Carnets de voyage

Me voilà revenue d’Inde après un mois de pérégrinations… Un deuxième voyage, en solo et en pleine saison des pluies. Plutôt que de raconter un voyage qui perdrait de sa saveur dans un récit linéaire, voici quelques notes fraîchement extraites de mes carnets.


Les chauffeurs de bus indiens collent une figurine d’une quelconque divinité hindoue sur leur tableau de bord. Puis ils ajoutent des vraies fleurs et des petites diodes colorées qui clignotent. Les voilà prêts à lancer leur poubelle géante à 200 à l’heure sur des routes pourries pleines de trous, en trimballant toute une population et en klaxonnant très fort (des fois qu’un autre arriverait en sens inverse). Comme quoi, les dieux hindous sont vachement efficaces. Et tant mieux, car un bus contient approximativement la population entière de plusieurs villages.

La mousson, c’est mouillé. C’est vrai, je m’y attendais. En revanche, quand tu laves tes fringues, tu les met à sécher, elles moisissent, et quoi que tu fasses, tu pues le renard crevé. Ca, je m’y attendais moins. Enfin, de toutes façons, c’est comme ça.

Les travesties, j’ai jamais compris. Je veux dire, elles sont là, dans le bus, et les gens leur donnent de l’argent. Pourquoi? Si tu leur donnes rien, elles font des gestes bizarres comme si elles te jetaient un sort, mais si tu prends un air suffisamment blasé, elles vont emmerder quelqu’un d’autre. Les mendiants, ils mendient, mais elles, elles me donnent plutôt l’impression de racketter. Thomas m’a dit que c’était des sorcières. Shankar m’a dit que c’était des emmerdeuses. Google m’a dit que c’était des Hijras, une caste intersexe. Mais confirme ce que je pensais: les gens en ont un peu la trouille. Le genre, en Inde, c’est quelque chose avec lequel on ne plaisante pas.

Se baigner habillée: c’est chiant. Mais le bikini peut être considéré plus ou moins pornographique selon les régions. Dans le doute…

Les dieux hindous sont trop cools. On dirait des héros de comics. D’ailleurs, c’en sont aussi. Se procurer des « pictored stories for children » (histoires illustrées pour enfants) ou autres petits albums où les dieux se draguent, se mettent des raclées et se réconcilient, dans un style narratif et pictoral inimitables.

La drague indienne. Comment la décrire? Bon je dis « drague », c’est pour être drôle. Même les pires harceleurs en France n’oseraient pas appeler ça de la drague. Le premier signe avant-coureur est le regard flippant. On appelle ça un signe avant-coureur parce que c’est le truc que tu vois avant de te mettre à courir. Si tu ne t’enfuis pas, le regard flippant se transforme en regard encore plus flippant. Tu y vois que l’inde est le premier consommateur de films pornos. Et que, dans les films pornos, les actrices, ce sont pas des femmes comme tu en vois partout dans la rue, mais des blanches comme toi. Que l’être humain a une faible capacité à distinguer la fiction de la réalité, en particulier ses fantasmes les plus vomitifs. Si c’est trop tard pour fuir, se mettre à gueuler méchamment.

Tu envierais presque les femmes sans visages. Dans ma tête, je les appelle comme ça, même si c’est bizarre. Mais pas plus bizarre que l’impression qu’elles me procurent. Elles sont voilées de noir des pieds à la tête. Un noir si profond que ça te fait penser qu’ici les fringues ne délavent jamais, ou alors elles en rachètent de nouvelles tous les jours (en même temps, il faudra m’expliquer pourquoi personne d’autre que moi ne pue le moisi: il doit y avoir des secrets de lessive que je ne possède pas). Parfois on voit leurs yeux, uniquement leurs yeux. D’autres fois, on ne les voit même pas: une fine grille, sous le voile, les dissimule. J’ai l’impression que ce sont des fantômes.

Les roupies, c’est comme des billets de monopoly. Avec la tête de Gandhi dessus. Parfois, j’aimerais qu’il soit plus présent dans les esprits que sur la monnaie. La richesse la plus extravagante côtoie la misère la plus sordide. Il y a pourtant, dans ce monde injuste et si compliqué, une sorte de joie diffuse. Elle se devine dans ces regards infiniment sérieux, profonds et toujours prêts à sourire.

Et sinon, l’Inde, c’est comment?

L’Inde, c’est compliqué. C’est multiple. C’est grand. C’est bruyant. C’est sale. C’est différent. Trop différent. Au choc des cultures subi par le pauvre touriste occidental égaré, s’ajoute le carambolage intrinsèque à cet immense pays. La vie et la mort sont partout. Rien ne se laisse, comme en Occident, ranger dans des cases bien propres. Dans cette effusion de vie, grouillante, incompréhensible, étrangère, oppressante, étouffante, le voyageur se perd, se dissout. Il y perçoit aussi les multiples expressions d’un mystère insondable. Comme si toute cette agitation qui donne le vertige donnait en même temps le besoin de comprendre ce foisonnement, cette explosion d’existences. Tout cela a un sens. La preuve, les gens comprennent à peu près ce qui se passe. Toi non. Tu es comme un petit enfant, tu ne sais rien, tu ne comprends rien, tu es à la merci du monde, et il t’apparait tantôt comme merveilleusement accueillant, ou affreusement hostile, cela change d’une seconde à l’autre, et tu t’accroches à tout ce que tu peux.

Bien sur, l’Inde ne se laisse pas cerner en quelques minutes. Mais pour qui se laisse happer par la foule, porter et transporter par les remous, pour celui qui écoute, voit et ressent, n’est-ce pas tout un monde nouveau à découvrir… Dans un moment de presque-calme, si tu fermes les yeux, tu verras des milliers d’images, de couleurs, de visages.

Je suis dans le train pour Hubli. Ca se prononce: oubli. Train pour l’oubli, quai 2, et si tu regardes par la fenêtre, tu verras des cascades immenses se jeter dans la jungle.

Au fond, l’Inde ne se laisse jamais vraiment cerner. Mais parfois quelque chose passe, un échange. Parfois, on s’établit au sein de ce monde étrange, on trouve son chemin…

Et vous, l’Inde, vous en pensez quoi?

15 réflexions au sujet de « Carnets de voyage »

  1. C’est très con ce que je vais dire, surtout n’ayant jamais voyagé hors de la fRance (et très peu en son sein), mais je crois avoir « toujours » plus ou moins ressentit à peu de choses près ce que tu exprimes dans la dernière partie (depuis que je suis en age de comprendre ce que peut impliquer le fait de ressentir des choses de façon instinctives).

    Il m’a « toujours » semblé que cette vie luxuriante à tous les niveaux (les bruits, les couleurs, ce « grouillement » mêlé de plaisirs et de joie de vie apparente sur les visages) tenait probablement plus d’une forme d’évidence comme « ordonnée » que l’idée illusoire « d’ordre » que nous pouvons nous faire depuis notre pays si avancé en terme d’individualisme suffisant et d’ignorance condescendante aux relents colonialistes parfois.

    Je n’a pas la prétention de comprendre quoi que ce soit concernant un pays ou des gens que je n’ai jamais vu, mais je ressent des choses de cet ordre quand j’y songe, quand je regarde une vidéo ou une photo de rue animée ou d’un groupe de gens affairés, ou quand j’observe les visages de ces gens, comme à la fois sérieux et en paix comme tu l’exprimes, et qui me donnent toujours l’impression d’une sorte d’amusement tendre à nous observer, « nous » touristes ou photographes un peu hagards, tels des érudits affairés à étudier minutieusement l’intérieur de l’encadrement une fenêtre au demeurant fort jolie, mais sans voir la vie et les gens existant derrière et prêts à nous accepter nous-même peut-être avec autant d’évidence que nous serions justement prêts à ne pas le faire avec nos propres voisins de paliers dans notre propre pays…

    Quelque-chose de cet ordre ouai : une évidence d’existence sereine et prête à s’adapter à tout, alors que nous serions plus dans une espèce de lutte permanente pour « savoir » comment « bien vivre »…

  2. Merci pour ce débrief de ton voyage ;)
    Pour ma part, je ne suis jamais allé en Inde, le pays ne m’attire pas, m’effraie même quelque peu de par le climat et la surpopulation.

    Tu n’as pas trop souffert du mal du pays? (il semblerait que pas mal d’étrangers voyageant dans des pays où il y a surpopulation, où le climat est très changeant souffre d’un mal du pays si intense qu’ils sont obligés d’être rapatriés).
    Tu as vu des cas comme ça?

    • A un moment, j’en ai chié, et oui, à un moment donné, suite à de nombreuses galères, j’ai pensé à rentrer. Mais bon, je sais aussi qu’il y a des hauts et des bas dans tout voyage, et que quand t’es tout en bas, tu vas remonter… (problème: tu sais jamais quand t’as fini de descendre, et ça peut dépendre de trucs très cons: manque de sommeil, de nourriture, de compagnie, de soleil…). Mais oui l’Inde c’est un pays difficile je trouve, je dirais même c’est un pays qui se mérite. Entre le choc des cultures et les conditions de vie particulières (bruit, pollution, foule, bordel, crasse, jamais rien comprendre, rebruit, recrasse…). Mais je n’ai jamais vu personne se faire rapatrier. Cela dit, les touristes en général restent dans les coins à touristes (goa, hampi…) tout est plus facile là-bas. Dès que tu t’en éloignes, c’est différent.

  3. Je ne suis jamais allée en Inde, mais quelques détails de ton article me font beaucoup pensé à l’Egypte : la foule, les bus « protégés des accidents » (ben oui, faut pas rêver, ils en ont quand même, mais beaucoup moins que ce qu’on croirait) par la divinité (ici, ils mettent le Coran ou un chapelet), le harcèlement dans la rue (un peu moins trash ici peut-être ?), la crasse, l’agitation dans laquelle tu te perds.

    Par contre, ici, les vêtements sèchent en 30 minutes chrono si tu les étends dehors, et ils ne sentent pas le moisi mais la pollution et la poussière ^^

    Malgré tout ça, vivre en Egypte me rend bien plus heureuse que vivre en France, parce qu’à partir du moment où tu commences à comprendre (à peu près) tout ce qui se passe, tu te centres plus sur le côté « une sorte de joie diffuse » qui est partout. Je crois qu’ici les gens ont le regard tournés vers l’avenir, ils vont de l’avant, ont encore un sens de l’humain, tout ce qui rend l’Occident un peu blasé/blasant.
    Évidemment, tout ça se sont des généralités un peu « bisounours », la réalité est plus nuancée, mais disons que c’est ce qui compte pour moi.

  4. Très intéressant, ton ressenti de l’Inde ! Voilà qui me conforte dans l’idée que ce pays n’est définitivement pas pour moi ! Je préfère – et de loin – en observer le reflet dans les yeux de voyageurs plus courageux et doté de grandes facultés d’adaptation, dans ton style, qui savent magnifier ce qui peut l’être, sans pour autant tomber dans la complaisance. Un de mes amis, pourtant baroudeur aguerri, a assez mal vécu son voyage en Inde : l’agressivité, le harcèlement (de sa copine), le bruit, etc., et il en est revenu malade (physiquement malade). Une de mes cousines est partie là-bas comme toi, toute seule, à 20 ans. Elle s’est blessée et a bien failli ne jamais revenir… Tout ça me fascine et attise ma curiosité, mais pour autant me décourage complètement d’aller y voir si j’y suis. Donc merci pour tes impressions, tellement agréables à lire qui plus est, comme toujours.

  5. C’est un projet d’y aller, mais cela sera a travers 2 associations. Du volontariat en somme… Une facon differente de decouvrir un pays lorsqu’il nous manque assez d’audace et de courage de le faire a ta facon. Je me concentrerais dans quelques parties du nord de l’Inde. Je verrai si je peux concretiser ce projet… Peut-etre.

  6. En tout cas j’apprecie beaucoup ta facon de conter ton voyage. Echos de ce que j’aime également. Le lineaire ca me tue l’envie d’ecrire. Ca me manque d’ailleurs…

  7. Salut,

    Sur les bus il faut aussi parler du fait qu’ils ont les gencives rouges a cause du bétel qu’ils chiquent tout les jours et le fait qu’ils aient au moins deux klaxonne différent. Le aiguë et le grave pour les voitures et les bus en face et des fois le petit klaxonne rigolo (j’ai eu droit au bruit de vache une fois très perturbants).

    Sinon pour moi l’inde c’était surtout mon premier voyage ou quand tu mange dans un restau super classe bah le plat de base est végétarien et ça c’était cool, et le pays ou pour trouver de l’alcool faut aller dans des petits magasins ou les vendeurs sont derrières des grillages.

    Je viens de découvrir ton blog et je suis en train de le lire depuis deux heure au lieu de rédiger mon mémoire ce qui est grave, mais pas trop.

    Cordialement.

  8. Je suis + que jamais fascinée par l’Inde après avoir lu les qlq notes que tu as partagées avec nous. Mais surtout, je suis impressionnée à un point inimaginable par ton courage, ta conviction, ta persévérance, ta force de caractère…

    En fait je pourrais trouver encore une tonne d’adjectifs, pcq le récit ce voyage que tu as entrepris SEULE me laisse juste complètement sonnée d’admiration, et en même temps me donne une soif de voyages et de découvertes inextinguible…

    Malgré la difficulté ça me fait rêver, mais je reste bouche bée devant le fait que tu te sois lancée toute seule. J’admire. J’aimerais faire mais je ne me sens pas assez forte pour ça. C’est déjà dur psychologiquement de partir seul(e) dans un endroit dont on parle la langue mais où on ne connaît personne, mais en temps que femme en Inde ça doit être encore + compliqué à gérer. Plein de questions me viennent à l’esprit:

    -Tu as réfléchi longtemps avant de faire ce voyage?
    – Tu as planifié les choses un minimum où tu t’es laissée aller au fil des rencontres et des découvertes?
    – Est ce que tu as eu peur (avant et pendant), et comment as-tu géré ça sur place?
    – Quelles sont pour toi les ressources (mentales et financières) pour un voyage solo d’1 mois en Inde tel que le tien?

    J’en aurais encore plein mais je vais me retenir, j’ai pas trop envie de me faire supprimer mon commentaire pcq je t’ai fait mal à la tête :/ au pire vire les questions qui ne te plaisent pas :) Continue à nous faire voyager, réfléchir, apprendre et nous remettre en question. C’est top.

    • Coucou
      J’ai pas réfléchi longtemps avant de faire ce voyage, en fait j’ai pris mon billet d’avion tellement vite que j’ai failli ne pas obtenir mon visa à temps.
      J’ai été invitée à un évènement dans le kernataka par un ami que j’avais déjà croisé là bas donc j’ai eu envie d’y aller. J’ai rien planifié parce que bon je planifie pas grand chose.
      J’ai dépensé environ 300€ sur place, pour un mois, c’est pas mal.
      Mais franchement voyager en Inde seule, on s’en fait une montagne, mais ça ne m’a pas paru spécialement difficile. En fait, ce qui est pas évident, c’est de garder le moral, mais disons que par rapport aux question de sexisme etc, j’ai eu une ou deux mésaventures, mais rien de grave.

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