Militer c’est chiant

Toutes ces injustices dans le monde t’indignent? Tu pense qu’un monde meilleur est possible? Tu crois en des valeurs égalitaristes, féministes, antispécistes et autres trucs très chouettes en -iste?

C’est bien, tu es mur pour militer!

Ou pas.

Militer n’est pas une obligation. Militer prend du temps, de l’énergie. Nous sommes tous pris dans des vies parfois difficiles. Nous avons nos problèmes. Certains d’entre nous subissent d’ailleurs des injustices sociales (sexisme, racisme) qui sont handicapantes et qu’ils doivent eux-même déconstruire pour avoir une meilleure vie.

Militer peut aussi être un privilège. La mère célibataire de 3 enfants milite rarement… Militer peut être difficile, voire impossible, pour certaines personnes, qu’elles soient jeunes et dépendantes de leurs parents, vieilles et isolées… Bien sur, grâce à internet, des possibilités se sont ouvertes, qui n’existaient pas avant. Mais ça ne veut pas dire que c’est facile…

mots - copieMiliter nécessite des ressources

Militer, c’est donner de son temps et de son énergie pour faire le monde un peu meilleur qu’il ne l’est. C’est beau, c’est chouette, c’est altruiste, et parfois on ne peut pas le faire. Militer demande des ressources, alors que certaines personnes n’arrivent déjà pas à réunir assez de ressources pour vivre normalement. Attention, je ne parle pas ici (que) de ressources matérielles: ça peut compter, mais je parle surtout de temps, d’énergie. Car militer est très consommateur d’énergie.

Je pense qu’on pourrait trouver beaucoup, beaucoup d’exemples pour illustrer ce que j’essaie d’expliquer. Mais je vais prendre celui que j’ai sous la main: le mien.

Quand mon fils est né, je n’avais parfois plus l’énergie de me cuisiner un bol de pâtes. Je ne sais pas exactement comment j’en suis arrivée là, parce qu’honnêtement, d’un point de vue extérieur, rien ne semblait si difficile: je n’avais pas de problèmes graves dans ma vie, je ne suis même pas mère célibataire, mon fils n’a aucune maladie ou handicap spécial. Il était juste là, avec un immense besoin d’attention, sans doute supérieur à la moyenne, mais ça n’a rien d’inhabituel. Sans doute qu’être mère a réveillé quelque chose chez moi que j’avais jusque là réussi à endormir. Ce fut une longue dépression post-partum qui s’installa. Et je ne pouvais rien faire. Je me sentais impuissante.

Malgré cette condition, je me suis évertuée à continuer les actions Food Not Bombs dans ma ville. J’étais très fière d’avoir lancé le collectif, j’avais investi beaucoup de moi-même dans ce projet, et je ne voulais pas abandonner. Après seulement un ou deux mois d’absence, j’y suis retournée avec mon bébé en écharpe. Le collectif avait alors (et a toujours) une façon très lourde de fonctionner puisque nous n’avons pas de cuisine fixe pour préparer les repas et devons à chaque fois trouver une cuisine, organiser l’évènement, transporter du matériel en plus de la récup’, etc… C’était donc très difficile pour chacun. De plus, les membres du collectif ne réalisaient pas, je pense, l’état d’épuisement dans lequel j’étais (mais ce n’est pas du tout de leur faute, c’est moi qui aurais du être plus lucide). J’ai un souvenir assez pénible d’être allé faire des courses pour le collectif alors que je n’avais pas l’énergie de les faire pour moi-même et que je ne mangeais que des pâtes (quand j’arrivais à me traîner suffisamment pour me les faire cuire).

Rétrospectivement, franchement, c’était une erreur. Avant cela, j’avais donné beaucoup de moi-même, et aller faire les courses était une broutille à côté de toute la peine que je m’étais donné pour faire marcher le projet. Sauf que tout ce que j’avais fait, je l’avais fait avec joie. Même trimballer 15kg de légumes à pieds sur 3km, je l’avais fait avec joie, parce que j’avais envie que ça marche, et parce que même si c’était difficile, j’avais l’énergie pour le faire. Quelques mois après la naissance de mon fils, je n’avais plus l’énergie. J’avais presque le sentiment de me faire exploiter (alors que c’était mon choix de participer, personne ne m’y avait forcé).

Mais militer, ça demande des efforts. Je ne pouvais pas militer sans faire d’efforts. Et quand vivre est en soi un effort, on ne peut pas forcément militer. Et ce, même si c’est quelque chose qui nous apporte aussi beaucoup d’énergie, qui nous remplit de positif et nous aide à affronter les difficultés de la vie. Pour ça, on doit faire les choses avec cœur, et on doit en être capable, émotionnellement, spirituellement, matériellement, etc…

Après avoir réalisé ce qui se passait en moi, j’ai cessé de contribuer au Food Not Bombs, pour n’y revenir qu’occasionnellement plus tard. Même maintenant, je ne participe plus à toutes les distributions, alors que je n’en ai jamais raté une seule quand j’étais enceinte. J’écris cela avec amertume car j’aimerais beaucoup faire plus. Mais même si c’est douloureux pour moi de ne plus être au top, j’essaie de me respecter et de ne pas faire plus que ce dont je me sens capable. Je pense que faire autrement n’apportera rien de bon, ni à moi, ni au collectif, ni aux causes qu’il défend.

Militer, c’est quoi?

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