Vos gueules !

Les féministes, c’est comme les véganes: elles comprennent rien.

Le végane est bête. Alors que l’écologiste, intelligent, lui, il comprends que tuer c’est mal mais pas tant que ça, parce que la mort fait partie de la vie, et que les animaux, après tout, sont faits pour être mangés, hé bien le végane, il faut tout lui expliquer, c’est fou ça. Et même que les vaches, elles font du lait, ça les fait même pas souffrir. Qu’ils sont cons ces véganes.

La féministe, elle, ne doit pas être très intelligente, puisqu’elle n’a même pas remarqué que les femmes étaient différentes des hommes, que les hommes pissaient plus loin et qu’après tout, la condition féminine, c’est pas si mal, puisque nous sommes les plus belles créatures de Dieu. Qu’elles sont cruches ces féministes.

Les anti-homophobes ont du louper les cours d’éducation sexuelle, ils sont si nuls en biologie qu’ils n’ont jamais remarqué qu’un homme était fait pour aimer une femme.

Les anarchistes, eux, sont carrément débiles. Ils ont carrément pas compris que dans la vie, tout le monde voulait être le chef de tout le monde.

Les décroissants ne savent même pas que le pognon, tout le monde aime ça, et ils sont apparemment trop bêtes pour avoir remarqué que dans la vie, hé bien il faut travailler, car le travail, c’est le bien.

Les antiâgistes (ça existe, ça?) ne savent pas que les enfants ont besoin d’autorité et de limites, c’est-à-dire qu’on leur interdise des choses, car ce sont tous des petits cons irresponsables.

Les anti-nucléaires n’ont jamais remarqué qu’on avait besoin d’électricité et donc de centrales nucléaires.

Heureusement, il y a toujours des gens intelligents pour nous faire remarquer tout ça, à nous, les véganes, féministes, anarchistes, décroissants, anti-agistes, anti-nucléaires et autres abrutis qui avons apparemment vécu aveugles dans une grotte sous-marine située sur une météorite très très lointaine, pour ne pas avoir remarqué tout ça.

Heureusement qu’il y a des gens intelligents pour nous expliquer le sens de la vie, vraiment. Je sais pas ce qu’on ferait sans eux.

Tu seras modéré, mon fils.

On nous l’apprend depuis tout petits à l’école: la modération, c’est le Bien.

Rien n’est tout noir ni tout blanc, nous enseignent les très profonds philosophes du Juste Milieu. Il faut savoir distinguer les nuances de gris. Le Juste Milieu, c’est la sagesse suprême.

Dans des vies pleines de choix dont beaucoup ne sont pas évidents, s’en remettre à la Sainte Déesse Modération est une option facile, qui a surtout le mérite d’épargner l’effort de mettre son cerveau en branle.

 

Ô sages prêtres de la Déesse Modération, peut-on boire de l’alcool?

-En toutes choses, soyons modérés. L’alcoolique n’est pas alcoolique à cause de l’alcool. Ce n’est pas non plus à cause de ses problèmes dans sa vie à lui, la solitude, le stress, la misère. Non, l’alcoolique est simplement stupide ou ignorant, il ne comprend pas la Sainte Vérité : dans la vie, il faut de la Mo-dé-ra-tion. Répète après moi: un verre, ça va, mais pas douze.

 

Ô sages prêtres de la Déesse Modération, pourquoi les gros sont-ils gros?

-Certains hérétiques considèrent que les gros sont gros parce qu’ils mangent des choses qui les font grossir. Parce que la société de con-sommation les pousse à engloutir des quantités gargantuesques de toutes sortes de merdes, tout en leur permettant par toutes sortes de procédés modernes de rester assis sur leur derrière. D’autres encore accusent l’ignorance dans laquelle ils sont maintenus, n’ayant aucune connaissance de la nutrition, ni même de leur propre corps qu’ils sont d’ailleurs encouragés à détester. Enfin, certains avancent de supposés problèmes avec la nourriture, qui servirait de compensation dans tous les domaines de l’existence. Mais ce sont là des foutaises et de la branlette cérébrale d’intellectuels en mal de sujets de société, car si les obèses apprenaient le salvateur principe de la Modération, hé bien il mangeraient un peu, mais pas trop, et ils ne ressembleraient plus guère à des bibendum. L’obèse, c’est juste quelqu’un à qui l’on a pas enseigné, pauvre de lui, la Modération.

 

Ô sages prêtres de la Déesse Modération, que penser du végétarisme?

-Supprimer la viande? Hérésie! L’idée de supprimer quelque chose est contraire aux principes savateurs de la Modération, sauf si on parle bien sur, des idées subversives, extrêmistes, bref, contraires à la Sainte Modération. Voici ce que dit la Sainte Déesse Modération: mangez de tout, mais pas trop. Et de tout, ça ne veut pas dire des algues ou du kamut ou des trucs dont on n’a jamais entendu parler, ça veut dire de la viande et des légumes. Goûter des trucs bizarres, oui, mais pas trop. A la rigueur, manger du poisson, peut-être, car le pesco végétarien n’est ni végétarien, ni omnivore. Ainsi satisfait-il aux exigences de la Sainte Modération et du Juste Milieu. Mais refuser de la viande en Société serait extrêmiste, et l’extrêmisme, c’est le Mal.

 

Mais, Ô sages prêtres, les animaux souffrent!

-Certes, mais que nous dit la Modération? D’un côté, les animaux ne veulent pas souffrir. De l’autre, les éleveurs veulent les élever et les mangeurs veulent les manger. La Très Sainte Modération, dans son infini désir de Justice, tient à prendre en compte de façon égale les intérêts de chaque partie. Modérons donc nos ambitions compassionnelles, en tenant compte du bien-être animal, mais sans sacrifier pour autant la rentabilité. Ainsi nous marcherons main dans la main vers des rôtis de porcs heureux.  Mais attention, il faudra aussi manger des haricots verts.

 

La lumière ayant soudain frappé ma rétine, me rendant aveuglée par la Vérité, j’ai décidé de mettre au point une nouvelle forme d’art conceptuel moderne, selon les principes de la Modération. Cet art illustrera la façon de penser (ou de s’épargner l’effort de penser) que nous fournit la Sainte Modération.

Regardez ce tableau: du rouge écarlate, du noir, du blanc… Ce n’est pas modéré du tout. En plus, ça exprime une émotion elle-même peu touchée par la Sainte Modération. Hérésie.

Cet autre tableau n’est pas mieux: il y a du violet, du bleu, mais pas de rouge. Il y a du vert, mais plus de bleu que de vert. Il y a du noir, mais pas de blanc.

 

Or, il faut mettre de toutes les couleurs, mais pas trop de chaque, et surtout il faut les mélanger pour que le rouge rende le vert moins vert, et vice-versa, le noir noircit le blanc etc.

Donc on prend toutes les couleurs, mais juste un peu de chaque, on les mélange dans un grand pot, on secoue bien, puis on étale notre couleur modérée sur une toile ni trop grande ni trop petite.

Et voilà ce que ça donne:

 

 

 

 

C’est beau, non?

C’est quoi le bonheur au fait?

Je reviens sur un article d’il y a deux semaines, Le bonheur est dans l’assiette.

En lisant les commentaires et en écoutant certaines réactions, j’ai eu l’impression que beaucoup de gens n’ont pas compris mon propos. Certains m’ont même accusée d’imposer une vision du bonheur, ce qui est un comble, car je ne disais pas dans cet article ce que le bonheur est, mais je me bornais à montrer ce qu’il n’est pas.

Je n’accorde qu’une importance très mineure à certains types de critiques. Notamment, ceux qui ont vu dans cet article un plaidoyer pour le véganisme étaient bien sur totalement à côté de la plaque, sans doute aveuglés par leur besoin imaginaire de viande et d’autres produits animaux, ou plutôt par la peur d’en manquer. Je n’ai ni écrit, ni sous-entendu, ni même pensé que le véganisme est nécessaire au bonheur. J’ai d’ailleurs longuement disserté sur ce même blog, autour du fait que le véganisme est un comportement désintéressé: on ne devient pas végane pour régler ses propres problèmes, mais pour ne pas nuire injustement à autrui, pour incarner le changement nécessaire vers une société plus juste.

 

Ce qui manquait cruellement dans ce texte, c’était justement une vision du bonheur. Je n’ai fait qu’effleurer très légèrement le sujet. Il me semblait important de commencer par dire ce que le bonheur n’est pas, car on nous transmet une idée du bonheur. Cette même idée qui fait dire aux gens « comme tu dois être malheureuse sans viande ni fromage! ».

 

J’ai aussi expliqué que c’était une réaction typiquement française. Non pas que les autres cultures aient toutes une meilleure idée du bonheur, je n’en sais rien. Mais je trouve tout de même amusant que tant de français estiment qu’on ne saurait être heureux sans viande ni fromage. En France, presque tout le monde mange viande, fromage et autres produits animaux, de façon quotidienne et routinière. C’est aussi le pays où l’on consomme le plus d’anti-depresseurs au monde.

 

Je ne suis pas en train de dire que les produits animaux rendent malheureux ceux qui les consomment, mais force est de constater qu’ils n’apportent pas le bonheur, ce qui a l’air de ficher un coup à la fierté nationale. Liberté, Egalité, Fromage qui pue?

 

De fait, tous ces gens qui me regardent avec pitié ou condescendance, plaignant mon malheureux destin d’herbivore, ne sont pas spécialement des gens heureux. A vrai dire, je suis obligée de constater que ce sont précisément des personnes qui ont particulièrement du mal à être heureuses.

 

Ainsi en était-il de Sophie, qui, outre les typiques petits travers dont je me suis gentiment moquée, attirait difficilement la sympathie parce qu’elle était toujours sur les nerfs, malgré un environnement incitant plutôt à la détente et à la découverte. On sentait toujours une tension entre elle et son copain (de même qu’entre elle et tout le monde), et pourtant on ne les connaissait pas. On aurait dit qu’il faisait profil bas en permanence pour éviter les engueulades. Je sais qu’il peut paraitre exagéré de donner un avis péremptoire sur quequ’un je n’ai cotoyé que trois jours, mais quelque chose en moi est convaincu que Sophie n’était pas heureuse. En tous cas, elle ne l’était pas pendant ce temps-là, et à mon avis, elle n’y est pas habituée. Et ce n’était certes pas faute de manger viande, fromage et autres trucs frits.

 

Ce n’est qu’un exemple bien sur. Si je parle de Sophie, c’est qu’il y en a beaucoup, des Sophies (aussi bien chez les hommes que chez les femmes).

Si vous demandez à une Sophie si elle est heureuse, elle vous répondra que oui, merci, tout va parfaitement bien, elle est parfaitement heureuse. Il est en effet socialement dévalorisant d’être malheureux, ou du moins de montrer ou d’admettre qu’on l’est.

 

Je n’écoute jamais les gens quand ils me disent qu’ils sont parfaitement heureux. Je ne les crois pas. S’ils étaient heureux, ils ne parleraient pas ainsi du bonheur. Ils en parlent comme quelque chose que l’on possède, et même comme quelque chose qu’on a acheté. Et de fait, le bonheur qu’ils visent est souvent un bonheur qui s’achète, ou qui se construit en tous cas sur un modèle: avoir un copain ou une copine, avoir un travail, une maison etc…

Je pense que les gens qui ont même une très vague idée de ce qu’est le bonheur ne peuvent pas dire: « je suis parfaitement heureux » d’un ton aussi désinvolte, comme si le bonheur était quelque chose qui se proclame en société.

 

Être heureux n’est pas facile dans une société qui nous vend une idée si grossièrement fausse du bonheur. D’où ma tentative, dans « le bonheur est dans l’assiette », d’expliquer ce que le bonheur n’est pas. Sinon, j’ai surtout parlé de plaisirs, et non pas de bonheur. Notamment une exemple sur lequel beaucoup de gens se sont focalisés, comme si, à travers l’exemple d’un plaisir particulier, je voulais définir le bonheur. Ce n’est bien sur pas le cas.

 

Qu’est-ce que le bonheur? Je ne sais pas. Mais quand je me pose la question, une personne me vient à l’esprit. La personne la plus heureuse que j’ai jamais rencontrée. Ironie du sort pour les défenseurs du bonheur-fromage, c’est quelqu’un qui se nourrissait exclusivement de riz.

 

happydog.jpg A suivre