Ecce Homo

Le son feutré de ses pas lourds emplit l’atmosphere 
Son attache-case est noir comme la nuit
Et luisant comme les dents du Chtulu.
La cravate indique le cœur
Enserre le cou
Et l’etrangle tendrement
Le long des jours, le long des nuits
Torture raffinée qui rend son souffle glacial
Et tari comme celui des goules.
Il domine la planisphère 
Et trace à la craie des cercles plus circulaires que le concept de cercle
Et sa craie sur les tableaux couleur de brume 
Tombe en miettes au souffle du vent
Se mue en poussière futile
Et grave des frontières immuables 
Sur la Terre et dans nos cœurs.

Un matin ordinaire

Lundi, huit heures. Métro parisien. Un matin ordinaire.

J’ai passé une nuit courte, mais je me sens plutôt alerte. Parfois, je suis attentive, à l’écoute, et j’observe les gens. Et c’est très étrange, dans un endroit comme le métro. Car dans le métro, comme dans les centre commerciaux, les gens ne s’observent que rarement les uns les autres. C’est comme si personne ne pouvait me voir, comme s’il y avait une bulle autour de moi. Pourtant je suis là, j’observe et j’écoute. Et je ressens.

Je ressens de la tristesse. Je ressens de la fatigue. Les visages sont clos. Les gestes mesurés pour ne pas se mêler aux autres. La lumière glauque donne aux yeux fatigués des expressions éteintes. Déconnectées. mannequinsLes gens vont travailler. Il y a si peu de joie dans leur vie. En ce moment, en tous cas, mais ce matin est semblable à tant d’autres… Ils quittent leur lit, ils quittent le week-end; mais j’ai aussi le sentiment que la plupart ont renoncé à leurs rêves d’autrefois. Pire: ils les auraient même oubliés. En ce lundi matin, ils renoncent à leur journée. Renoncent à en faire ce qu’ils voudraient. Perpétuel abandon. Perpétuel renoncement.

Comment en est-on arrivé là? Quelles pressions les écrasent ainsi? Est-ce la peur de la pauvreté, de la faim, du manque? Ou celle de la honte d’être chômeur, d’être oisif, de n’être rien? La valeur travail est-elle nécessaire, est-elle suffisante pour dépouiller tous ces gens de leur journée?

L’argent est-il préférable au temps?

Je me promène parfois dans Paris, et il y a tellement de choses à acheter. Acheter, acheter, acheter. Un nouveau set de table, une nouvelle éponge de bain, un porte-savon, une nappe 100% pur coton pour être assortie avec les serviettes, un pot à crayon fantaisie, de la vaisselle, des fringues, du maquillage, des meubles, des coussins, des peluches, des lampes, des stylos… En ce moment je me sens presque à l’abri. A l’abri de l’orgie consumériste: je n’ai pas d’argent. C’est tellement bien parfois d’avoir peu d’argent, quand on vit dans ce monde. De quoi manger. Un endroit où dormir. J’habite pas vraiment chez moi, ce qui me dispense d’acheter un nouveau tapis de bain trop chouette assorti à une lunette de chiottes tendances, ou des dessous de verre avec des verrines assorties au cas où j’aurais des invités en plus. J’aime pas la déco de ma chambre et tant pis. J’ai beaucoup de chance d’avoir de quoi manger et un endroit où dormir, un ordinateur, un appareil photo, quelques vêtements et parfois un billet de train. J’ai aussi de la chance de n’avoir pas beaucoup plus. Pas trop. Car c’est pour tout cela que les gens ont renoncé, en ce lundi matin, à faire ce qu’ils avaient envie de faire aujourd’hui.

Dans le métro, en face de moi, il y a une dame qui fait une drôle de tête. Elle souffre, visiblement. Je crois qu’elle a mal aux dents, ou quelque chose comme ça. Elle ressent de la douleur. Mais personne ne la regarde. Que ressent-elle d’autre? Elle est seule dans la foule. Les gens ont leurs problèmes.

En renonçant à soi, on renonce aussi aux autres. Je ne crois pas que les gens s’en fichent les uns des autres, je crois que chacun a déjà trop à faire avec soi-même. Il faut se gérer. Gérer ses manques. Gérer les défaillances de son être, dans un monde qui n’est pas fait pour nous. S’adapter, perpétuellement. Gérer l’enfant en soi, celui qui est pur, celui qui a faim, a froid, veut encore dormir un peu, se sent seul, n’aime pas la pluie ou voudrait patauger dans les flaques. Celui qui, si tu l’écoutais, te dirait: reste à la maison aujourd’hui, ou allons nous promener dans les rues, allons à la plage, faisons des bulles de savon, mange des pêches, téléphone à tes amis et dis-leur de venir te rejoindre.

Il faut gérer cet enfant-là, l’écouter un peu, souvent le faire taire. Parfois même il faut gérer cet autre enfant, lui apprendre à être un adulte comme toi, qui se dira « non, je dois aller au travail ». Qui se taira et attendra. Qui parlera plus fort que les autres. Qui n’écoutera pas. Qui n’écoutera plus.

Mais comment font-ils? Et pourquoi?

Je crois que ce ne serait pas si facile de vivre heureux dans un monde parfait. Peu d’entre eux trouvent encore la force de sourire. Je voudrais leur dire combien je suis désolée pour eux. Mais ils ne pourraient pas m’entendre. Ils croiraient que l’on joue au jeu de l’adulte, celui qui juge, celui qui se sent supérieur et se permet d’être condescendant. Ils diront: je vais bien, merci. Ils ignorent d’ailleurs qu’ils sont malheureux. Ils ignorent aussi que l’on peut ressentir, gratuitement, comme ça, de l’amour pour eux. ils sont tous si bien habillés, si bien coiffés, ils ont fait tant d’efforts pour être acceptés. Pour être acceptables. Comment s’imagineraient-ils alors qu’on peut les aimer comme ça, pour ce qu’ils sont humains, sans rapport avec ce qu’ils représentent? Ce serait absurde. Si cela avait du sens, alors tout le reste n’en aurait plus. Le travail, le maquillage, les beaux vêtements, les belles chaussures, l’argent, le prestige, les nouveaux sets de table, tout cela n’aurait plus aucun sens si on les aimait gratuitement, comme ça, pour rien du tout.

J’aimerais leur dire aussi, quand ils sont là à écouter de la musique pour ne pas regarder autour d’eux, quand leur envie d’ailleurs et leur soif d’authentique dégouline en publicités sur les murs du métro, j’aimerais leur dire qu’il y existe des endroits plus sales, plus bruyants, où la lumière est plus glauque, où l’on crève de solitude mais aussi de froid et de faim. J’aimerais leur dire à tous: ça pourrait être pire.

Gare au munchie

Le munchie me dévore
Je dévore le munchie

Improbable monstre des profondeurs
Langue de crapaud, dents de loup
Peau verte et lisse de granny
Et surtout des yeux innombrables
Qui toujours dévorent
Dévorent…

Drôle de munchie
Gare au munchie
T’as rêvassé toute la journée
Sauté l’déjeuner
Faut pas t’étonner
Qu’il montre sont nez;
Et dans la fumée
S’esquisse une forme
Une bouche énorme,
Un ventre apparaît
Voici le munchie

Quand dans ma maison
Survient le munchie
Mieux vaut des réserves
Car il engloutit
Les raisins, les fraises
Les noix, les kiwis

Munchie de fruits,
Tendre munchie

Le munchie me croque
Je croque le munchie
Il a des dents de loup
Et un regard d’animal
Et la babine amicale et il rit

Mais si c’est la famine
Mais si dans ta cuisine
Y a que des salsifis
Et des sacs de farine
Alors gare au munchie

Le munchie m’affame
J’affame le munchie
Le munchie s’agace
Son ventre grimace
Il emplit l’espace
De son appétit

Munchie la dalle,
Triste munchie
Munchie s’affale
Munchie grignote
De ses quenottes
Une échalote
Avec ennui.

munchie

Le bonheur est dans l’assiette

En France, on a une conception particulière de la bouffe.

Et en même temps, on a une conception particulière du bonheur.

Et en fait, c’est la même chose. C’est ça qui est triste

Je veux dire que le bonheur et la bouffe, dans la culture française, sont des notions qui ne sont pas vraiment distinctes l’une de l’autre.

Et ça tout de même c’est assez incroyable. Et assez lamentable en même temps.

Bien sur, on se targue d’avoir la meilleure cuisine du monde, la plus fine gastronomie, les meilleurs chefs… Là où le bât blesse, c’est que, d’une part, beaucoup de français prétendent avoir la meilleure cuisine au monde alors qu’ils ne connaissent pas les autres et ne veulent pas les connaître; ils ne goûteront une nourriture nouvelle que pour la comparer à celle bien d’chez nous. Et, d’autre part, on a peut-être des bons cuisiniers et des grands restaurants que le monde entier nous envie; mais la cuisine française de tous les jours, elle, n’a finalement rien d’extraordinaire, si ce n’est sa teneur en acides gras saturés. Bon, je ne connais pas bien la cuisine française en réalité, j’ai plutôt été élevée dans des goûts nord-africains (le couscous de ma maman étant bien sur le meilleur du monde). Mais, avant d’être végétarienne, j’ai quand même essayé pas mal de nouvelles choses, et je n’ai pas trouvé que la cuisine française était plus subtile que n’importe quelle autre cuisine. Ma pote Sophie, qui se vantait d’habiter la capitale mondiale de la gastronomie, ne se rendait visiblement pas compte que des escargots avec une sauce à l’ail, hé bien non, ça n’a rien de particulièrement fin, même si c’est un plat français. En tous cas, ça ne vaut pas le couscous de moman.

Mais bon. En France, on est comme ça, et d’ailleurs, je rigole de Sophie, mais grâce à elle et à quelques autres Français rencontrés sur la route, j’ai mieux pu voir les petits travers que j’étais susceptibles d’avoir moi aussi. Lire la suite