Le bonheur est dans l’assiette

En France, on a une conception particulière de la bouffe.

Et en même temps, on a une conception particulière du bonheur.

Et en fait, c’est la même chose. C’est ça qui est triste

Je veux dire que le bonheur et la bouffe, dans la culture française, sont des notions qui ne sont pas vraiment distinctes l’une de l’autre.

Et ça tout de même c’est assez incroyable. Et assez lamentable en même temps.

Bien sur, on se targue d’avoir la meilleure cuisine du monde, la plus fine gastronomie, les meilleurs chefs… Là où le bât blesse, c’est que, d’une part, beaucoup de français prétendent avoir la meilleure cuisine au monde alors qu’ils ne connaissent pas les autres et ne veulent pas les connaître; ils ne goûteront une nourriture nouvelle que pour la comparer à celle bien d’chez nous. Et, d’autre part, on a peut-être des bons cuisiniers et des grands restaurants que le monde entier nous envie; mais la cuisine française de tous les jours, elle, n’a finalement rien d’extraordinaire, si ce n’est sa teneur en acides gras saturés. Bon, je ne connais pas bien la cuisine française en réalité, j’ai plutôt été élevée dans des goûts nord-africains (le couscous de ma maman étant bien sur le meilleur du monde). Mais, avant d’être végétarienne, j’ai quand même essayé pas mal de nouvelles choses, et je n’ai pas trouvé que la cuisine française était plus subtile que n’importe quelle autre cuisine. Ma pote Sophie, qui se vantait d’habiter la capitale mondiale de la gastronomie, ne se rendait visiblement pas compte que des escargots avec une sauce à l’ail, hé bien non, ça n’a rien de particulièrement fin, même si c’est un plat français. En tous cas, ça ne vaut pas le couscous de moman.

Mais bon. En France, on est comme ça, et d’ailleurs, je rigole de Sophie, mais grâce à elle et à quelques autres Français rencontrés sur la route, j’ai mieux pu voir les petits travers que j’étais susceptibles d’avoir moi aussi. Lire la suite

Le morceau d’argile

Il était une fois quelques morceaux d’argile qui somnolaient sur la Terre. Leur vie minérale s’écoulait dans l’indifférence des jours, sans les voir ni les compter. C’était l’harmonie.

Un jour, un des morceaux d’argile se mit à rêver.

« J’ai bien envie…. »

Un souffle de vent passe, et le morceau d’argile semble tout à son rêve.Il poursuit:

« J’ai bien envie de me laver les mains avant de manger. Et de porter un sabre à ma ceinture, là, du côté gauche, et je le saisirai de ma main droite, comme ça. »

Le morceau d’argile remue un peu. Ce n’est pas encore convaincant, mais, enthousiaste, il continue:

« Ha oui, et de cette même main, qui aura cinq doigts, hé bien je tiendrai une plume. Ainsi, j’écrirai. J’aurai un alphabet, des nombres. Mais ce n’est pas tout: je n’écrirai pas n’importe quoi. Je ferai des poèmes et des lettres. »

Le morceau d’argile remue d’aise, se saisissant peu à peu en un vague monticule.

« Mais aussi, je donnerai des ordres. et je lèverai des armées. J’irai au champ de bataille. Je marcherai sur la plaine. Je signerai des décrets, des traités, des lois; et aussi, je me révolterai contre les injustices; je pendrai mes ennemis au bout d’une corde. Je ferai des dictatures et des révolutions. Je crierai « vive la liberté! ». Je fera des républiques… Et aussi je resterai, apathique, chez moi, je regarderai passer le monde et mourir mes enfants. »

Le morceau d’argile soupire d’aise, et s’aplatit un peu. Mais, presqu’aussitôt, il se saisit de plus belle, se relève, se dresse, se met à esquisser une forme.

« Il y aura des femmes; je tomberai amoureux. Je leur ferai porter des robes de toutes les couleurs. Elles me rendront fou; je leur écrirai des poèmes. Je leur ferai des enfants. Pour elles, je ferai encore la guerre; puis je la ferai contre elles, aussi. Je les aimerai, j’aurai peur d’elles; je les dominerai. Je serai colérique, violent, amer, doux, misérable. Je serai aigri, seul et dévasté… »

A présent, les autres morceaux d’argile l’observent avec attention, ainsi que toutes les pierres et les cailloux alentour.

« A la fin, je me tuerai moi-même. Je me suiciderai… Mais je tuerai aussi mes semblables, et je tuerai les femmes. Elles seront faiblesses, beauté…

-Il y aura aussi d’autres créatures, dit une pierre.

-Bien sur qu’il y en aura ! et je les dominerai à leur tour. Je leur mettrai des laisses, des oeillères, je monterai sur leur dos. Je les tuerai et les mangerai. Mais je les aimerai aussi. Je n’existerai pas sans elles… Je mangerai de la viande, car je serai riche, puis lorsque je serai pauvre, je continuerai d’en manger. J’inventerai des fermes. »

Le morceau d’argile est de plus en plus haut, maintenant. Déjà, il a esquissé quelques formes. il continue:

« Je porterai des chapeaux, des bottes et des chemises, des redingotes, des capes. J’irai à cheval à travers le pays. J’aurai des coutumes, je parlerai une langue, peut-être deux. Je parlerai aux autres et me moquerai d’eux. Je pisserai debout. »

Tout en parlant, le morceau d’argile s’enthousiasme et prend peu à peu forme humaine.

« Je mangerai dans une assiette, avec une fourchette à droite, et à gauche, un couteau. J’aurai un verre à eau, un verre à vin. J’aurai des mouchoirs brodés. Mes bottes feront du bruit quand je marcherai sur les routes. »

Les autres morceaux de terre et de pierre sursautent à cette idée.

-Il y aura des routes?

-Oui, et elles seront pavées. Je bâtirai des maisons, et leur toit aura des tuiles rouges. Dedans, il y aura ma famille, et je leur enseignerai mes coutumes, et j’ignorerais celles des autres. Je serai l’Homme.

Un autre morceau d’argile fait alors remarquer:

-Tu ne pourras pas être l’Homme. Tu seras un homme parmi d’autres.

-Non, non, je serai l’Homme, réplique le morceau d’argile, qui, à présent, a presque entièrement forme humaine. J’aurai une religion, et ce sera la vraie religion. Je lirai la bible et l’apprendrai à mes enfants. J’inventerai des mots, mais pas trop. Mes ongles seront propres. Je porterai une alliance à un doigt, quand je serai marié; je…

-Il n’y aura donc pas d’autres hommes?

A cette question, le morceau d’argile parait décontenancé. Puis il se reprend:

-Si, il y en aura. Et aussi des femmes. Mais moi je serai l’Homme, l’unique, le vrai. Je ne devrai pas être comme tout le monde; les autres devront être comme moi, jusqu’à la couleur de ma peau. Je les soumettrai tous, tous les autres, et aussi les animaux et les femmes, et les enfants et les vieux. Je serai l’Homme et j’écrirai mon nom avec un H majuscule.

Les autres pierres s’écrient: Quelle arrogance! Quelle prétention ! Mais déjà le morceau de glaise avait deux longues jambes. Il se leva et partit.

-On ne devrait peut-être pas le laisser faire, dit un caillou.

-Ben oui, répondit un autre; mais nous, on n’est que de la terre et des pierres, que pouvons-nous contre l’Homme? »

Déjà il était loin.

Respect

Je te tuerai avec respect

Je t’égorgerai humainement

Je remercierai ton esprit

En me délectant de ta chair.

 

Je te tuerai avec respect

Et mon respect sera si grand

Que je serai tout entier à l’écouter

Et tes cris resteront inaudibles.

 

Je te tuerai avec respect

Et mon respect sera si beau

Qu’il m’aveuglera de lumière

Quand tes yeux se révulseront.

 

Je te tuerai avec respect

Je ferai couler ton sang sur la terre

Qui le boira faute de pluie…

 

N’aies pas peur, petit animal

Car quand tu auras étouffé ton dernier cri

Toute ta chair sera dévorée d’un appétit joyeux

Et nous ferons des chaussures avec ta peau

Et de tes os des ornements sculptés;

 

Nous ne tuerons avec respect

Tu nourriras les hommes et les chiens

Mais rien ne sera laissé aux vautours.

 

Ne crains rien, petit être

Laisse la lame entrer dans ta gorge

Et ne crie pas si fort:

Les enfants dorment.

 

Au milieu de nulle part

Au milieu de nulle part

Il y a un grand vautour perché sur un arbre mort.

Il regarde ceux qui passent

Et il dit parfois:

 

« Vous qui errez au milieu de nulle part

Vous cherchez votre chemin au milieu de nulle part

Et je sais où il vous mènera.

Vous n’irez nulle part.

Et vous errez sans espérance

Car vous êtes déjà au milieu de nulle part. »

 

Et il se rit de leurs errances

Et il dit encore:

 

« Je suis le grand vautour perché sur un arbre mort

Et vous, vous n’êtes rien

Vous qui cherchez votre chemin

Au milieu de nulle part. »

 

Alors parfois je le regarde

Et je lui réponds:

 

« Je suis celle qui cherche une raison

Je suis celle qui cherche une logique

Je suis celle qui cherche l’amour éternel

Je suis celle qui cherche des réponses

 

Et je sais ou je les trouverai

Elles ne sont nulle part

Alors j’erre ici au milieu de nulle part.

 

Moi je suis quelque chose

Moi je dis pourquoi je suis au milieu de nulle part

Moi je sais ce que je fais au milieu de nulle part

Mais toi tu n’es rien

Rien qu’un grand vautour perché sur un arbre mort

Au milieu de nulle part. »