Ces chansons auxquelles on ne comprend rien

Ca vous est jamais arrivé d’écouter une chanson en boucle en essayant de comprendre ou ça veut en venir?

Hé bien moi comme j’aime beaucoup les chansons à texte, ça m’arrive souvent.

Notez que ces chansons incompréhensibles ne sont pas les plus mauvaises, bien au contraire. Généralement, elles sont plutôt bonnes. Ce qui m’amène à les qualifier… d’énigmatiques.

Pour certaines, comme celle dont je vais parler aujourd’hui, on se demande ce qui a pu passer par la tête de l’auteur quand il a écrit ce truc, et si c’est une métaphore pour quelque chose, si
oui, quoi donc, et si on serait pas complètement à côté de la plaque en intérprétant (parce qu’on est obligé d’intérpréter….). Pour d’autres, on se demande carrément ce que l’auteur a pris, si
c’était de la bonne, et si y aurait pas moyen de faire tourner. Dans tous les cas, les questions fusent: y a peut-être des trucs qui nous échappent, des références inconnues? Peut-être que c’est
mon inculture crasse qui fait que je ne comprend pas cette chanson! Ou peut-être que j’ai sens de la métaphore très limité… Ou alors, peut-être que personne ne comprend. Peut-être que c’est
comme ça, qu’il n’y a rien à comprendre de particulier.

Donc, y en a plusieurs, de ces petites chansons, et l’une d’elles est « une jeune fille qui a faim », des blaireaux.

Mais qui sont les blaireaux? Hé bien c’est un bon groupe que je vous conseille d’écouter au plus vite si ce n’est point fait. Comme ça ça m’évitera d’écrire des lignes et des lignes sur eux, et
qu’ils sont  créatifs, et qu’ils ont drôles, et mon dieu mon dieu comme c’est original et bien écrit. Une bonne écoute vaut mieux qu’un long discours. En tous cas, ça fait partie  des
rares groupes dont j’ai acheté un album (oui, avec des sous).

 

Comme je ne comprend strictement rien à cette chanson, il est possible que la retranscription ne soit pas tout à fait exacte, mais je fais ce que je peux!

Et je trouve assez drôle de parler de cette chanson juste après mon vibrant plaidoyer pour les animaux d’hier. Attention âmes sensibles: cette chanson n’est pas
végétarienne.

 

****

Une jeune fille qui a faim

Quand ce soir-là, j’entrai dans la cuisine

Fatigué de conversations de whisky glace

S’acharnant sur une carcasse elle faisait cantine

Je rêvais d’être le poulet qui faisait farce

Elle était si jolie assise seule dans son coin

Que je voulus lui proposer mieux que des restes

Je devançai les garçons au regard en coin

L’invitant à me suivre en lui prêtant ma veste

Si vous croisez une jeune fille qui a faim

Messieurs, passez votre chemin

Il f’sait pas bon trainer les pieds dehors

A trois heures du matin, la lune était glaçée

Et avant que le froid mordant ne nous dévore

Je l’invitai au paradis des affamés

Malgré l’heure tardive un garçon, regard en coin

Servit un welsh*-frites-mayo noyé dans la graisse

Elle refusa d’abord l’assiette avec dédain

Puis y goûta… Et se transforma en ogresse

En amuse-bouche elle prit commande

De pistaches d’olives et d’amandes

Une boîte de rollmops en entrée

Et du foie gras sur canapé

Un coq une poule, et puis son oeuf

Une caille une pintade un gros boeuf

Une carbonnade à la bière brune

Un lapin de garenne et ses prunes

Pour faire descendre un petit colonel

Dix religieuses une tarte aux mirabelles

Fin du festin belle hellène et reine de saba

Charlotte aux fraises nougat p’tite mousse au chocolat

Plus rien pour se faire un quatre-heures

A part les rogons du serveur

Si vous croisez une jeune fille qui a faim

Messieurs, passez votre chemin

Je fus le seul à réchapper de cette orgie

Pour trouver un plumard elle m’avait épargné

Enfin seuls, dans l’intimité de mon logis

La belle m’autorisa à l’écouter ronfler

Le matin, maladroit, je lui fis part d’un doute:

De moi ou du frigo, lequel t’est le plus cher?

Elle partit en criant voilà ce que ça t’coûte

Tu sais c’que t’as mais tu ne sais pas c’que tu perds

Si vous croisez une jeune fille qui a faim

Messieurs, passez votre chemin

Si vous croisez le garçon qui la suit

Mesdames, n’attendez rien de lui

***

 

Voilà, alors bon, que dire du sens de cette chanson? Les chansons des blaireaux sont toutes perchées (surtout les aventures du baron perché), toutes originales, mais en général, pas à ce
point-là, ou du moins, y a un sens. Cette chanson est une énigme.

Bon déjà, y a des personnages dans cette chanson. Alors qui est cette fille dans la cuisine? Qui est le narrateur? Pourquoi elle mange des restes dans une cuisine? La cuisine d’un restaurant?
Peut-être.

Bon, mettons qu’on s’en fiche. Penchons-nous sur la métaphore de la nourriture. Voilà ce que j’en saisis:

*ensemble vide*

Mmmh… Non je plaisante, j’ai quand même quelques hypothèses en tête. En fait il pourrait s’agir d’une métaphore du don. Du don gratuit, qui ne rapporte rien, puisqu’il se heurte à l’ingratitude
totale et absolue. Ce qui est intéressant si on suit cette logique, c’est que, en creux du texte, il y a l’espoir, justement, d’une gratitude de la part du narrateur, et en face, l’aspiration
continuelle du don, manifestée dans la description de l’incroyable orgie consommée par la jeune fille. On peut s’interroger sur la façon dont le don est ou non désintéressé, et la réponse dépend,
je pense, de la façon dont on perçoit soi-même le don. Pour ma part, je considère que la générosité n’est pas quelque chose qui se passe facilement de gratitude, et que ce n’est pas parce qu’on
attend un merci qu’on est désintéressé. D’ailleurs, la dernière phrase de la chanson est assez rigolote, puisqu’elle résume un peu le reste du texte, quelque part, ça dit « même si ça ma rapporte
rien, je continue quand même ». Quelque part, on peut dire que c’est une métaphore de la dépendance amoureuse et d’une certaine forme d’espoir ou de désespoir.

 

Ce que j’aime bien dans cette chanson, c’est comment elle casse le cliché de la jeune fille séduisante qui, du moins dans notre société, est supposée être fragile, mesurée, frugale, et avoir un
estomac d’oiseau au propre comme au figuré. Ici, la jeune fille bouffe pour 50 personnes, avant de s’affaler pour ronfler, je trouve assez marrant la façon dont ça bouleverse nos représentations
mentales. Evidemment, cela peut toujours être une partie de la métaphore de la dépendance amoureuse, puisque la jeune fille, fragile et effacée au début (« assise seule dans son coin »), se
« transforme en ogresse », mais ce faisant, elle ne perd vraisemblablement rien de son pouvoir de séduction. Alors, est-ce que l’amour rend aveugle, ou est-ce la traduction métaphorique d’une
pulsion de vie (manger) qui rend séduisante cette jeune fille qui a faim? Est-ce que, aspirer la vie, ce n’est pas être terriblement vivante? Et aspirer des quantités de nourriture, plusieurs
animaux, et l’énergie du narrateur, c’est en même temps une pulsion de vie, une pulsion de mort. D’ailleurs, « consommer » vient de latin Consumere qui peut être traduit par user,
affaiblir ou détruire! Mais aussi par manger, ce qui permet de vivre. Si je devais résumer cette chanson en quelques mots, je dirais qu’elle parle de création et de
destruction.

 

(heureusement que c’est à l’écrit que je raconte tout ça, je me sens moins stéréotypée moi-même. non parce que sinon ça donnerait un truc comme: « genre, tu vois,
c’est hyper créatif, et en même temps, ça parle de destruction, c’est dément, mec. Tu vois. Ouais je suis une hippie bobo pseudo intello, et je vous zute).

 

Je me demande, si les blaireaux lisaient cet article, s’ils ne se feraient pas une réflexion du genre « waouh, comme elle s’est torturée l’esprit celle-là, elle est complètement à côté de la
plaque! ». Bah ouais  mais les questions composent, hein.

 

* Welsh: la sudiste que je suis a eu du mal à comprendre ce terme, puisqu’il s’agit apparemment d’un plat servi dans le nord de la France. Heureusement qu’Alexandre
Lenoir articule bien les mots, sinon je n’aurais pas pu retranscrire. De même je n’avais jamais entendu parler de rollmops ni de carbonnade, mais je suppose que le fait d’être végétarienne n’aide
pas.

7 réflexions au sujet de « Ces chansons auxquelles on ne comprend rien »

  1. Inconditionnel des Blaireaux (bien que je sois un peu déçu par leur dernier album), je viens apporter quelques petites corrections sur ta transcription (je reprends pas la ponctuation du livret inclus dans l’album) :

    Quand ce soir-là, j’entrai dans la cuisine
    Fatigué des conversations de whisky glace
    S’acharnant sur une carcasse elle faisait cantine
    Je rêvais d’être le poulet qui faisait face (NB: dans l’album, c’est « poulet », pas « dindon », mais comme ils ont tendance à changer facilement les paroles de leurs chansons, je suppose que si t’entends Dindon au lieu de Poulet, c’est parce qu’Alexandre dit Dindon dans la version que tu possèdes ; sinon, t’as des pb d’audition sérieux ;) )
    Elle était si jolie assise seule dans son coin
    Que je voulus lui proposer mieux que des restes
    Je devançai les garçons au regard en coin
    L’invitant à me suivre en lui prêtant ma veste

    Si vous croisez une jeune fille qui a faim
    Messieurs, passez votre chemin

    Il f’sait pas bon trainer les pieds dehors
    A trois heures du matin, la lune était glacée
    Et avant que le froid mordant ne nous dévore
    Je l’invitai au Paradis des Affamés
    Malgré l’heure tardive un garçon, regard en coin
    Servit un welsh-frites-mayo noyé dans la graisse
    Elle refusa d’abord l’assiette avec dédain
    Puis y goûta… Et se transforma en ogresse

    En amuse-bouche elle prit commande
    De pistaches d’olives et d’amandes
    Une boîte de rollmops en entrée
    Et du foie gras sur canapé
    Un coq une poule, et puis son oeuf
    Une caille une pintade un gros boeuf
    Une carbonnade à la bière brune
    Un lapin de garenne et ses prunes
    Pour faire descendre un petit colonel
    Dix religieuses une tarte aux mirabelles
    Fin du festin belle hellène et reine de saba
    Charlotte aux fraises nougat p’tite mousse au chocolat
    Plus rien pour se faire un quatre-heures
    A part les rognons du serveur

    Si vous croisez une jeune fille qui a faim
    Messieurs, passez votre chemin

    Je fus le seul à réchapper de cette orgie
    Pour trouver un plumard elle m’avait épargné
    Enfin seuls, dans l’intimité de mon logis
    La belle m’autorisa à l’écouter ronfler
    Le matin, maladroit, je lui fis part d’un doute:
    De moi ou du frigo, lequel t’est le plus cher?
    Elle partit en criant voilà ce que ça t’coûte
    Tu sais c’que t’as mais tu ne sais pas c’que tu perds

    Quant à ton interprétation, je dirais « waouh, comme elle s’est torturée l’esprit celle-là » :D
    Moi j’y vois une jeune fille, travaillant en cuisine (pauvre affamée sans papiers ? Après tout, pour un plumard, elle épargne le narrateur ; n’a-t-elle donc pas de chez elle? Et puis, si elle a aussi faim, c’est sans doute qu’elle a pas mangé depuis des jours), et qui crève la dalle, obligée de s’acharner sur une carcasse parce qu’elle a que ça à se mettre sous la dent. Le narrateur, voyant ça, l’emmène bouffer dans un restau. Pris de pitié ? Par générosité ? Peut-être. Avec une arrière-pensée sexuelle ? Probable, vu qu’il lui paie le restau et la ramène chez lui (avec la ponctuation, on a « La belle m’autorisa… à l’écouter ronfler ! », dc surprise, déception du narrateur que ça n’aille pas plus loin ; ceci dit, après un repas pareil, difficile de faire autre chose que de ronfler..). C’est clair en tout cas qu’il est attiré par son appétit.
    Mon esprit terre à terre y voit simplement un mec attiré par une fille, par l’appétit de cette fille (dc là je suis d’accord avec toi quand tu dis « la traduction métaphorique d’une pulsion de vie (manger) qui rend séduisante cette jeune fille qui a faim »), et qui finalement, ne conclut pas et se fait remballer suite à une question très con. Moralité: messieurs, on peut pas tringler une fille qui crève la dalle, mesdames, y a rien à attendre d’un type qui vous gave l’estomac au restau.

    Mais moi je suis un homme simple, je me torture que peu l’esprit, alors je suis sans doute passé à côté du possible message de ce morceau. ^^

    Mais que je les aime ces Blaireaux !

    • Je pense que tu as raison et que j’ai un peu l’esprit tordu! Mais quand même je peux pas m’empêcher de penser qu’y a une certaine logique du don (dés)intéressé. Enfin je pense pas que je me torture l’esprit, parce que ça ne fait pas mal! Mais peut-être que je vais chercher un peu trop loin en effet!

      Je pense quand même que c’est assez subtil, en fin de compte, ce qui rend la jeune fille si terriblement attirante, c’est justement son appétit vorace. Parce que, elle consomme elle consomme, elle prend… Et tout ce qu’elle a à offrir en échange, finalement, ce ne sont pas ses charmes en eux-même, mais leur éventualité, et le type se doute quand même bien au début, qu’il a des chances de s’asseoir dessus. Mais il tente quand même, et pas qu’un peu. C’est un peu une allégorie du pouvoir de séduction! Et même si je comprend pas tout dans cette chanson, j’adore la façon dont les clichés sur la séduction sont enfoncés, détournés, transgressés, ou je ne sais quel autre terme pourrait coller.

       

      Et merci pour les corrections ;)

  2. NB: C’est « le poulet qui faisait face », pas « farce », bien que ta version soit infiniment plus drôle et que ça m’étonne que les Blaireaux n’aient pas pensé à un tel jeu de mots !

    C’est possible qu’il y ait une logique du don (dés)intéressé dans cette chanson, t’as pas tout à fait tort. Et c’est vrai que les clichés sur la séduction, la jeune fille frêle à l’appétit d’oiseau face à un Mââââle qui bouffe 12 steacks saignants volent en éclat ici (on sait mm pas si le type à réussi à bouffer ne serait-ce qu’une feuille de laitue), mais parallèlement, ça repose sur un autre énorme cliché : s’empiffrer de viande, c’est la vie. Je reste convaincu qu’avec un tout autre menu, avec les mots « tofu », « seitan », « courgette », « soja », « galettes de riz », « quinoa » ou autres, le morceau aurait été complètement différent, les Blaireaux (à moins qu’ils soient VG, mais j’en doute) seraient partis dans une autre direction, plus « bobo-écolo », plutôt que « bonne chair, croquer la vie à pleine dents ».

    PS: Vive les Schtroumpfs !!! :p

    • Ha ben oui, « face » j’ai oublié de corriger… Enfin c’est vrai que « farce » eut semblé plus drôle.
      C’est vrai qu’avec blanquettes de seitan et compagnie, la chanson aurait pas eu cette force! Mais bon, qui dit monde pas vegan dit clichés pas vegan! Mais aussi, manger la viande, c’est aussi consommer au sens étymologique du terme: Affaiblir, détruire, prendre à soi (la vie). C’est sur, à force de prendre à soi tout ce qu’on peut, on finit obèse et cholestérolisé, et on crève d’une attaque dans un champ de betterave, mais c’est une autre histoire!

  3. On crève d’une attaque dans un champ de betteraves, et du coup, on accuse les betteraves !

  4. « Femme qui a faim » est une expression à forte connotation sexuelle, déjà.

    Pour moi, ça parle tout simplement d’un type qui ne vaut pas grand chose aux yeux de la gente féminine. Il a cru être à son avantage en paliant à l’appétit d’une demoiselle affamée et espérait aussi que son appétit était aussi sexuel.

    Au final, c’est lui qui avait trop faim et il finit comme un « blaireau ».

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