Débat: faut-il réformer l’industrie?

L’article « Pourquoi je ne participerai plus aux actions réformistes » a suscité de nombreuses réactions. En voici quelques-unes, juste pour donner un aperçu, mais le débat continue dans les commentaires de l’article, donc n’hésitez pas à aller lire la suite pour en savoir plus.

L’avis d’Yves Bonnardel

Merci pour cet article, très réfléchi, argumenté et ordonné de façon très logique. Je l’ai apprécié, l’ai lu avec plaisir, et pourtant je ne suis pas du tout d’accord avec ses postulats de base, ni donc avec ses conclusions.
Je m’en explique, parce que je pense que ce que je peux en dire ici revêt une grande importance pour le développement d’un mouvement animaliste abolitionniste fort – en France et dans le monde.

Je suis moi-même abolitionniste, très investi dans la promotion de l’idée d’abolition de la viande à l’échelle mondiale (cf. le site http://meat-abolition.org), et me sentant également très proche de L214 (dont je fais partie ; ceci dit, ci-dessous, je parle en mon nom et non au nom de L214, et mes analyses ne concernent que moi). Je ne vois en fait aucune contradiction à participer à des actions de L214 du type « contre les oeufs de poules en batterie chez Monoprix » et militer pour l’abolition de la viande. Je pense que la distinction qui est faite ici entre « welfarisme » et « abolitionnisme » est peu intéressante, et même nuisible, et part d’un présupposé très dommageable à la cause animale.

Lisant l’article, mais tout aussi bien la plupart des commentaires, je vois que l’auteure focalise sur le message qui est adressé aux passant-es dans la rue, à qui l’on demande de signer des cartes qui vont être remises au directeur du supermarché. L’auteure dit qu’on n’a alors pas le temps ni la possibilité vraiment de discuter avec les personnes en question pour leur expliquer qu’en fait il faudrait cesser de manger des oeufs, et non seulement s’abstenir de manger ceux issus de poules en batteries. Que ce faisant, on développe un discours qui cautionne finalement le principe d’une exploitation animale, et que vue l’énergie que demande l’organisation de ce type d’action, on ferait mieux d’agir directement en parlant de veganisme, en disant donc aux gens directement et explicitement ce qu’on pense.

Mais c’est là je pense que se trouve le malentendu. Un malentendu qui est lourd de conséquences et, tout aussi grave, qui est lourd de causes.
C’est que ce type d’action, selon moi, n’a pas pour objectif principal de convaincre des gens dans la rue. Pas du tout. Tant mieux si des personnes sont sensibilisées, et changent de comportement de consommation. Mais ce n’est pas le but premier.
Le but est de faire du bruit, donner une image peu agréable de Monoprix, et obtenir le plus de cartes postales possibles à remettre au directeur, de façon à lui montrer qu’on a un impact potentiellement dommageable pour son commerce.
Parce que le but est de faire plier Monoprix. C’est que Monoprix retire les oeufs de poules en batteries de ses rayons. Afin qu’ensuite, on puisse plus facilement faire plier les autres enseignes de la grande distribution. Afin qu’ensuite, une fois un certain nombre de succès ainsi obtenus, on ait non seulement gagné en notoriété et en « respectabilité » (qui ne signifie rien d’autre qu’être pris au sérieux), on puisse de même engager d’autres combats, et les gagner plus facilement, en ayant acquis une puissance d' »intimidation » sur les acteurs de l’exploitation animale (circuits de la grande distribution compris).
C’est-à-dire que le but est politique. L214 construit une stratégie qui vise au final à pouvoir intervenir sur les rapports sociaux en général, sur les structures et les institutions, en développant son influence aux niveaux économique et politique.

Là où je veux en venir, c’est que je trouve très préoccupant qu’on ait tant de mal, dans le mouvement animaliste en général, et français en particulier, à analyser de façon politique les actions à mener. Je ne dis pas simplement : « de façon stratégique ». Je dis bien : « de façon politique ».

Le texte le montre bien : il se focalise sur le fait de convaincre des individus qui passent par hasard par là, de devenir vegans. Mais on ne change pas une société de soixante millions de personnes en abordant les individus un par un, en les prenant entre quatre yeux, et en les convaincants de changer de comportement, de type de consommation, de mode de vie, ou même d’idées.
Le collectif égalitariste Lausanimaliste a calculé qu’en Suisse, il naît chaque année bien plus de nouveaux humains qu’on ne peut dans le même temps logiquement en rendre vegans par cette méthode « individualisée ». Il est bien entendu que c’est pareil en France, ou n’importe où dans le monde. On ne change pas un système bien implanté d’exploitation et de domination, en discutant avec chacun. En utilisant la « stratégie de la conversion individuelle », comme disent les Lausanimalistes. On n’a pas le temps, l’énergie et les ressources pour cela. Personne n’aurait ce temps-là, cette énergie et ces ressources.
C’est d’ailleurs pour cela que je tente de populariser l’idée d’abolition de la viande. Il ne s’agit plus de convaincre (« convertir », comme disent de nombreux végétariens ou vegans) les gens individuellement de changer leur type de conso ou leur mode de vie, mais il s’agit de changer la société tout entière, de changer la culture globale dans laquelle chacun de nous baigne, en s’adressant directement à l’ensemble de la société, par la même voie qu’ont suivie tous les mouvements politiques depuis toujours : par des stratégies de revendication politique, qui s’adressent à tous, qui prennent la société à partie, qui bousculent la culture dominante et les idées reçues, qui rendent publiques et explicites un refus (celui de la domination) et une exigence (celle de l’abolition) et ainsi brisent le tabou qui veut que la remise en question de la viande soit une affaire strictement personnelle.

La stratégie « végétariste » ou « véganiste » (selon moi les deux reviennent à peu près au même) entérine au contraire ce tabou selon lequel remettre en question la conso de viande doit rester une question personnelle. On s’adresse à chacun pour le convaincre, individuellement, et même si on utilise des arguments généraux et des principes de morale universaliste, le fait même de s’adresser à chacun dans le but qu’il considère en son fort intérieur s’il va continuer ou non à faire torturer et à faire tuer d’autres êtres sentients, ce seul fait en lui-même conforte chacun dans l’idée qu’il s’agit d’une décision personnelle et non d’une obligation qui ressortirait d’une morale universelle, impérativement applicable à tout le monde.

Le plus important effet de la végéphobie dans laquelle nous sommes immergés, et que nous avons intégrée, c’est peut-être bien le fait que nous acceptons de nous laisser catégoriser comme végétariens, ou végétaliens, ou vegans, c’est-à-dire des catégories qui définissent au pire de simples « modes de vie », au mieux des « éthiques de la vertu ». J’appelle « « éthiques de la vertu » des éthiques qui ne posent pas les problèmes en termes universels (les notions d’égalité, de justice, etc.) mais en termes de « vivre vertueux », « être vertueux », c’est-à-dire, en termes purement personnels. Se définir comme végan, ou comme non-violent, vouloir vivre « sans cruauté » (la notion de cruauté renvoie à une intention, donc à quelque chose de personnel) par exemple, c’est se définir en terme d’éthique de la vertu. Chacun est libre de choisir d’être vertueux ou non, et est d’ailleurs aussi libre de choisir quelles vertus il souhaite honorer. Dans une telle perspective, la question de l’exploitation animale reste rapportée au libre choix de chacun, au lieu que dans une perspective « universaliste », elle est nécessairement condamnée en général, d’une façon qui vaut logiquement pour tous. Qu’il s’agisse de mode de vie ou d’éthique de la vertu, l’approche reste individualiste, conforme à ce que nous demande une société libérale. Le danger que nous représentons potentiellement pour cette société d’exploitation est dès lors pour elle plus simple à circonscrire. Ces identités vertueuses semblent, au final, freiner la montée en puissance de la remise en cause de l’exploitation animale. J’oppose à ces identités vertueuses des identités explicitement politiques : partisan des droits des animaux, opposant au spécisme, égalitariste, etc.

Or, on le voit bien avec ce texte, le mouvement animaliste peine à concevoir ses modes d’action d’une façon politique, comme le ferait (presque) n’importe quel autre mouvement qui veut changer le monde (mouvement contre le racisme, mouvement féministe, syndicalisme, etc.) ; il les conçoit toujours « individualisés », comme s’adressant aux individus pris isolément, et, pire, comme s’adressant avant tout aux consommateurs, et non aux « citoyens » (qu’on me pardonne l’usage de ce mot ; je veux dire : aux personnes en tant qu’elles sont acteurs moraux et politiques).
Ici, dans cet article, tout est ramené à quoi dire aux passants, quel message leur délivrer, comment les convaincre. Comme si c’était là le but de l’action, comme si l’objectif principal était de sensibiliser les passants à la question animale ! Tant mieux si ça peut aussi être fait ce faisant, c’est toujours ça de gagné, mais ce serait désespérant que de cantonner ses espoirs à la possibilité d’influer plus ou moins sur les comportements de quelques individus ! L’idée de L214, selon toute vraisemblance, est de gagner publiquement un combat, qui puisse servir de tremplin vers d’autres victoires, et ainsi de suite. Chaque combat d’ailleurs est très important en lui-même : si Monoprix retire les oeufs en batterie de ses rayons, ce seront des dizaines de millions d’oeufs qui cesseront d’être produits de la sorte. Rien que ce seul objectif est infiniment plus important que le fait de convaincre quelques personnes de devenir vegans. Mais il y a une sorte de réflexe conditionné dans notre mouvement, un aveuglement, une myopie, qui font qu’on n’arrive pas à raisonner en termes de campagnes, de rapports de force à gagner, de culture à changer, etc. Penser au-delà de l’individuel, au-delà du court terme, au-delà de l’acquis immédiat (une personne vegan en plus), mais se projeter dans l’action politique à moyen et long terme, dans l’action qui vise à changer la société (et non spécifiquement les individus).
Or, ici, c’est bien de cela qu’il s’agit. Comme je le disais, remporter une victoire avec Monoprix est important dans le cadre d’une stratégie politique à moyen terme. Il est illusoire actuellement, pour obtenir quelque gain que ce soit, d’arriver à faire plier un gouvernement qui se met tout entier au service de l’agro-industrie. Restent les acteurs privés, les circuits de la grande distribution, sur lesquels on a quelques moyens de pression à notre portée.
Il y a de nombreuses raisons globales de mettre en avant tout spécialement le problème des oeufs en batterie. Outre le fait que les gens désavouent déjà ce mode de production tout en continuant pourtant de les consommer, il y a surtout le fait que la filière aviaire doit changer les cages en janvier 2012, pour des cages à peine plus grosses (mais qui vont lui coûter très cher, ce qui fait qu’une fois les changements faits, la filière bloquera tout espoir d’amélioration ultérieure). Lancer un message fort en direction de la filière, comme quoi il existe une opposition grandissante et de plus en plus active à ce type d’exploitations, peut amener un plus grand nombre de producteurs à se tourner d’emblée vers des exploitations un peu moins monstrueuses, comme les élevages au sol ou en plein air. Ce qui alors fragilise un peu plus la sous-filière « batterie » et permettra de plus facilement continuer à l’attaquer dans le futur. Etc. Le but étant que, dans un effet « cascade », chaque succès constitue le tremplin vers des victoires futures, qui chacune non seulement transforme la vie des animaux concernés, mais aussi a un impact sur la façon dont la société considère les animaux.Bon. Mais au lieu tenter d’évaluer les actions menées avec des critères globaux, qui tiennent compte de l’état actuel du rapport de force politique, le mouvement animaliste continue de parler de rendre des gens vegans. Francione, par exemple, qui se dit abolitionniste, continue de considérer la promotion du veganisme comme l’action à mener par excellence pour changer le monde pour les animaux. Je l’ai déjà expliqué, on n’a jamais changé une société en agissant sur les individus un à un. Ni non plus, à mon avis, en s’adressant au consommateur et non au « citoyen ». C’est pourquoi, je le répète, je milite pour que se développe à l’échelle mondiale un mouvement pour l’abolition de la viande, qui soit un mouvement de revendication, calqué sur le modèle de n’importe quel autre mouvement revendicatif.

Les Lausanimalistes ont fait une conférence lors d’un congrés de militants pour les droits des animaux, qui s’intitulait « Pour l’abolition de l’exploitation animale. Pour l’abolition du veganisme. » Ils ont le chic pour trouver des titres choquants. Tant mieux. Il ne s’agit pas pour eux de critiquer le fait de refuser tous produits de l’exploitation animale ; il ne s’agit pas pour eux d’opposer végétarisme à véganisme non plus ; ils sont quasiment tous vegans eux-mêmes. Alors, de quoi s’agit-il ?
Ils veulent dire ainsi que le veganisme, c’est-à-dire, l’idéologie qui affirme que l’on va changer le monde pour les animaux en convaincant chacun de devenir vegan, est un cul-de-sac politique. Une idée néfaste, et même désastreuse, pour les animaux. Et que qui veut « l’abolition de l’exploitation animale » doit rompre avec cette idéologie, et commencer à réfléchir à comment agir politiquement, comment intervenir dans « la vie de la cité » pour en changer la morale, les idées, les structures, les institutions. A un niveau global. Et non pas individuel. En revendiquant publiquement, en prenant pour matériau les sensibilités, la culture, la conscience politique, les rapports de force concrets, etc.
Les opposant à l’esclavage au XIXe siècle ne se cantonnaient pas à promouvoir le boycott du coton ou du sucre, fruits du travail des esclaves. Ils utilisaient ces boycotts comme rapport de force, et comme promotion concrète de l’idée qu’il fallait abolir l’esclavage. Leur action portait fondamentalement sur une modification du rapport culturel de leur société à l’esclavage, en revendiquant publiquement l’abolition – cette revendication en soi était une action importante, en ce qu’elle imposait l’idée que l’esclavage n’était pas « une affaire privée » mais bien une question politique et sociale comme d’autres questions importantes.

Je pense comme les Lausanimalistes, et comme d’autres antispécistes italiens et français, qu’il faut rompre avec l’idéologie du veganisme. Je trouve que cet article illustre bien les travers vers lesquels elle nous entraîne à notre insu, et auxquels on a du mal à résister. Pourtant, il nous faut nous battre au mieux que nous pouvons pour les animaux : ils n’ont que nous comme espoir !

Des textes à ce sujet existent déjà. « Au sujet de la pureté« , de Françoise Blanchon, Cahiers antispécistes n°7, juin 1993 ; l’excellent « Diffuser le mode de vie vegan : une critique« , de Antonella Corabi, dans la brochure Réflexions sur la Veggie Pride. Et aussi, « Faut-il promouvoir le véganisme ? Mode de vie et action politique » de Cécile Bourgain, aux Estivales de la question animale. Enfin, le livret « La végéphobie ou le rejet du végétarisme pour les animaux et la discrimination des personnes végétariennes. Quelques réflexions à propos des causes, des conséquences et des perspectives de lutte » argumente que l’écueil du véganisme (et du fait de se définir vegan, c’est-à-dire selon un mode de vie, plutôt que par un projet politique) serait un des effets pernicieux de notre propre végéphobie intégrée.


Ma réponse

Merci d’avoir pris la peine  de développer ton opinion ici;
Je pense que ce qui diffère, au fond, dans nos points de vues respectifs, c’est notre vision du véganisme.
Pour moi le véganisme est avant tout un acte politique. Bien sur c’est aussi un acte de consommation. Mais ce n’est aucunement un acte de pureté personnelle.
J’ai d’ailleurs déjà abordé le sujet de « mythe de la pureté » dans plusieurs articles (il y en a d’ailleurs un à ce sujet dans le dernier numéro d’Alternatives Végétariennes).
Réduire le véganisme à un acte de pureté personnelle est justement le piège dans lequel il ne faut pas tomber, à mon avis. c’est pourquoi le texte d’Antonella Corabi, par exemple, m’avait semblé intéressant. Quand à « au sujet de la pureté » de Françoise Blanchon, il m’a justement aidée à me poser les bonnes questions par rapport au véganisme et au militantisme pour les animaux en général. Ce que j’en retiens, c’est qu’il faut que le véganisme soit un acte politique avant tout.
Certes, les gens partent de très loin. Mais je pense aussi qu’il ne faut pas les sous-estimer. Ce que je souhaite, ce n’est pas d’aller voir individuellement chaque personne en lui expliquant le pourquoi du comment devenir végane. De toutes façons, c’est une décision que chacun prend… Tout comme chacun décide pour qui il/elle va voter. Et dire « votez pour machin ! » ne change rien à cette décision finale.
Ce que je propose n’est pas une approche individuelle des individus, mais une campagne d’information à grand échelle. Les gens ne souhaient pas devenir véganes car ils ne savent pas que c’est possible et qu’ils en ont peur. Je n’ai pas à les faire devenir véganes. Le but serait d’informer, tout simplement. D’informer sur les possibilités. Les gens deviendront véganes parce que c’est ce qu’ils voudront.
Je ne crois même pas qu’il y ait besoin d’expliquer aux gens pourquoi il faut devenir végane. La société est en train d’évoluer. La grande majorité des gens ne sont pas à l’aise avec le fait de tuer un animal. Autrefois, on tuait le cochon dans les campagnes, et il fallait faire avec. Ce temps est révolu.

 

Ce calcul des lausanimalistes, je n’y crois pas une seconde. Je ne sais pas comment ils l’ont fait, mais je suis à peu près sure qu’ils n’ont pas tenu compte du fait qu’une personne végane va, dans la grande majorité des cas, rendre plusieurs personnes véganes au cours de sa vie. D’ailleurs le simple fait que tous les véganes que je fréquente ont constaté dans leur entourage que certaines personnes suivent leur exemple sans même y avoir été invitées, cela montre bien que la société évolue.

Le problème du projet d’abolition de la viande, c’est qu’on n’arrivera jamais à abolir quoi que ce soit tant que d’énormes enjeux financiers seront en jeu et que 99% des gens sont pour… Il y a un bras de fer avec l’industrie qui n’est qu’une facade: l’industrie va céder sur des points peu importants, pour être certaine d’être gagnante au final. Quand je bossais à l’INRA, je lisais souvent des publications sur le bien-être (courantes dans les labos « comportement »). Il y était régulièrement précisé qu’il s’agissait de concilier bien-être animal et rentabilité. D’augmenter au maximum le bien-être, dans la limite où la rentabilité l’autorise.

Les scientifiques le savent, les éleveurs le savent. Ils sont tous pour le bien-être animal. Mais ils n’accepteront jamais de sacrifier de l’argent pour ça, encore moins de ne plus exister. Je n’ai peut-être pas bien compris le principe, mais je ne vois absolument pas comment on peut espérer abolir quoi que ce soit de rentable, à commencer par la viande, en travaillant main dans la main avec l’industrie.

 

Je ne reproche à personne de « pactiser avec l’ennemi » parce que, justement, je ne crois pas à ces histoires de pureté personnelle. Pour autant, je ne crois pas qu’il faille travailler avec l’industrie. Ils ne sont pas bêtes, ils savent très bien jusqu’où ils doivent aller… La raison pour laquelle il faut, à mon avis, avoir un discours clair, se démarquer des adeptes du bien-être animal (qui sont, avant tout, les éleveurs eux-même), ce n’est pas pour avoir la conscience tranquille, ni pour être pur et parfait. C’est simplement parce que je pense que c’est comme ça que ça marche. Les gens seront véganes parce qu’ils sauront qu’on a le choix entre être végane et être pour l’utilisation d’animaux, qu’elle soit ou non « respectueuse du bien-être ».
Je ne sais pas d’ou vient cette idée selon laquelle il n’y a pas de revendication dans le fait même d’être végane. J’ai peur qu’elle vienne des véganes eux-même, car il n’est pas toujours facile d’être végane dans une société non végane… « laisse moi manger mes haricots et je te laisserai manger ta viande ». Mais c’est faux: être végane, c’est être opposé à l’utilisation des animaux. Pas seulement pour soi-même, mais en général. Je ne vois pas pourquoi on serait d’accord avec l’utilisation des animaux pour les autres mais pas pour soi.

 

La stratégie de l’éducation au véganisme n’est pas de rendre chaque personne végane une par une, mais plutôt de banaliser le véganisme, de sorte qu’il soit de plus en plus facile de devenir végane, et que la société évolue naturellement vers la remise en question du statut de l’animal. L’industrie de la viande disparaitra quand suffisamment de gens y seront opposés, de même que toutes les autres industries. L’intérêt de rendre végans un maximum de gens, c’est justement parce que nous sommes actuellement trop peu nombreux pour avoir une véritable portée politique. Lorsque suffisamment de gens refuseront l’exploitation animale, les industries seront véritablement en danger.

 


L’avis de Kwaice (blog: La Pilule Rouge)

Je ne comprends pas du tout ce projet d’abolition de la viande.

On vit dans une société où le spécisme est si profond que j’ai beaucoup de mal à imaginer cela. Manger de la viande est aussi naturel que de respirer pour 99,9% de la population. La société n’acceptera ja-mais d’abolir la viande.

Pourquoi est-ce qu’elle soutiendrait une telle revendication? Ca lui paraîtra tout simplement arbitraire et pour cause, ça l’est. Et encore une fois, le message est confus: pourquoi seulement la viande ? pourquoi pas la fourrure aussi alors ? pourquoi pas les cirques ? pourquoi pas les delphinariums ? les animaleries ? la soie ? n’est-ce pas spéciste de vouloir abolir seulement la viande ? pourquoi n’abolirait-on pas toute utilisation des animaux en une fois?

Comment comptez-vous mettre sur pied une puissance politique pouvant revendiquer l’abolition de la viande, sans une population végane politiquement viable pour vous appuyer, sans éducation végane derrière ?

Vous attaquez une des industries les plus puissante au monde, capable d’injecter des milliards de dollars en propagande, de front, sans s’attaquer à son point faible, l’éducation végane ?

En demandant à une société qu’on n’éduque pas à réfléchir sur le statut des animaux d’appuyer cela?

« Les activités qui causent des torts majeurs à autrui ne relèvent pas de la liberté de chaque individu. Il appartient à la société de les interdire par la loi. »

La loi est très claire: les animaux ne sont pas autrui, les animaux sont des objets, des choses, des marchandises, ils ont un statut légal de propriété. Ils n’ont pas un statut de personne. Il est légal de les tuer (et toute autre atrocité) à partir du moment où ça engendre un bénéfice économique pour le propriétaire.

Jamais, dans une société non-végane, la viande ne sera abolie, tant que ce statut juridique de propriété ne sera pas modifié en statut juridique de personne.

Et ce n’est que lorsqu’on atteindra une population végane politiquement viable, et il n’y a que par l’éducation végane positive et créative qu’on y arrivera (ce que refuse, voir s’obstine, de faire la grande majorité du mouvement des « droits des animaux »), que l’on pourra abolir ce statut de propriété.

Je ne comprends pas la démarche, demander l’abolition de la viande sans éduquer la société derrière. Viser une puissance politique sans rien derrière.

Lorsque L214 fait des campagnes ciblées contre les œufs en batterie comme contre Monoprix :

-on présente implicitement les œufs plein-air, au sol, bio comme moralement différenciables
-on présente implicitement tous les autres produits animaux (laits, fromages & co) comme moralement différenciables
-on sous-entend que le fournisseur est responsable du problème et pas le consommateur
-on ne remet pas en cause le statut de propriété des animaux

Pire, avec ce genre de campagne, L214 est une association de « droits des animaux » qui fait passer quel message au public ? : il n’est pas immoral de consommer des produits animaux en soi (l’utilisation n’est pas problématique, les animaux sont là pour nous), ce qui est problématique c’est la façon dont c’est produit (traitement). Selon moi, c’est un message tout simplement catastrophique pour les animaux.

Je ne comprends pas comment des abolitionnistes peuvent s’engager dans ce genre de campagnes contreproductives.

Vous renforcez le spécisme de notre société et espérez y
mettre fin ?

 

Je ne doute pas une seconde de la sincérité de cette revendication politique (même si j’ai de sérieux doutes quand à sa réussite sans une éducation végane du public).Mais quand je lis les compte-rendus de la JMAV (http://fr.m-eat.org/wiki/JMAV2010_compte-rendus_francophones), il faut bien se rendre à l’évidence que ce n’est qu’une campagne abolitionniste présentée autrement. Rien de plus.

Animal Equality, un groupe abolitionniste, fait la même chose, couramment, sans attendre une « journée mondiale » pour faire passer un message clair que TOUTE notre utilisation des animaux implique souffrance et mort inutile. La différence avec votre mouvement c’est qu’on explique aux gens comment et pourquoi agir individuellement.

Et ils balayent le welfarisme contreproductif de leur action, pas de campagne ciblée sans promotion du véganisme et mise en avant du problème du spécisme, pas de campagne spéciste, pas de campagne réformiste.

Voilà, pour moi, un groupe de droits des animaux efficace et cohérent.

Si les organisations des droits des animaux utilisaient systématiquement leur temps et leurs ressources à faire ce qu’Animal Equality fait, vous n’allez pas me faire croire que le nombre de vegan n’augmenterait pas de manière significative. Le spécisme serait de plus en plus remis en question dans notre société et la revendication pour l’abolition, non pas de la viande, mais de tout l’esclavagisme animal ne pourrait être que prise de plus en plus au sérieux.

La revendication politique de l’abolition de la viande est une idée intriguante, même si je ne vois vraiment pas comment y arriver sans l’appui de notre société spéciste, jamais remise en cause par les groupes dominants de « droits des animaux ».

Mais le welfarisme n’a pas sa place dans le mouvement des droits des animaux et dans le mouvement abolitionniste.

Je maintiens que les campagnes de L214 sur les oeufs en batterie sont inutiles et contreproductives si on vise un jour la revendication politique de l’abolition. Une perte de temps et de ressources.

A noter que le message au public lors de cette JMAV est complètement confus :

https://picasaweb.google.com/meat.abo.day/USAPhiladelphia#5436358207515001906
: La pancarte à gauche mentionne « what’s wrong with milk and eggs » et la fille au milieu porte une pancarte de PETA (une organisation connue pour marcher main dans la main avec les exploitants et pour son sexisme) avec bien évidemment Pamela Anderson « join the VEGETARIAN revolution »… ?

25 réflexions au sujet de « Débat: faut-il réformer l’industrie? »

  1. Quelques commentaires, pour appuyer le texte de Yves.
    L’elfe, ce n’est pas parce qu’un truc va de soi pour toi que c’est clair pour les gens. Évidemment, si on pense que c’est mal pour soi de manger des animaux ça vaut pour tout agent moral, mais ça n’apparaît pas forcément comme ça aux yeux des spécistes. La mauvaise foi des gens n’a pas de limites. Quand je suis devenu vegan on m’a sorti que j’étais dans la pureté, que ma religion m’interdisait ceci ou cela, alors que je ne parlais QUE d’éthique. Ne parler que de « consommation éthique » ça sous entend que l’autre consommation est légitime. Pense au commerce équitable : aux yeux des gens ça apparaît comme clairement bon d’acheter commerce équitable, mais pas comme illégitime d’acheter du café normal.

    Kwaice, parler de viande est une simplification car il faut un intitulé qui ne fasse pas 3 km, mais ça inclus bien sûr cuir, fourrure, etc. Et il me semble que tu pars du principe qu’il faut d’abord une bonne base de végans pour parler d’abolition de la viande. Le problème c’est qu’aucun mouvement social ne fonctionne ainsi. Personne n’a dit, par exemple, « attendons qu’un nombre significatif de maris aient renoncé à battre leur femme pour proner l’interdiction de la violence conjugal », ou « attendons qu’une majorité de consommateurs boycottent le coton pour parler d’abolir l’esclavage ».
    Tu pars aussi du principe (et l’Elfe peut-être aussi) que tout convaincu est forcément végan et que tout mangeur de viande est un fieffé spéciste. Or il y a des tas de gens qui pensent que les végé ont raison mais qui mangent de la viande parce qu’ils n’arrivent pas à se passer du goût ou pas convention sociale.

    • C’est justement parce qu’il n’y a pas assez de vegans que les gens mangent de la viande par convention sociale. Et le goût dépend aussi fortement des conventions sociales. je pense que si tant de gens mangent de la viande,  ce n’est pas parce qu’ils sont spécistes, ou plutot si, mais le spécisme est une justification a posteriori de leur comportement. Les gens sont aussi spécistes parce qu’ils mangent de la viande. Pour ce qui est des luttes sociales, je vais dire exactement le contraire de ce que tu dis: on a pu condamner la violence conjugale qu’à partir du moment où un certain nombre de personnes étaient contre, y compris les hommes. C’est triste, mais si 98% des hommes battaient leur femme et trouveraient ça normal, le mouvement féministe en serait là ou en est le mouvement antispéciste.

  2. Mais non, on n’est pas dans la situation ou 98% trouvent normal de manger des animaux.
    Selon une étude d’un organisme issu de l’agro-alimentaire USA, à l’affirmation :

    « Si les animaux de ferme sont traités décemment et humainement, je n’ai pas de problème à consommer de la viande, du lait et des oeufs »,
    – 51% des américains expriment un fort niveau d’accord avec cette affirmation (niveau 8 à 10)
    – 42% un niveau modéré (niveau 4 à 7)
    – 7% un faible niveau (niveau 0 à 3)

    Tous ces gens moyennement d’accord ou pas d’accord du tout sont inactifs avec la stratégie « vegan ou rien ». Alors qu’ils pourraient soutenir un mouvement plus politique.

    J’ai aussi l’impression que tu sous estimes le rôle des institutions dans les comportements sociaux.

    Quant au commentaire qui dit « il faut être contre toute exploitation pour être cohérent », je trouve au contraire qu’il faut séparer les problèmes parce que les gens ne sont pas cohérents. Si on avait dit « abolir l’esclavage c’est trop restreint, pour être cohérent il faut demander les droits civiques complets et puis les droits des femmes et puis et puis… Les féministes racistes, les anti-racistes sexistes ou autres anti-esclavagiste un peu racistes sur les bords n’auraient pas suivi et ça aurait piétiné longtemps.

    • Justement. Ces chiffres montrent que les gens sont prêts à entendre parler du véganisme. 98% des gens mangent des animaux, et beaucoup ont un problème avec ça sans forcément y avoir réfléchi.

      Le truc c’est que tu présentes déjà le véganisme comme quelque chose de difficile et d’extrême. Alors qu’il n’en est rien. C’est ce qu’il faut que les gens comprennent.

      Et personne n’a dit « vegan ou rien ». Ca ne veut rien dire. Personne n’est obligé d’être vegan pour s’intéresser à la cause des animaux. Simplement, y penser, savoir que c’est possible, et surtout, comprendre que c’est ce qu’il y a de mieux.

  3. Ce que je constate par rapport à ce sondage, c’est que quasi 100% des sondés sont d’accord avec le fait que les animaux peuvent être utilisés en soi, sont des marchandises, ont un statut de propriété, mais qu’il faut par contre faire attention à la manière dont on les traite. Rien de neuf. Quasi 100% sont d’accord avec le fait que l’utilisation des animaux en soi n’est pas problématique mais que le traitement l’est. On voit bien le mouvement viande heureuse.

    Mais, grand ‘mais’, les groupes dominants des droits des animaux, les groupes welfaristes et neo-welfaristes vont également dans ce sens, la régulation de l’exploitation, faisant miroiter aux gens qu’on peut être un omnivore consciencieux.

    Alors pourquoi, par quelle logique, pensez-vous qu’ils seraient d’accord avec l’abolition de la viande ? Ils pensent que les animaux peuvent être utilisés comme marchandises et les groupes animaliers les -appuient-.

    Si demain on fait un sondage par rapport à l’environnement, la majorité des sondés répondront probablement en faveur de l’environnement. Est-ce qu’on va dès lors demander l’interdiction des voitures ? Vous pensez que les gens vont voter pour ? Pourquoi est-ce qu’ils voteraient pour une proposition qui les emmerderaient au plus au point.

    Les groupes des droits des animaux présentent les vegans comme des fanatiques, comme un moyen optionnel de réduire la souffrance. Pourquoi est-ce que les gens voteraient pour une proposition qui en somme veut dire : « voulez-vous devenir vegan ? »

    Je pense que vous vous trompez avec votre exemple sur l’abolition de l’esclavagisme. Je comparerais plutôt la demande d’abolition de la viande avec un groupe des droits de l’homme demandant l’abolition de l’esclavagisme des asiatiques, mais pas des africains.

    Ca reste à mes yeux une campagne spéciste.

    En quoi est-ce qu’un intitulé « pour l’abolition de l’utilisation des animaux » ferait 3km. Pourquoi il faut toujours un message confus.

    Je dois dire que l’idée est vraiment séduisante sur papier mais en pratique je ne vois vraiment pas les gens voter pour l’abolition de la viande, à part les vegans, végétaliens ou végétariens.

    Comme je ne vois pas les gens voter pour l’interdiction de la voiture, excepté peut-être les écolos convaincus.

    Il était bien plus « facile » et cohérent à mes yeux de demander l’interdiction de la violence conjugale et de l’esclavagisme non seulement car ces problèmes sociaux concernaient des membres de notre propre espèce et, je pense, on ne peut pas dire que 99% des gens à l’époque battaient leur femme et avaient un esclave, les proportions étaient différentes, je ne sais pas à quel point mais je pense pouvoir m’avancer en disant qu’il s’agissait plutôt d’une « minorité ».

    Ici on est plutôt dans un monde où 99% des gens battent leur femme, et ce 3 fois par jour et ont un esclave. Et les groupes des droits de l’homme leur disent qu’ils peuvent le faire, bon c’est mieux de ne pas le faire du tout, mais en soi c’est pas un problème, mais qu’ils devraient plutôt utiliser un fouet en plastique plutôt qu’en cuir car le cuir ça fait quand même un peu trop mal et éviter de cogner la tête, essayer plutôt sur les côtes.

    Et que pour leurs esclaves, il faudrait quand même songer à leur donner un coussin pour dormir et une chambre un peu plus grande pour y vivre à 10 parce que c’est pas très sympa.

    C’est ça le mouvement actuel des droits des animaux.

    Alors certes on peut revendiquer la fin de ces pratiques, je suis évidemment pour ces interdictions et je voterai en faveur si cette demande arrive un jour, mais autant la population, que les institutions et les politiciens, battent leur femme 3 fois par jour et ont un esclave. Je dirai que le combat est très très mal barré sans plus de soutien.

    Maintenant je me trompe peut-être, je suis peut-être trop pessimiste. En soi je soutien votre projet mais je pense que l’éducation végane est primordiale dans sa réussite.

  4. Chris, avons nous lu le même sondage ? Il montre que 7% des américains sont contre l’exploitation des animaux *même si ces derniers sont bien traités*, que seule une moitié est parfaitement à l’aise avec, et vous l’interprétez comme quasiment 100% sont d’accord avec l’exploitation. Après c’est peut-être l’histoire de la bouteille à moitié pleine ou à moitié vide, mais je vous trouve bien pessimiste…
    Pourquoi pas « abolition de l’utilisation des animaux » ? Parce que ça noierait le poisson, tous les débats s’embourberaient sur l’expérimentation animale qui-permet de-sauver-des-vies-zhumaines, sur les zoos qui préservent des espèces menacées, sur les animaux de compagnie (perso je ne suis pas contre), alors que 99,9% de l’exploitation provient de l’industrie de la viande et de la pêche.
    L’abo de la viande n’est pas spéciste, par contre elle n’est pas antispéciste. On peut être spéciste et néanmoins la soutenir, c’est là toute sa force.
    L’argument « Les gens sont spécistes, donc personne ne va soutenir l’abolition de la viande » est très étrange. N’est-ce pas exactement la même chose du véganisme ? Au début d’un mouvement, que ce soit l’abo ou le mouvement végan, il n’y a par définition qu’une poignée de convaincus.

    • Le truc c’est que pour avoir participé à la campagne d’abolition de la viande, c’est classiquement le genre d’actions ou les gens nous prenaient, au mieux, pour de doux dingues, si pas pour des gros tarés. Dire aux gens qu’on demande l’abolition de la viande, on passe pour des extrêmistes, c’est même agressif pour eux, car on les « prive » de quelque chose. Dire aux gens qu’on peut se passer de produits animaux, c’est déjà nettement plus facile à tenir comme discours. Et c’est aussi une façon d’aborder le problème du spécisme. Tout dépend comment on considère le spécisme. Les gens sont spécistes, mais c’est surtout leur mode de vie spéciste qui les empêche d’adopter un point de vue antispéciste. Mais quandon regarde d’un point de vue philosophique et logique, l’antispéciste est plus facile à défendre, je veux dire, objectivement, alors que le spécisme n’a aucune base morale.

  5. Après réflexion, le fait que le débat de l’abolition de la viande soit amené sur la place publique est un point intéressant. Je serai très curieux de voir comme cela évolue.

    Je ne demande sincèrement qu’à me tromper quand je dis que je ne vois pas le public soutenir cela.

    A côté de ça, je suis totalement contre la réforme de l’industrie pour tous les points évoqués plus hauts, en long et en large sur le blog de Francione, et par logique avec l’objectif visé: l’abolition.

    On ne peut pas revendiquer l’abolition tout en soutenant des réformes de l’esclavagisme animal. On voit très bien que le réformisme est un cul-de-sac et c’est on ne peut plus confus avec la revendication première. Une perte de temps et de ressources.

    L’éducation végane, qui est une campagne abolitionniste, reste à mes yeux la manière la plus efficace d’aider les animaux et aidera à construire un mouvement plus solide pour soutenir votre projet d’abolition de la viande.

    Les welfaristes et neo-welfaristes pensent que les campagnes de bien-être sont des petits pas en avant, je pense personnellement que ce sont des grands pas en arrière par rapport au véganisme.

    • je n’ai pas été convaincue par la campagne d’abolition de la viande quand j’y ai participé, j’avais vraiment l’impression d’agresser les gens. Le discours c’était « on est contre la viande, oin veut l’abolir. Oui, même pour vous ». Cela dit, je ne dis pas que c’est inutile. Mais je trouve que c’est beaucoup plus habile de dire aux gens qu’ils peuvent se passer de produits animaux, car on ne les agresse pas.

      C’est là qu’y a un malentendu avec le truc de la pureté personnelle. Ne pas agresser les gens, c’est ne pas leur dire « je suis contre le fait que tu manges de la viande ». alors que leur dire « tu peux te passer de viande si tu le veux », ce n’est pas agressif. Mais il ne faut pas confondre ce « tu peux te passer de viande » avec un: « je me passe de viande mais je ne suis pas contre la viande, c’est juste que moi je veux être pur et parfait ». Etre végane c’est être contre la viande, point. (et le reste bien sur). mais c’est aussi accepter de vivre dans un monde non végane, et essayer de faire en sorte que les gens comprennent que, contrairement à ce qu’ils croient, manger des produits animaux n’est pas spécialement dans leur intéret.

  6. L’elfe > Peut-être est-ce parce que tu continues de raisonner comme l’a montré Yves, en te focalisant sur la réaction des passants dans la rue. Là n’est pas le but de la campagne. Le but est de lancer un débat public, et avant ça de rendre l’idée connue et pensable.
    Ensuite, peu importe qu’il y ait des gens qui se sentent agressés (c’est même bon signe, que l’idée dérange). Le public qui sera convaincu dans un premier temps, c’est les 7% à 10% des gens mal à l’aise avec la consommation de chair animale (végans ou pas), les 93% autres peuvent ricaner, on s’en fout.
    Je connais des tas de gens qui sont d’accord avec moi mais qui n’ont pas le courage de devenir végé, ceux-là (au contraire des passants dont tu parles) sont plus détendus quand on défend l’idée d’abolition de la viande que quand on défend le véganisme, car il leur est plus facile de concéder la 1ère conclusion (Tu as raison, il faut interdire la viande) que la 2ème (tu as raison, je dois devenir végan).

    • Les réactions des gens sont intéressantes et pas seulement celles à chaud. Bien sur il faut aussi les analyser. Tu crois vraiment que les gens, après avoir vu nos banderoles « abolition de la viande », une fois qu’ils auront bien rigolé, vont se dire « finalement c’est peut etre pas une mauvaise idée »? Peut etre 0,1% d’entre eux. Alors que face à un stand de promotion du véganisme, le chiffre de personnes intéressées sera beaucoup plus élevé, et même parmi ceux qui auront trouvé ça ridicule dans un premier temps. Si les gens n’ont pas le courage de devenir végé, il faut les aider à affronter cela et non pas leur supprimer la viande de force… Toi et moi savons (j’espère!) que ce sont là des peurs non rationnelles.

  7. Je me demande si ce ne sont pas justement les efforts des promoteurs du véganisme pour ne pas choquer l’auditoire qui placent le véganisme dans l’éthique de la vertu (aux yeux des non-végans, hein), c’est à dire de la morale personnelle. Qu’est-ce que le véganisme aux yeux du viandard de base ? Une série d’interdits alimentaires. Si on ne dit pas clairement le fond politique de la chose (les abattoirs, c’est mal, il faut tous les fermer jusqu’au dernier), ça accrédite l’impression qu’on est dans la morale personnelle… Surtout si on dit « je ne te force pas à devenir végan, je ne fais que te le proposer ». C’est le genre de truc qu’on dit à propos du mode de vie personnelle (je te conseille de manger 5 fruits et légumes par jour, c’est mieux pour toi, je te force pas), pas à propos d’un scandale moral. Face à un scandale moral, on doit se scandaliser et exiger qu’il cesse.

    • Bien sur, c’est une difficulté. Je pense au discours de Gary Yourofski, par exemple (le fameux sur youtube). Il y a quelque chose dans son discours qui arrive à aller au-delà de cet obstacle. Il fait comprendre aux gens qu’il n’est pas contre eux, mais au contraire de leur côté. Je pense qu’il faut partir du principe que tu dénonces quelque chose d’intolérable, et que les gens ne sont pas vraiment les coupables de ce que tu dénonces. Que tu es là pour eux, pour leur éviter de cautionner ça. Les gens aiment la viande, mais ils n’aiment pas tuer les animaux, tu es là pour les aider à y voir plus clair là-dedans… Je sais pas si ce que je dis est bien clair. Mais en tous cas tu as raison de soulever ce point, c’est très important. Je pense qu’il faut pas tomber dans le « ha mais c’est pas grave si les autres mangent de la viande, moi j’aime pas ça…. »

  8. A la lecture de votre echange, il me semble que ces differents discours sont necessaires et complementaires.

    Il y a seulement 20 ans, quand on etait vegetarien pour les animaux, on nous prenait pour des doux dingues.
    A cette epoque, parler d’abolition de la viande etait inconcevable. Les gens nous auraient jeter des pierres ou des tomates.

    Il me parait bon signe qu’aujourd’hui se soit quelque chose d’envisageable.

    Pourtant, il y a vingt ans, je suis sur qu’il y avait deja deux categories de gens qui parlait de vegetarisme : ceux qui en parlait pour les animaux, et ceux qui en parlait pour d’autres raisons.
    En fait, chaque personne avec qui l’on discute a besoin d’entendre l’un ou l’autre de ces arguments. Cela depend de sa propre evolution sur le sujet.

    Aujourd’hui, quand on parle d’abolition de la viande, on nous prend pour des illumines. MAIS on en parle. Et certain l’ecoutes.
    De meme, quand on parle de veganisme certain nous regarde comme des extremistes, mais d’autres ecoute.

    Un viandard, chasseur, pro corrida, on ne pourra pas aborder le sujet directement. Le choc social et culturel sera trop dur a supporter. C’est quand meme lui dire que ce qu’il fait est « mal » et donc lui dire qu’il est un « mechant ».
    A un vegetarien, parler de veganisme comme d’une evolution possible de sa facon de vivre passera plus facilement.
    A un vegan, parler d’abolition de la viande directement, est evidemment pas difficile.

    La question est donc de savoir de quoi est massivement composer notre societe aujourd’hui, et d’envoyer le bon message pour les aider a avancer.

    Enfin, ce n’est que mon avis

  9. Oui, il faut une diversité des approches.

    Par contre je doute qu’il soit utile d’essayer de faire évoluer un chasseur pro-corrida viandard impénitent, c’est au mieux une perte de temps. Un des défauts de la promotion traditionnelle du végétarisme est que, afin de plaire à tout le monde, elle tient un discours édulcoré consensuel (1/4 santé, 1/4 écologie, 1/4 tiers-monde, 1/4 critique de l’élevage industriel) qui n’est pas le plus efficace auprès du public le plus susceptible de devenir végé, végan, antispé, militant animaliste.

    • Je suis assez d’accord.

      C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles je suis contre des approches de promotion du véganisme / végétarisme comme celles de Peta. c’est bien joli de montrer des filles à poil, mais tous ceux qui regardent l’affiche ne sont pas ceux qui sont prêts à se remettre en question. Le principale avantage de l’éducation végane, c’est que les gens réfléchissent par eux-mêmes et ceux qui en discutent ont vraiment une volonté d’en discuter (enfin, peut etre pas 100%, mais en général). On économise beaucoup de discussions inutiles et d’énergie précieuse.

  10. Coucou Elfe ! je réponds ci-dessous d’un coup à divers de tes commentaires…, de façon critique, bien sûr, mais pas du tout dans l’intention de t’attaquer : j’apprécie beaucoup la discussion, et je trouve qu’elle permet vraiment de confronter des points de vue, de les affiner, de noter les logiques sous-jacentes et aussi les convergences…

    En fait, j’ai trouvé intéressant de répondre à ton texte « pourquoi je ne participerai plus à des actions welfaristes » (titre de mémoire) parce qu’il me paraissait typique des difficultés qu’occasionne ce que j’appelle l’idéologie véganiste (ou végétariste : sur ce point, je ne fais pas de différence entre les deux), difficultés à prendre en compte l’aspect politique de la lutte pour la libération animale. La lutte est ramenée principalement à un aspect particulier, le fait que les individus refusent, ou boycottent, les produits de l’exploitation animale. Tout le côté « lutte politique » est absent, ou impensé, ou simplement omis.
    Ce qui me semble phénoménal, c’est que après la critique que j’ai faite en ce sens, les discussions des commentaires, même lorsqu’elles étaient censées lui répondre, continuaient à ne pas prendre en compte cet aspect politique. J’ai parlé de myopie, ou d’aveuglement… Je trouve que c’est vraiment de cela qu’il s’agit, et je ne dis pas cela pour dévaloriser ce qui se dit ici, ni pour être désagréable. Mais il y a une sorte de difficulté (une impossibilité ?) à prendre en compte l’aspect politique, social, culturel, revendicatif de la lutte, qui n’est pas le fait des individus, mais qui me semble être la conséquence de cette idéologie végétariste (ou véganiste). Le fait que toi-même, elfe, qui justement fait un blog super intéressant, et des billets toujours très réfléchis, peine à prendre en compte cet aspect, montre bien à mon avis que ce ne sont pas les individus qui sont en cause, mais bien cette idéologie. Ce ne sont pas les individus qui sont myopes, c’est cette idéologie qui aveugle.

    Ci-dessous, je prends des extraits de tes commentaires (ça aurait pu être, différemment, des extraits de ceux de Kwaice), et les commente pour tenter d’expliciter ce que je veux dire en parlant d' »incapacité à envisager la lutte comme politique ».

    Ainsi, alors que je présentais l’action auprès de Monoprix comme une action qui s’inscrit dans une stratégie à moyen et long terme par rapport à la grande distribution, et qui trouve son sens dans un contexte particulier (l’impossibilité de faire vraiment pression sur l’Etat pour l’instant ; la nécessité de trouver d’autres angles d’attaque pour obtenir des changements concrets qui servent d’appui pour en obtenir d’autres encore ; l’application de la directive européenne qui prenait effet ces jours-ci, etc.), tu la ramènes quand même à une opération de sensibilisation des passants à la condition animale. Ce qu’elle n’est que dans la marge. L’opération « Monoprix » n’a pas été conçue pour alerter les passants, ni pour leur faire changer d’avis. Elle a été conçue pour obtenir une victoire qui en entraîne d’autres. Comme une des premières étapes de la Longue Marche vers l’abolition.
    Tu dis : « Je l’ai souligné à plusieurs reprises, le néowelfarisme est teinté d’un certain défaitisme. Les gens qui prennent le parti du welfarisme sont, en général, des sortes d’abolitionnistes désabusés. Ils militent pour les oeufs de batterie parce qu’ils pensent avoir affaire à des gens qui ne sont pas prêts à se passer d’oeufs ; ils disent souvent que puisque le monde ne sera jamais végane, autant alléger un peu le martyre des animaux. »
    Or, dans ce cas présent, L214 n’agit pas du tout par défaitisme, en pensant que « le monde ne sera jamais végane », mais dans l’optique d’avancer des pions, gagner une première bataille là où ça paraît possible, en gagner ensuite d’ultérieures, raffermir sa position, lancer de nouvelles batailles, etc. C’est par exemple ce qu’ont fait les Autrichiens, et ce pourquoi les autorités autrichiennes ont tout fait pour les mettre le plus longtemps possible à l’ombre (en les inculpant de « terrorisme » !) : c’est qu’ils ont obtenu en quelques années seulement l’abolition des élevages pour la fourrure, et l’interdiction des élevages de poules pondeuses en batterie, et étaient bien lancés pour obtenir d’autres avancées en cascade. Ce sont des victoires qui n’incitent pas au défaitisme.

    Tu dis dans un commentaire : « L214 a la bonne idée d’être suivie par la presse. Je ne vois pas pour quelle raison des actions abolitionnistes ne pourraient pas également être suivies par la presse, pour peu qu’elles n’agressent pas les gens. Mettre les journalistes de notre côté est une partie du travail de militant, n’attendons pas qu’il se fasse tout seul. Changer nos revendications pour que les journalistes soient pour, c’est la solution facile et ce n’est pas satisfaisant…
    Pourquoi si on faisait la promotion du véganisme il n’y aurait aucun relai médiatique ? »
    Mais il se trouve que L214 organise effectivement des actions abolitionnistes qui sont suivies par la presse ; en janvier d’il y a deux ans, une marche pour l’abolition de la viande, à Paris ; et en septembre de l’année dernière, une action de présentation d’animaux morts dans la capitale, pour l’abolition de la viande : http://www.l214.com/cadavres-animaux-paris-saint-michel-2011
    Le beau texte lu à cette occasion (http://www.l214.com/201109-texte-abolition-viande) concluait notamment : « Nous n’avons pas besoin de prendre la chair, le lait ou les œufs des animaux pour satisfaire nos besoins alimentaires. […] Ensemble, faisons que cela cesse. Il est temps d’évoluer vers une société moins violente. Stoppons l’élevage et la pêche. »
    Le message est abolitionniste, et non seulement véganiste : il parle bien d’agir ensemble, collectivement, pour que la société change, pour que l’exploitation soit stoppée. Le fait que nous n’ayions pas besoin de produits de l’exploitation n’est pas affirmé ici dans le but que chacun devienne vegan, mais bien dans le but de montrer qu’il est possible que la société toute entière renonce à la domination. Evidemment, les individus en tirent nécessairement aussi la conclusion qu’ils peuvent refuser de collaborer à l’exploitation. Mais le message premier, c’est qu’il faut que la société change, et qu’il faut qu’on lutte ensemble dans ce but. C’est un message politique.
    Je trouve erronné l’usage du terme « abolitionniste » fait par Francione ; effectivement, il veut l’abolition. C’est son objectif, comme le mien. Mais je pense que les moyens qu’il préconise ne sont pas abolitionnistes. Je pense que le véganisme n’est pas une stratégie abolitionniste, mais bien plutôt « quotidienniste » (je m’en explique plus précisément plus loin). Et que, paradoxalement, la stratégie de L214 est plus abolitionniste, en ce sens qu’elle est plus politique, qu’elle s’adresse à l’ensemble du corps social, qu’elle tente d’influer sur les tendances culturelles globales, etc. – même lorsqu’elle s’attaque aux seuls oeufs en batterie et non à l’ensemble de la filière avicole. Il me semble que la question essentielle, ici, n’est pas « faut-il réformer l’industrie ? », mais « faut-il lutter comme tout autre mouvement de contestation politique qui se donne les moyens de ses objectifs ? ».
    Le mouvement syndicaliste à ses origines prônait l’abolition de la société de classes, du capital et du salariat ; il se servait des actions qu’on dirait aujourd’hui à tort « réformistes » pour promouvoir l’idée de changer de société, de combattre le capitalisme et passer au socialisme. C’est ainsi qu’il a remporté ses plus belles victoires : en luttant pied à pied sur tel ou tel point de l’exploitation salariale, et en gardant à l’esprit la nécessité d’un changement de socle sociétal. Il n’a pas été vaincu parce qu’il était « réformiste » (il ne l’était pas !), mais parce qu’il a abandonné ses objectifs abolitionnistes (il était dirigé par des permanent
    s qui au fil des décennies ont été achetés par le patronat et l’Etat à son service). Chaque lutte ponctuelle ou chaque lutte spécifique était l’occasion de parler du problème capital/travail, et de promouvoir le socialisme. Le problème social était un problème politique, d’organisation politique, répondant à des intérêts de classe. Le féminisme des années 1970 ne procédait pas autrement : luttes spécifiques, sur tel ou tel point (le viol, la contraception, la propriété de son corps, l’égalité des droits…), permettant d’entretenir une agitation constante et une conscientisation croissante non seulement des femmes, mais de l’ensemble de la population. Je pense qu’il nous faut nous inspirer de ces modèles, malgré le reflux monstrueux de toute conscience politique. Je pense que nous n’avons pas le choix. Nous n’avons pas de chance de vivre à cette époque où les luttes sont engluées dans une mélasse libérale, mais c’est ainsi, et il faut partir de où nous sommes.

    A l’inverse, la solution que tu proposes ensuite, qui me semble effectivement un travers habituel (car logique !) de ce que j’appelle « veganisme », consiste en une dépolitisation de la question animale :
    « Le problème n’est pas que les gens considèrent que le véganisme est difficile et extrémiste. Le problème c’est que les militants le croient. On intéresserait beaucoup plus de gens au mode de vie végane si on leur en parlait directement et si on parvenait à faire en sorte que les journalistes (comme les autres) ne voient pas ça comme une agression contre leur culture, mais comme une présentation d’un mode de vie alternatif. »
    Mais c’est bien, fort malheureusement, ce qui se passe déjà ! Les journalistes qui s’intéressent au véganisme,

    • Je comprends la nécessité d’une lutte politique, mais je ne suis pas d’accord quand tu dis que le véganisme est apolitique. Je pense qu’il n’y a rien de plus politique que le véganisme. Peut-être que je ne comprend pas exactement ce que tu veux dire par politique, mais j’ai plutôt l’impression d’avoir une vision différente du fait d’être végane. Pour moi être végane c’est revendiquer, et revendiquer c’est être végane.  Etre vegane n’est pas seulement question de ce qu’on mange ou achète, d’ailleurs j’avais expliqué dans un article (les ex-vegan en colère) que la différence entre végane et végétalien est monumentale parce que les premiers ont une idéologie qu’il ne suffit pas, pour comprendre ou pour adopter, de virer les produits animaux de son assiette. Le mouvement a besoin de revendiquer, surtout on a besoin de gens qui revendiquent l’abolition. On vit dans une société profondément dépendante des animaux. J’ai l’impression qu’on n’arrive à rien si on reste dans cette dépendance. Nous devons lutter contre ces croyances idiotes selon lesquelles on ne peut pas vivre heureux sans les animaux, contre les peurs qu’ont les gens de vivre sans ceci ou cela. Et contre les notres aussi, car combien de véganes s’étonnent encore de pouvoir courir un marathon, ou d’être musclés ou d’être en pleine forme? Nous somme pétris de ces croyances qui nous enchainent à l’exploitation animale et dont les premières victimes sont les animaux.

      A propos de l’article, ces gens, les ex végétaliens qui fustigent le véganisme, nous donnent un précieux aperçu de ce que tu dénonces dans le mouvement végane, mais c’est justement ce qu’à mon avis il ne devrait pas être: un « choix personnel ».

      Les journalistes comprennent mal ce qu’est le véganisme et en quoi il constitue une revendication politique, et je pense que c’est en partie à cause d’un discours trop consensuel des véganes eux-même. Les véganes veulent l’abolition, mais n’osent pas revendiquer.

      Par contre je crois qu’il manque encore la fin de ton message, mais je suppose que tu voulais parler de l’incompréhension des journalistes par rapport au message politique?

  11. ah, zut, quand j’ai fait mon copié/collé, j’ai oublié d’enlever les deux extraits de ce que j’avais écrit précédemment (précédés par « moi »). Mais je crois que je ne peux plus y modifier, c’est dommage…

  12. ah oui, tu as raison, ça avait une fois de plus coupé mon texte…
    En voici donc la suite (peut-être bien en deux parties) :

    A l’inverse, la solution que tu proposes ensuite, qui me semble effectivement un travers habituel (car logique !) de ce que j’appelle « veganisme », consiste en une dépolitisation de la question animale :
    « Le problème n’est pas que les gens considèrent que le véganisme est difficile et extrémiste. Le problème c’est que les militants le croient. On intéresserait beaucoup plus de gens au mode de vie végane si on leur en parlait directement et si on parvenait à faire en sorte que les journalistes (comme les autres) ne voient pas ça comme une agression contre leur culture, mais comme une présentation d’un mode de vie alternatif. »
    Mais c’est bien, fort malheureusement, ce qui se passe déjà ! Les journalistes qui s’intéressent au véganisme, et même hélas au-delà à la question animale, au refus de l’exploitation, à la revendication pour l’abolition de la viande, ne trouvent rien de mieux à faire que de focaliser sur l’aspect « mode de vie », et n’ont rien de plus intelligent à faire que venir tourner des reportages autour des cuisines et des contenus des frigos, au lieu de dénoncer ce qui se passe dans les élevages, les bateaux de pêche et les abattoirs.
    Il me semble que le but de tout abolitionniste devrait être, non pas de faire en sorte que son mode de vie apparaisse chouette, cool, simple, sexy ou autre, mais bien que l’exploitation cesse, qu’il devienne clair qu’il s’agit d’un impératif moral, et qu’une lutte politique doit s’organiser en conséquence (je ne parle bien sûr pas de politique politicienne, mais de lutte politique comme celle en solidarité avec les sans-papiers, ou celle contre les lois sur les retraites, ou celle des féministes, etc.). A chaque fois que je vois des journalistes aller dans les cuisines et les frigos, je maudis l’occasion qui a été perdue d’avoir un discours politique qui exprime clairement que c’est la société qui doit tout entière refuser l’exploitation. Là encore, j’impute cela en partie à notre « veganisme » ou « végétarisme » (je ne parle toujours pas de nos régimes alimentaires, mais bien de l’idéologie « mode-de-vie-esque » qui les accompagne)

    Tu sembles penser que l’on va changer la société en exerçant une pression économique sur elle, par le boycott en quelque sorte (même s’il est hautement symbolique comme lorsqu’on refuse tout produit de l’exploitation) des aliments et autres d’origine animale :
    « Mais protester contre ça, sans proposer d’alternatives, je ne vois pas trop l’intérêt, (sauf pour vider nos sacs) à moins que j’ai mal compris le but de l’action. Je veux dire, le massacre des animaux ne va pas s’arrêter parce qu’il y a eu des manifs, même si on était 10 000, 100 000 a protester (et je doute qu’on arrive à réunir plus que quelques centaines de personnes, ce qui serait déjà énorme). Y a des intérêts économiques en jeu, ils s’en fichent les lobbies que les végétariens soient pas contents. L’intérêt de promouvoir le véganisme, c’est que si la demande diminue, l’offre suit, et qu’à (long!) terme, on espère parvenir à faire fermer les abattoirs quand suffisamment de gens seront contre, quand les conflits économiques seront moins importants… »
    Ou bien :
    « Ce que je ne comprend pas dans ce que tu dis, c’est : comment combattre une industrie puissante et rentable sans changer la demande ? Les industries ne sont pas idiotes, elles savent bien jusqu’où céder sans que leur chiffre d’affaire en pâtissent, non? Car c’est la seule chose qui les préoccupe. Et ce ne sont pas deux pelés et trois tondus qui vont renverser l’industrie des animaux, car regardons les choses en face, nous sommes très peu nombreux à nous soucier de leur sort. J’ai aussi l’impression qu’en dénonçant la viande dans une société qui en est (ou s’en croit) si fortement dépendante, c’est renforcer le tabou. Même si ce n’est pas sur la conversion individuelle qu’il faut compter, mais sur une communication plus large, en ça je te suis complètement, les réactions individuelles donnent des indices précieux sur les réactions des gens à plus grande échelle. Et j’ai souvent remarqué que les gens se sentent culpabilisés, agressés et se ferment au message. »
    Pour ma part, je trouve que les actions de sensibilisation à l’abolition de la viande rencontrent au contraire un accueil étonnamment favorable au sein de la population ; pas mal de gens qui mangent de la viande disent être favorables, et d’autres lisent le texte avec intérêt, pour dire ensuite que eux « ne pourraient pas arrêter » (bien sûr, de nombreux autres disent qu’il est hors de question qu’ils arrêtent). Mais, même si ce n’était pas le cas, si l’on ne buttait que sur des rejets (comme c’était le cas au début de l’antispécisme, sans qu’on se soit laissés décourager), je ne penserais pas que ce serait un argument contre la visibilisation de la revendication d’abolition de la viande : nous travaillons pour rendre cette perspective envisageable, et du coup, nous travaillons sur le long terme, dans l’idée de changer la réception sociale (culturelle) de l’idée de viande. C’est à force d’affirmer des idées subversives qu’on brise le tabou.
    Pour reprendre la question de fond : si un jour on est assez puissants pour faire reculer l’industrie de la viande, voire pour la faire interdire, cette puissance ne sera pas simplement celle du nombre et du poids économique lié. Elle sera principalement celle de la raison (de l’argumentaire : on aura emporté le morceau d’un point de vue argumentatif, et ce seront les partisans de la viande qui seront sur la défensive face à nos arguments), de la puissance (de la détermination, de l’assurance d’avoir raison de vouloir interdire le massacre), de l’agitation constante (désordre public) que nous saurons créer et entretenir de façon à ne pas laisser retomber le sujet, et effectivement, mais à mon avis accessoirement, du poids économique – l’esclavage n’a pas été aboli du fait de l’importance des boycotts de sucre ou de coton, mais du fait qu’il n’était plus recevable auprès de « la société » (« l’opinion publique »).
    Vouloir insister sur le poids économique du mode de vie vegan comme élément décisif, ça me paraît du même ordre que les gens de l’ALF qui insistent sur les dégats économiques qu’ils causent : pourtant, même s’ils créent des dégats de centaines de millions d’euros, ça reste une goutte d’eau dans un océan de capitaux dédiés à l’élevage ou à la pêche. Ce n’est pas en faisant des actions de sauvetage ou de destruction d’abattoirs qu’on « libérera » les milliards d’animaux concernés ; ces actions à mon avis n’ont de sens qu’en ce qu’elles pourraient permettre (ce qu’elles ne font hélas guère) de rendre public un message clair sur l’abolition, le spécisme, l’égalité, etc. Non pas donc en tant qu’actions de « sabotage économique », mais en tant que supports d’informations et d’analyses éthiques et politiques, pensées comme telles. Or, actuellement, paradoxalement, et malgré les dizaines de milliers de militants qui se démènent depuis trois décennies, il y a peut-être moins de personnes en Angleterre qui connaissent le mot « spécisme », et clairement, qui reprennent à leur compte l’idée d’égalité animale (l’idée de droits des animaux est par contre bien plus répandue, mais il n’est pas toujours bien clair pour les gens ce qu’elle signifie concrètement, ni ce qui la justifie réellement).

    Vouloir insister sur le poids économique du mode de vie « vegan » (sur la conscience éthique qui va avec) comme élement décisif pour changer le monde, c’est à mon avis faire la même erreur « quotidienniste » que les thuriféraires du « bio » ou du « commerce équitable ». Le « bio » a mis 50 ans à gagner moins de 5% des achats/ventes dans le domaine alimentaire, dans un contexte idéologique particulièrement favorable. Et il se développe sur des bases, d’une part de moins en moins intéressantes
    pour changer le monde (agriculture intensive bio, venue de l’autre côté du monde, distribuée par les grandes enseignes de distribution), et d’autre part, de moins en moins politiques, et de plus en plus « mode-de-vie-esques ». Bien pire, on peut le suspecter de jouer en la défaveur de l’engagement politique des gens : chacun se sent « correct » en ce qu’il ne participe pas par ses achats à une agriculture de destruction massive (pesticides, engrais, monocultures…). Pendant ce temps, une poignée dérisoire de militants bataillent comme des malades pour tenter de faire interdire tel ou tel pesticide, etc. Les consommateurs de bio repeignent gentiment leur cabine en vert, pendant que le Titanic coule. De même, la bataille contre les OGM a été essentiellement perdue le jour où un étiquettage a été voté, en lieu et place d’une interdiction par « principe de précaution » ou pour raisons politiques concernant « les droits sur les semences ». Quand c’est l’action de consommation qui remplace l’action politique, le consommateur qui « vote » (comme on dit) au lieu du « citoyen » qui agit, on est mal partis. De même, on ne sauvera pas le Tiers-Monde de l’exploitation par le commerce équitable ; et on peut se demander si celui-ci ne joue pas contre un engagement politique, en donnant bonne conscience aux gens ; qui, parmi les consommateurs de café équitable, lutte contre la dette, ou contre le FMI, l’OMC, Davos, la BM, etc. ? Les militants, bien souvent évitent de consommer les fruits de l’exploitation. L’inverse hélas n’est pas fréquemment vrai.
    Il y a un point commun à la bio, à l’équitable, au végétarien ou lien et au vegan : c’est l’insistance mise sur la conso perso, et particulièrement sur la nourriture. L’article de Françoise Blanchon « au sujet de

    • Le problème que tu soulignes pour ce qui est du traitement de l’info par les journaliste, n’est pas le seul problème lié à la médiatisation. Les journalistes ont un mal fou à comprendre ce qu’est le véganisme et montrent soit de l’hostilité, dans la plupart des cas, soit un intérêt poli mais totalement à côté de la plaque. Je ne comprend pas très bien ton point de vue. Je veux dire, quel est le sens d’une opération politique dirigée contre une entreprise privée (monoprix par exemple)? Ca ressemble beaucoup à une opération de boycott, ça a pour résultat une bonne ou une mauvaise publicité de l’entreprise. Ce n’est pas parce qu’on empêche telle ou telle entreprise de commercialiser des oeufs qu’on se dirige vers l’interdiction des oeufs, non? En fait je n’arrive pas vraiment à comprendre quelle est la stratégie sur le long terme. La stratégie de l’éducation végane est simple: répandre le véganisme par divers moyens de communications, jusqu’à ce que la société elle-même remette en question le statut des animaux. Je ne réduis pas le problème à une question d’offre et de demande, mais l’offre et la demande font partie du problème, via les lobbies, les intérets économiques et tout. Il est me parait simplement impossible de faire quoi que ce soit contre un système qui engrange autant d’argent. Commencer à le remettre en question est certes nécessaire, mais tant qu’on n’aura pas répandu les alternatives à la consommation d’animaux, le système sera toujours aussi puissant et tout le monde sera toujours convaincu de la nécessité de ce système, deux problèmes qui s’entretiennent l’un l’autre. Il est tout de même triste de voir qu’au sein même de la « protection animale » les gens croient toujours à la nécessité de l’exploitation.

  13. ah, zut, j’avais effectivement pas pu publier la fin de mon commentaire (effectivement fort long !). Voici donc la suite, en un ou deux commentaires supplémentaires… :

    A l’inverse, la solution que tu proposes ensuite, qui me semble effectivement un travers habituel (car logique !) de ce que j’appelle « veganisme », consiste en une dépolitisation de la question animale :
    « Le problème n’est pas que les gens considèrent que le véganisme est difficile et extrémiste. Le problème c’est que les militants le croient. On intéresserait beaucoup plus de gens au mode de vie végane si on leur en parlait directement et si on parvenait à faire en sorte que les journalistes (comme les autres) ne voient pas ça comme une agression contre leur culture, mais comme une présentation d’un mode de vie alternatif. »
    Mais c’est bien, fort malheureusement, ce qui se passe déjà ! Les journalistes qui s’intéressent au véganisme, et même hélas au-delà à la question animale, au refus de l’exploitation, à la revendication pour l’abolition de la viande, ne trouvent rien de mieux à faire que de focaliser sur l’aspect « mode de vie », et n’ont rien de plus intelligent à faire que venir tourner des reportages autour des cuisines et des contenus des frigos, au lieu de dénoncer ce qui se passe dans les élevages, les bateaux de pêche et les abattoirs.
    Il me semble que le but de tout abolitionniste devrait être, non pas de faire en sorte que son mode de vie apparaisse chouette, cool, simple, sexy ou autre, mais bien que l’exploitation cesse, qu’il devienne clair qu’il s’agit d’un impératif moral, et qu’une lutte politique doit s’organiser en conséquence (je ne parle bien sûr pas de politique politicienne, mais de lutte politique comme celle en solidarité avec les sans-papiers, ou celle contre les lois sur les retraites, ou celle des féministes, etc.). A chaque fois que je vois des journalistes aller dans les cuisines et les frigos, je maudis l’occasion qui a été perdue d’avoir un discours politique qui exprime clairement que c’est la société qui doit tout entière refuser l’exploitation. Là encore, j’impute cela en partie à notre « veganisme » ou « végétarisme » (je ne parle toujours pas de nos régimes alimentaires, mais bien de l’idéologie « mode-de-vie-esque » qui les accompagne)

    Tu sembles penser que l’on va changer la société en exerçant une pression économique sur elle, par le boycott en quelque sorte (même s’il est hautement symbolique comme lorsqu’on refuse tout produit de l’exploitation) des aliments et autres d’origine animale :
    « Mais protester contre ça, sans proposer d’alternatives, je ne vois pas trop l’intérêt, (sauf pour vider nos sacs) à moins que j’ai mal compris le but de l’action. Je veux dire, le massacre des animaux ne va pas s’arrêter parce qu’il y a eu des manifs, même si on était 10 000, 100 000 a protester (et je doute qu’on arrive à réunir plus que quelques centaines de personnes, ce qui serait déjà énorme). Y a des intérêts économiques en jeu, ils s’en fichent les lobbies que les végétariens soient pas contents. L’intérêt de promouvoir le véganisme, c’est que si la demande diminue, l’offre suit, et qu’à (long!) terme, on espère parvenir à faire fermer les abattoirs quand suffisamment de gens seront contre, quand les conflits économiques seront moins importants… »
    Ou bien :
    « Ce que je ne comprend pas dans ce que tu dis, c’est : comment combattre une industrie puissante et rentable sans changer la demande ? Les industries ne sont pas idiotes, elles savent bien jusqu’où céder sans que leur chiffre d’affaire en pâtissent, non? Car c’est la seule chose qui les préoccupe. Et ce ne sont pas deux pelés et trois tondus qui vont renverser l’industrie des animaux, car regardons les choses en face, nous sommes très peu nombreux à nous soucier de leur sort. J’ai aussi l’impression qu’en dénonçant la viande dans une société qui en est (ou s’en croit) si fortement dépendante, c’est renforcer le tabou. Même si ce n’est pas sur la conversion individuelle qu’il faut compter, mais sur une communication plus large, en ça je te suis complètement, les réactions individuelles donnent des indices précieux sur les réactions des gens à plus grande échelle. Et j’ai souvent remarqué que les gens se sentent culpabilisés, agressés et se ferment au message. »
    Pour ma part, je trouve que les actions de sensibilisation à l’abolition de la viande rencontrent au contraire un accueil étonnamment favorable au sein de la population ; pas mal de gens qui mangent de la viande disent être favorables, et d’autres lisent le texte avec intérêt, pour dire ensuite que eux « ne pourraient pas arrêter » (bien sûr, de nombreux autres disent qu’il est hors de question qu’ils arrêtent). Mais, même si ce n’était pas le cas, si l’on ne buttait que sur des rejets (comme c’était le cas au début de l’antispécisme, sans qu’on se soit laissés décourager), je ne penserais pas que ce serait un argument contre la visibilisation de la revendication d’abolition de la viande : nous travaillons pour rendre cette perspective envisageable, et du coup, nous travaillons sur le long terme, dans l’idée de changer la réception sociale (culturelle) de l’idée de viande. C’est à force d’affirmer des idées subversives qu’on brise le tabou.
    Pour reprendre la question de fond : si un jour on est assez puissants pour faire reculer l’industrie de la viande, voire pour la faire interdire, cette puissance ne sera pas simplement celle du nombre et du poids économique lié. Elle sera principalement celle de la raison (de l’argumentaire : on aura emporté le morceau d’un point de vue argumentatif, et ce seront les partisans de la viande qui seront sur la défensive face à nos arguments), de la puissance (de la détermination, de l’assurance d’avoir raison de vouloir interdire le massacre), de l’agitation constante (désordre public) que nous saurons créer et entretenir de façon à ne pas laisser retomber le sujet, et effectivement, mais à mon avis accessoirement, du poids économique – l’esclavage n’a pas été aboli du fait de l’importance des boycotts de sucre ou de coton, mais du fait qu’il n’était plus recevable auprès de « la société » (« l’opinion publique »).
    Vouloir insister sur le poids économique du mode de vie vegan comme élément décisif, ça me paraît du même ordre que les gens de l’ALF qui insistent sur les dégats économiques qu’ils causent : pourtant, même s’ils créent des dégats de centaines de millions d’euros, ça reste une goutte d’eau dans un océan de capitaux dédiés à l’élevage ou à la pêche. Ce n’est pas en faisant des actions de sauvetage ou de destruction d’abattoirs qu’on « libérera » les milliards d’animaux concernés ; ces actions à mon avis n’ont de sens qu’en ce qu’elles pourraient permettre (ce qu’elles ne font hélas guère) de rendre public un message clair sur l’abolition, le spécisme, l’égalité, etc. Non pas donc en tant qu’actions de « sabotage économique », mais en tant que supports d’informations et d’analyses éthiques et politiques, pensées comme telles. Or, actuellement, paradoxalement, et malgré les dizaines de milliers de militants qui se démènent depuis trois décennies, il y a peut-être moins de personnes en Angleterre qui connaissent le mot « spécisme », et clairement, qui reprennent à leur compte l’idée d’égalité animale (l’idée de droits des animaux est par contre bien plus répandue, mais il n’est pas toujours bien clair pour les gens ce qu’elle signifie concrètement, ni ce qui la justifie réellement).

    Vouloir insister sur le poids économique du mode de vie « vegan » (sur la conscience éthique qui va avec) comme élement décisif pour changer le monde, c’est à mon avis faire la même erreur « quotidienniste » que les thuriféraires du « bio » ou du « commerce équitable ». Le « bio » a mis 50 ans à gagner moins de 5% des achats/ventes dans le domaine alimentaire, dans un contexte idéologique particulièrement favorable. Et il se développe sur des bases, d’une
    part de moins en moins intéressantes pour changer le monde (agriculture intensive bio, venue de l’autre côté du monde, distribuée par les grandes enseignes de distribution), et d’autre part, de moins en moins politiques, et de plus en plus « mode-de-vie-esques ». Bien pire, on peut le suspecter de jouer en la défaveur de l’engagement politique des gens : chacun se sent « correct » en ce qu’il ne participe pas par ses achats à une agriculture de destruction massive (pesticides, engrais, monocultures…). Pendant ce temps, une poignée dérisoire de militants bataillent comme des malades pour tenter de faire interdire tel ou tel pesticide, etc. Les consommateurs de bio repeignent gentiment leur cabine en vert, pendant que le Titanic coule. De même, la bataille contre les OGM a été essentiellement perdue le jour où un étiquettage a été voté, en lieu et place d’une interdiction par « principe de précaution » ou pour raisons politiques concernant « les droits sur les semences ». Quand c’est l’action de consommation qui remplace l’action politique, le consommateur qui « vote » (comme on dit) au lieu du « citoyen » qui agit, on est mal partis. De même, on ne sauvera pas le Tiers-Monde de l’exploitation par le commerce équitable ; et on peut se demander si celui-ci ne joue pas contre un engagement politique, en donnant bonne conscience aux gens ; qui, parmi les consommateurs de café équitable, lutte contre la dette, ou contre le FMI, l’OMC, Davos, la BM, etc. ? Les militants, bien souvent évitent de consommer les fruits de l’exploitation. L’inverse hélas n’est pas fréquemment vrai.
    Il y a un point commun à la bio, à l’équitable, au végétarien ou lien et au vegan : c’est l’insistance mise sur la conso perso, et particulièrement sur la nourriture. L’articl

  14. Il y a un point commun à la bio, à l’équitable, au végétarien ou lien et au vegan : c’est l’insistance mise sur la conso perso, et particulièrement sur la nourriture. L’article de Françoise Blanchon « au sujet de la pureté » (dans les premiers numéros des Cahiers antispécistes !) met bien en relief les problèmes que ça pose, de dépolitisation. Ce qu’on retient comme emblématique de la bio, de l’équitable, du vegan, c’est la bouffe, ce qui rentre dans le corps par la bouche. Et vu combien dans notre civilisation le rapport à l’oralité est aussi pathologique que le rapport à la sexualité, on imagine bien les distortions que cela entraîne dans les pratiques militantes. Quel malheur pour la lutte pour l’abolition, que les produits de l’exploitation soient majoritairement liés à l’oralité ! D’une façon ou d’une autre, ça fait que les gens transforment une question politique, la question animale, en une question de bouffe, de nourriture. Il faut à tout prix refuser tout ce qui va dans ce sens !!! Faire tout ce qui est en notre pouvoir pour bien dissocier les deux : c’est par hasard que la question animale est majoritairement liée à une question de bouffe, ce n’est pas consubstantiel ! Il faut refuser d’en faire une question de régime alimentaire ! Il faut casser cette équation dans l’esprit des gens.

    Enfin, tu dis :
    « Bien sur qu’il faut aborder la question sous un angle politique, mais on n’arrivera jamais à changer la loi tant que 99,9% des gens seront pour l’exploitation des animaux. Comment serait-ce possible ? Encourager les gens à devenir végane n’est pas une fin en soi, c’est une étape d’une stratégie de changements politiques. Etre végane est aussi un acte politique. »
    C’est vrai qu’être vegan est normalement un acte politique ; mais qui dans les conditions présentes de dépolitisation (on est loin du rapport au monde des années 1970 !), de société libérale (« chacun est libre de faire ce qu’il veut tant qu’il n’embête pas son voisin ») et de ghettos culturels, est vite dévoyé vers du mode-de-vie, et participe vite de la dépolitisation. Tapons « vegan » dans un moteur de recherches, et dans le monde anglo-saxon, on tombe quasiment que sur des recettes de cuisine et des discussions identitaires ! C’est certainement ce qui nous guette en France, si on continue à focaliser sur le véganisme !
    Ce n’est pas l’avenir que je souhaite au mouvement animaliste, et ce n’est pas pour cela que je me bats. On a eu la chance en France d’échapper au début (il y a vingt ans) à la définition de soi comme « vegan », qui était plutôt remplacée par celle d’antispéciste (projet politique clair), puis plus tard par celle de « partisan des droits des animaux » (avec laquelle je suis moins en phase, mais qui me semble tout de même très bien comparativement à celle de « végétarien » ou « vegan »). Je crois qu’il y a un enjeu fort à ce que nous continuions à nous présenter à la face du monde par un projet politique qui concerne la société tout entière, qui ne soit pas rattaché à des comportements personnels, surtout pas des comportements perçus comme alimentaires. Bref, que nous apparaissions clairement comme porteurs d’une charge émancipatrice, d’un changement des fondements politiques de notre société, dans la continuité des luttes pour l’égalité humaine et des abolitions qu’elles ont entraîné.

    Ça ne nous empêche bien évidemment pas d’être végétariens, végétaliens et vegans. C’est même important. Mais à y accorder trop d’importance, on noie, dévoie, restreint ou même enterre la lutte. Il faut arrêter de croire que c’est cela qui est déterminant, que c’est ainsi, par notre type de consommation, que nous allons changer le monde.

    Je suis désolé de me livrer ici à une charge au galop. Mais je pense que ce sont à peu près ces arguments qu’ont à l’esprit les abolitionnistes Lausanimalistes quand ils prennent le risque de faire une conférence sous le titre « Pour l’abolition de l’exploitation animale. Pour l’abolition du véganisme ». Ils ne font pas cela par plaisir de diviser, de se distinguer, de donner des leçons. Ils pensent que les idéologies vegan ou végétariste sont un écueil qui menace de naufrager le mouvement animaliste.

    • Je prend en compte tes critiques et je suis en train d’essayer de réfléchir à une nouvelle approche militante pour mon retour en france. Je pense que ce que tu dis est sensé et très important. Néanmoins je pense aussi que les campagnes comme celle contre les oeufs de batterie risquent aussi de tomber dans les mêmes travers en mettant l’accent sur la consommation. quel sens ça a de rapporter des cartes signées par les passants à Monoprix (entreprise privée), si ce n’est « regardez, notre initiative est soutenue par les consommateurs », en d’autres termes mettre en avant la demande?

      D’autre part l’alimentation végétale, quelle que soit le nom qu’on lui donne, devrait quoi qu’il arrive faire l’objet d’une campagne d’information en masse, ce qui n’est malheureusement pas le cas à l’heure actuelle… Je pense que c’est un frein fatal à toute revendication.

Les commentaires sont fermés.