Rien ne s’oppose à la nuit

Nuit du 18 au 19 aout – 4h du matin, insomnies

[TW: guerre, mort]

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Parfois la vie m’ennuie. Je pense aux chutes de tissu qui couvrent mon bureau, au pelotes mal rangées  dans un carton ikéa; aux métiers que je n’ai pas pu faire. Aux diplômes qui dorment dans un carton, au-dessus des bocaux de lentille et de céréales. Il faut que je réactualise ma situation sur Pole Emploi. Le temps s’étire en longueur, toute à mon combat lent et obstiné contre la dépression, ma vieille ennemie, et je le vois s’écouler, goutte à goutte, remplir le sablier de ma vie, sans pouvoir faire grand chose de plus. L’enfant grandit. Moi, je sens parfois que je vieillis sans grandir vraiment. Je peins, je dessine. Je fais des poulpes en tissu. Il m’arrive de me demander : est-ce que la vie, c’est juste ça ?

Je ne sais pas, pourtant, à quoi d’autre j’aurais pu m’attendre, ni pourquoi. On dirait que seule la nuit me répond : le chant d’un insecte, la lumière jaune qui éclaire le hlm d’en face, et le calme du vent.

Mais parfois, quand l’angoisse de la vie me rattrape, tout s’éclaire d’un jour différent. Au détour d’une phrase entendue, d’un tweet ou deux qui me font tourner les oreilles comme un chat qui a peur… « L’actualité », comme on dit, comme si les drames qui secouent le monde étaient la seule chose importante qui s’y passait. Je n’essaie pas de la suivre, mais je vis dans ce monde étrange et inquiétant ; ce n’est pas moi qui suis l’actualité, c’est elle qui me poursuit, qui me débusque même au sein de mes refuges, que je construis comme des cabanes d’enfant faites d’un drap sur une chaise. Tout aussi délicieux et fragiles. Quand la réalité me rattrape, et renverse à terre ce doux sentiment de sécurité factice, que je vois ce que je n’ai pas envie de voir. J’assiste, comme beaucoup d’autres, à la montée lente et tranquille du fascisme, qui infiltre pernicieusement les esprits et pourrit les cœurs. Alors mon monde entier tremble et tout est différent. Les chutes de papier sur le bureau, l’enfant qui grandit. Tout s’éclaire d’une lueur nouvelle ; ce n’est pas grand chose, mais c’est tout ce que j’ai.

Je suis héritière d’une lourde histoire familiale, faite de drames et de diverses persécutions. Pas seulement le nazisme, mais aussi les guerres, les fusillades, les pogroms. J’en sais, consciemment, peu de choses. Comme des flash épars qui ont traversé les silences et sont venus jusqu’à moi, des anecdotes glanées au fil du temps, au détour d’une conversation sans importance mais qui me fait tendre l’oreille. Ma grand mère et sa famille, cachées dans le placard de son voisin arabe, qui jure sur le coran aux émeutiers qu’il n’y a pas de juifs chez lui. Ma mère couchée sur le sol d’un dortoir, au milieu des autres enfants, pendant une fusillade, lors de la guerre d’algérie. Une petite fille prend une balle perdue et meurt. Ma grand mère, l’autre, du côté français, dont le père se cachait pendant la guerre. Elle est en classe quand des gens viennent chercher non pas elle, mais une de ses camarades. La petite demande si elle doit emporter ses affaires avec elle. Je revois ma grand mère répéter lentement les mots de la maîtresse, comme s’il l’avaient hantée toute sa vie : « là ou tu vas, tu n’en auras pas besoin ». Ces mots résonnent en moi ; je les ai entendus il y a très longtemps, quand j’étais petite. Je ne les oublie jamais.

Ce sont peu de choses. L’essentiel est couvert d’un silence de plomb. De cette période de sa vie, je n’interroge presque jamais ma grand mère. Elle n’aime pas parler de ça. Elle préfère les potins récents, les recettes de cuisine et les chats. Sa vie continue. J’ai compris, au fil du temps, à travers quelques mots lâchés çà et là, qu’elle échappa de peu aux camps par les hasards de la guerre. De l’autre côté de la famille, les choses sont encore plus floues. Ils n’en parlent jamais, ou presque. Mais ce sont là les quelques flash qui éclairent une histoire sombre, obscure et gravée dans ma chair. Ma mère me téléphonait chaque fois qu’elle entendait la sirène d’une ambulance ; car nous savons que la mort est au coin de la rue. Nous savons que les gens que nous aimons peuvent mourir, et n’importe quand. J’ai parfois même eu le sentiment que c’était la seule forme d’amour que j’étais capable d’éprouver : avoir peur de perdre l’autre.

Ce n’est pas tellement que j’ai peur. C’est que j’ai cette conscience aigüe que tout peut basculer. La montée lente du fascisme en france et dans d’autres pays, l’islamophobie délirante, la haine, la guerre à l’autre bout du monde qui éclabousse de sang jusque tout près de moi, tout près de nous ; plutôt que cela m’effraie, je me sens subjuguée, envahie. Elle me fait sentir combien nous ne somme que des feuilles dans le vent, que des animaux fragiles, qu’un rien peut réduire en poussière. Il y a dans l’air du dehors, loin de mes chutes de tissu, mais beaucoup trop près, une sourde hostilité qui va croissante, et ne demande qu’à enfler davantage, la haine à nourrir la haine, enfler jusqu’à exploser, entrer en trombe dans ma maison et tout balayer d’un souffle d’air. Ce n’est pas que j’ai peur, car la peur suppose un danger que l’on fuit. Ce danger là est peut-être beaucoup trop grand pour encore parler de peur. Ce n’est pas que j’ai peur, c’est que je sais. Je sais ce qui nous attend au tournant de tous les « ils disent pas que des conneries »… etc. Je sais la haine et ce que j’appelle, avec hauteur, de la bêtise, mais qui en fait me terrifie, comme un lapin dans les phares d’un camion. J’ai en moi, dans mon ventre même, comme une sourde consternation, une trop calme épouvante. Il ne s’agit pas, bien sur, de l’antisémitisme. Ce serait trop simple; c’est beaucoup plus vaste que cela. L’obscurantisme, les préjugés, la haine, tout cela forme une espèce de bouillasse glauque; toute expression trop nette de la bêtise humaine ordinaire me fait vaciller sur mes fragiles fondations.

Rien ne s’oppose à la nuit qui tombe, tout juste peut-on allumer une bougie, et attendre.