Les victimes coupables, ou Yaka et Yakapa au dur pays de la réalité

Après un petit résumé des croyances sur le viol, j’aimerais me pencher sur un aspect particulier de ces croyances, qui est très présent dans les discours aussitôt qu’on parle de viol. Il s’agit de la responsabilité des victimes. Mais pourquoi cette responsabilité? Comment s’exprime-t-elle dans les discours? Que font les victimes qu’il ne faudrait pas faire? Débuts de réponses.

1/ La responsabilité des victimes, ou comment ne pas se faire violer

Commençons par noter cette subtilité grammaticale : on dit plutôt « elle a été cambriolée » ou « elle a été assassinée ». Or, on dit généralement « elle s’est faite violer »… On devrait dire en toute logique « elle a été violée » si l’on considère qu’elle n’a rien fait pour cela. On peut se faire baiser, on peut se faire sucer, on peut se faire sodomiser, mais on ne peut pas se faire violer. On est violé.
Hé oui, ça parait insignifiant, mais dire, par exemple, « l’enfant s’est fait mordre » n’est pas exactement la même chose que « l’enfant a été mordu » ! Dans le premier cas, on imagine plus volontiers que le bambin a eu la mauvaise idée d’aller emmerder un chien patibulaire ou mettre son doigt dans la cage du perroquet; dans le second cas, il semble qu’il n’ait rien fait de spécial, que ce soit la faute à pas de bol.

C’est subtil, me direz-vous. Mais le fait est que, si la responsabilité des viols et agressions sexuelles (et également des violences conjugales, par exemple) est mise sur le dos des femmes, c’est rarement affirmé sans complexe, souvent suggéré de façon détournée. Et c’est parfois assez subtil.
J’ai cité dernièrement cet article de Crêpe Georgette à propos de la peur irrationnelle du viol inculquée aux femmes. Dans les commentaires, très nombreux, on peut souvent lire un glissement vers la responsabilité des femmes en matière de viol. Pour résumer, « il faut bien prévenir les femmes, sinon elles vont se faire violer ». Et d’expliquer comment on fait pour ne pas se faire violer – sous entendu, comment on ne fait pas pour se faire violer…

Tarquin et Lucrèce par Titien

Représentation du viol de Lucrèce par Tarquien. Titien, vers 1568-1571

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