délit d’indépendance, aux éditions Tahin Party