(Faire) croire au Père Noël

Je sais pas si j’ai un jour cru au père Noël. Un jour ma grand-mère m’a fait venir, d’un air grave, elle m’a dit qu’il n’existait pas, que c’était une histoire (j’ai failli écrire un mensonge, mais elle n’aurait pas employé ce terme) qu’on racontait aux enfants. Elle m’a demandé si ça ne me rendait pas trop triste, j’ai dit non. Elle m’a dit que je pouvais continuer à y croire tout de même, si ça me faisait plaisir. J’ai dit bof, pourquoi croire à quelque chose qui n’existe pas ? Et je suis retournée jouer.

Je sais pas pourquoi je raconte ça. Pour introduire le sujet, un peu, mais peut-être aussi pour faire comprendre que ce que je vais développer ici n’a rien à voir avec un compte personnel que j’aurais à régler avec l’histoire du père Noël. Je me souviens surtout que ma Grand-mère m’avait expliqué la chose avec beaucoup de délicatesse, avec ce respect de mes émotions qu’elle était d’ailleurs la seule adulte à m’adresser. Mais je n’avais jamais attaché grande importance au Père Noël. Sans doute parce que Noël n’était pas une fête très importante dans ma famille. On n’en faisait pas des caisses. On ne faisait même pas spécialement une fête, on avait pas de sapin. On avait des cadeaux, peu importe au fond qui les apportait. L’important c’était surtout qu’on m’offre pas des vêtements ou des livres.

D’autres personnes ont des histoires plus amères à raconter autour du mythe du père Noël. D’aucuns se sont sentis trahis, tristes, désillusionnés. Je leur adresse bien sur toute ma compassion, et leurs sentiments sont bien sur révélateurs de quelque chose de très vrai, qui est ce mensonge qu’on adresse sciemment aux petits. Mais ce n’est pas que de leur tristesse dont je voudrais parler, parce que, même si elle est importante, pour moi le mythe du Père Noël dépasse largement les quelques témoignages, tristes ou plus neutres à l’image du mien, que j’ai pu recueillir en parlant de ce sujet. Pour moi, il s’agit en fait de quelque chose de plus politique. Il s’agit de notre conception de l’enfance et de qui sont les enfants, du respect ou de la considération qu’on leur doit, de la catégorie dans laquelle on les range.

Car bien sur, quand on parle de l’enfance, il y a des choses bien plus graves que de faire croire au père Noël. Je n’ai pas le cœur, en ces temps de fêtes déjà bien noircis par la crise sanitaire, de vous faire l’énumération de ce dont les enfants sont victimes. Je vous renvoie pour cela au site de la Violence Educative Ordinaire.

Et pourtant, ce mensonge, qui semble à d’autres si innocent, si anodin, ce mensonge me dérange. Il me dérangeait déjà à l’époque, alors que je n’avais pas encore d’enfants ; et quand j’ai commencé à parler du sujet, j’ai été encore bien plus agacée par les réponses que j’ai reçues. On m’expliquait presque que faire croire au Père Noël était aux enfants une sorte de grâce qu’on leur faisait, comme un cadeau en soi. On me disait que les pauvres petits enfants étaient bien trop purs et innocents pour qu’on ne leur fasse pas croire que c’était le Père Noël qui amenait les cadeaux. Comme si cette simple vérité les plongeait dans un monde d’adultes, un monde sans féérie, sans fantaisie, sans magie. Un monde de désillusion.

Mais n’est-ce pas de sa propre désillusion dont on voudrait protéger ses enfants, en leur racontant ce que l’on sait pourtant être un mensonge ? Et surtout, n’est-ce pas soi-même, ou son enfant intérieur, tout bien caché au fond de soi, que l’on essaie encore de faire rêver ?

Car les enfants ne tiennent pas spécialement à croire au Père Noël. Ils peuvent le vouloir, bien sur, mais c’est différent pour chacun. Penser une enfance homogène, uniforme, dans laquelle chaque individu aurait besoin du mythe du Père Noël, c’est déjà un peu déshumanisant pour eux. C’est le mythe de l’Enfant, il est comme ceci, il est comme cela, il est pur et innocent, il rêve. On ne l’a pas encore souillé avec la triste Réalité du monde des adultes. Il fait penser, par quelques traits, à la figure de La Femme. Mais c’est aussi l’enfance perdue, l’enfance regrettée, celle dont on ne garde qu’un souvenir déformé, toujours embelli. C’est ce qu’on voudrait retrouver en soi mais qu’on semble avoir perdu, une tendance à rêver, une capacité à s’émerveiller, un don de croire à la magie. On idéalise l’Enfant comme un être plein d’imagination, de rêves et de tendance au bonheur. Un être sans soucis, aérien et léger, sans préoccupations graves, sans désillusions, ni facture de gaz à payer.

Mais c’est nous-même qu’on illusionne. Les enfants n’ont pas tous la même capacité à rêver, pas plus que les adultes. On cultive une frontière invisible entre le monde de l’enfance et le monde de l’adulte, et on essaie de croire à cette frontière. Et c’est justement cette frontière à laquelle on essaie de donner davantage d’existence concrète, en cultivant ce secret gardé par les adultes. Tous les adultes savent que le père Noël n’existe pas. Les enfants l’apprendront un jour, dans la tristesse ou la légèreté, qu’importe. Mais il faut qu’ils y croient. Parce que cela marque leur appartenance à cet autre monde, ce monde qu’on se sent, nous, tristes d’avoir quitté.

Mais ce monde n’est qu’un point de vue, il n’a pas de réalité concrète. Et, plus grave, pour moi cette frontière cultivée entre les enfants et les adultes n’est qu’un outil de domination sur eux. On se sert d’eux pour rêver encore au Père Noël, mais surtout on leur manque de respect en les caricaturant comme des êtres sauvages, doux et insouciants. L’insouciance, d’ailleurs, voilà un bon exemple du plus gros mensonge qu’on se raconte à propos de l’enfance ! Comme si les enfants étaient insouciants. Beaucoup d’entre eux prennent concience de la mort vers 4, 5 ou 6 ans. Ils ont une vie sociale à eux, et même très vite une vie scolaire qui ne leur laisse pas beaucoup le temps de rêvasser. Ils ont leurs soucis, leurs problèmes, leur héritage familial, parfois lourd, qui pèse sur eux avant même eur venue au monde. Ils ont à s’adapter sans cesse à ce que le monde leur impose, un monde d’adultes.

Et leur faire croire au Père Noël n’allège en rien leurs possibles soucis. Au contraire, j’ai toujours considéré que cela était susceptible de briser le lien de confiance qui était censé les unir aux adultes qui comptent pour eux. Comment faire confiance à quelqu’un qui nous ment ?

On me réplique souvent que ce n’est qu’un petit mensonge, un mensonge innocent, qu’en quelque sorte ça ne compte pas comme un vrai mensonge. Mais si c’était un si petit mensonge que ça, il n’y aurait personne pour le défendre bec et ongles. C’est un peu le même type d’argumentation qu’on pouvait voir au temps où des associations féministes voulaient supprimer la case « mademoiselle » des formulaires administratifs : il y a eu une résistance assez solide à ce changement, et parmi les arguments opposés à ce changement, on aimait bien répeter que c’était vraiment pas important du tout, que ces féministes n’avaient vraiment rien d’autre à faire et qu’elles se trompaient complètement de combat. Mais cette résistance en elle-même prouvait bien qu’au contraire, c’est important. Si ce n’est pas important, y a qu’à supprimer la case, et voilà, tout le monde est content, non ? Hé bien non.

Beaucoup d’adultes défendent ainsi le mythe du père Noël, et ils n’hésitent pas, parfois, à le faire même au nom des enfants. Mais sans leur demander leur avis, qu’ils ne peuvent de toutes façons pas donner. Quand on demande aux gens de se rappeler de leur enfance, de comment ils ont vécu ce mensonge, les témoignages sont nombreux et bien plus divergents que ne semblent le croire les défenseurs acharnés de ce « petit mensonge ».

J’en étais là de mes réflexions il y a bien des années. Je me souviens que la première où j’ai tellement tweeté que j’ai fini par atteindre la limite du nombre de tweets postés, c’était au sujet du père Noël, et je n’avais pas encore d’enfant à l’époque ! Le sujet me travaillait pourtant.

Deux enfants plus tard, je n’ai pas changé d’avis. Bien sur, comme beaucoup de parents, mon point de vue a un peu évolué, et mon expérience m’apporte beaucoup. Mais je dirais que, d’une certaine façon, ça a plutôt renforcé mes convictions que le contraire.

Je n’avais peut-être pas tout à faire mesuré à quel point l’histoire du Père Noël est porteuse de sens. La première fois que j’en ai parlé à mon fils, je lui ai dit que c’était une histoire qu’on racontait. A vrai dire, à cette époque, ça ne voulait peut-être pas dire grand-chose pour lui, parce qu’il ne semblait pas (de mon point de vue en tous cas) faire une grande différence entre le réel et l’imaginaire. Mais au fur et à mesure que sa conception du monde se complexifiait, nous parlions du Père Noël comme d’autres choses desquelles on parle volontiers aux enfants, mais dont il ne nous viendrait pas à l’idée de leur faire croire qu’elles existent, comme les licornes ou les dragons. Ainsi se dessinait un monde de croyances et d’imaginaire que nous pouvions faire vivre autant qu’il nous plaisait, au gré de nos rêveries à deux. Si je lui racontais que le père Noël avait beaucoup de travail avec tous ces enfants à contenter, ou qu’il serait bien embêté de ne pas trouver de cheminée chez nous, il pouvait rêver avec moi sans avoir peur d’être privé de cadeaux pour autant. Car les cadeaux, c’est du concret.
Parfois cependant il n’a pas envie d’en parler, ou de partager ses rêveries. Je respecte cela aussi, et je pense que c’est fondamental. Longtemps, il n’a pas posé de questions à propos du Père Noël, ça ne l’intéressait pas. Ca intéresse davantage moi que lui. Je pense d’ailleurs que le Père Noël est avant tout une histoire d’adultes. Et de toutes façons, contrairement à beaucoup d’adultes, je n’ai pas besoin de mes enfants pour rêver. Bien sur, ils m’émerveillent, et c’est un bonheur quand j’arrive à voir le monde à travers leurs yeux. Mais sans eux je rêve aussi. L’enfant en moi n’est pas morte, je la chéris toujours et elle continue d’exister. Moi, si je veux, je peux croire au Père Noël. La croyance, c’est un peu quelque chose d’intime, je ne crois pas qu’on puisse l’imposer aux autres.

Plus tard, pendant un moment, il s’est mis à m’affirmer que la petite souris existait vraiment, pour preuve elle avait déposé une pièce sous son oreiller. En tant qu’adulte, j’ai toujours considéré que je n’avais pas à intervenir dans ce qu’il désirait croire ou non, ni dans un sens ni dans l’autre. Mais s’il me pose une question, je lui dois la vérité. En tous cas, nous discutions, et j’essaie d’être toujours sincère, même quand on parle de choses graves, comme la mort des gens ou des animaux que nous aimons.

Je sais que les enfants ont besoin de rêver. Mais ils ont surtout besoin de parents qui tiennent la route, et sur lesquels ils peuvent compte. Je sais que la vérité n’est pas toujours facile à dire, mais je considère que je la lui dois. Je ne vois aucune raison sérieuse pour laquelle le père Noël ferait exception.

Car ces anciens enfants qui furent si tristes en apprenant que le père Noël n’existait pas, de quoi se plaignent-ils, au fond ? Cela varie bien sur pour chacun, mais chez certains en tous cas on retrouve le sentiment d’avoir été trahi.e. Pour certains l’existence ou non d’un vieux monsieur rouge n’avait pas, en soi, beaucoup d’importance. Mais on leur avait menti.

Parfois mon fils me pose des questions sur Dieu, les croyances, la religion. Et aussi sur le père Noël. Nous discutons de ce que croient les uns et les autres, des différences entre réalité et fiction, croyances et mensonges, entre dire ce que l’on croit juste et dire ce que l’on sait faux, à propos aussi de la délicatesse de laisser croire les autres enfants s’ils le souhaitent. En lui parlant du Père Noël comme d’une histoire, je pensais juste lui dire la vérité. Mais la vérité est porteuse, et l’histoire du père Noël aussi est porteuse de beaucoup de symboles et de questionnements. Sans le savoir, j’ouvrais la voie à beaucoup d’échanges enrichissants, aussi bien pour lui que pour moi.

D’une manière plus pratique, il sait qui achète les cadeaux et à qui les demander, et ça, c’est toujours le plus important pour les enfants, quoi qu’on en dise. Tant qu’ils ont l’essentiel.

7 réflexions au sujet de « (Faire) croire au Père Noël »

  1. A ma première lecture, l’enfant en moi a sursauté et a été horrifiée à la lecture de « L’important c’était surtout qu’on m’offre pas des vêtements ou des livres. » Et pas à cause des vêtements, hein. Et puis j’ai continué le texte, et en effet je n’ai pu qu’acquiescer à la lecture de ‘tous les enfants sont différents’, ‘tous les enfants doivent être respectées en tant que personnes » (oui j’invente une règle de grammaire bizarre avec le genre féminin, je sais et c’est fait exprès). Voilà, au plaisir de te lire de nouveau.

    Pour mes 50ans, ma mère m’a offert des vêtements et un fer à repasser. Et pas de livres, et ben ça m’a bien fait suer. Mais vraiment de chez vraiment.

    • Et oui, tous différents. Mon fils aussi fait la gueule si on lui offre un livre (ce qui ne nous empêche pas de profiter de chouettes moments de lectures) mais ma fille les adore, alors qu’elle n’a même pas 2 ans.

  2. Quand ma fille me demandait si je croyais au Père Noël (elle en avait ramené la croyance de chez sa nounou), je lui répondais toujours que c’est une belle histoire. J’ai toujours eu l’impression qu’elle avait adhéré à fond à cette légende, que cela résonnait en elle et qu’elle en avait besoin, jusqu’au jour où ce sont les copains d’école qui lui ont dessillé les yeux.

  3. Il y a déjà un mois, TroisAns a fait un trait à la craie sur le mur destiné à cet effet, puis il l’a effacé avec l’éponge qu’il tenait dans l’autre main, et il a dit « ça c’est le Père-Noël parce-que il existe pas ».

    <3

  4. Moi j’y vois plutôt une éducation au réel institutionnalisée.
    Quelque part, attendre avec mon frère dans l’escalier, le soir de Noël, que le père Noël passe pour le voir, s’endormir, et apprendre la vérité le lendemain de mes parents, ça a été une première étape fondamentale, pour beaucoup de concepts
    J’appartiens à une classe sociale qui ne peut pas tout acheter
    Mes parents ne sont pas des dieux parfaits, ils mentent
    Ils sont quand-même vachement attentifs et sympa d’attribuer à un autre le fruit de leur travail
    Le réel est plus compliqué que la magie

    Je me souviens de cette sensation d’appartenir plus au « monde des adultes » de me sentir moins naïf et plus armé, intelligent.

    C’est pour ça que ce jeu de dupes est super important, selon moi. Ou alors on est honnête dès le début, ce qui est obligatoire de toute façon dans les foyers plus défavorisés où la frustration économique, la faim, le réel dur frappe super vite.

    J’ai un souvenir de mes camarades de classe moins fortunés qui étaient les seuls à nier l’existence du Père Noël, et je faisais pas le lien, à l’époque.

    • Tu dis que tu t’es senti « plus armé » quand tu as su que le père Noël n’existait pas. C’est justement ça que le mythe du père Noël entretient. C’est un secret gardé par les adultes, et les enfants sont maintenus dans l’ignorance. Ils sont désarmés. Si, comme moi, on analyse les catégories « adultes » et « enfants » non pas comme des catégories naturelles, mais au contraire socialement construites et avec une domination des premiers sur les seconds, donc si on considère les enfants comme une catégorie victimes d’oppression, on se rend compte que le mythe du père Noël est un outil qui contribue et va dans le sens de cette oppression. C’est pour ça que j’effleure le sujet de la maltraitance envers les enfants, parce que je pense que tout relève d’une même dynamique d’oppression. Bien sur que le savoir est une arme, ce qui me pose problème c’est qu’on accorde tant d’importance à en priver les enfants, quand bien même leur inexpérience les fragilise déjà.

  5. Je me pose souvent cette question et finis souvent par en déduire que cette histoire de Père Noël est une trahison, un vaste mensonge, et je me demande souvent comment les enfants, que nous avons nous-mêmes été, pardonnent aux adultes cette vaste supercherie. J’ai toujours peur que mes neveux-nièces me reprochent un jour de leur avoir menti, parce que leurs parents m’obligent à participer à ça. Je ne le reproche personnellement pas à mes propres parents mais quand même.
    Je n’ai jamais parlé à personne de ces questionnements, et ça fait du bien de lire cet article, de savoir que je ne suis pas la seule et que je ne suis pas un monstre de penser que forcer les enfants à croire au Père Noël est violent.
    Du coup : merci :)

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