Discriminations

En lisant les cahiers antispécistes, je suis tombée sur un article de Pierre Sigler qui critique, ou plutôt répond aux critiques, d’un livre écrit par un certain Lestel contre le végétarisme.

Si le raisonnement de Lestel est particulièrement tordu sur certains points, comme le démontre Sigler avec brio, on peut dire que dans l’ensemble il défend la pensée dominante et donc, quand il ne part encore plus en sucette que l’omnivore défendant moyen, il utilise des arguments très classiques et couramment utilisés pour défendre le spécisme.

 

Les partisans de la libération animale font souvent un lien, ou un parallèle, entre le spécisme et d’autres formes de discrimination, principalement le sexisme et le racisme. En réponse aux arguments de Lestel, Sigler pousse et explicite ce parallèle d’une façon très convaincante. Ce passage a particulièrement retenu mon attention. Le voici:

 

Le carnivorisme comme identité

Lestel postule que la consommation de viande est un élément essentiel de l’identité humaine. Il écrit : « Le régime carné fait partie de ce que signifie être humain aujourd’hui, qu’on le veuille ou non » (p.89), ou encore : « Être omnivore, donc partiellement carnivore, est une caractéristique existentielle fondamentale dont il importe de comprendre les tenants et les aboutissants avant d’envisager de l’éliminer sauvagement. Être carnivore, même partiellement, nous engage au plus profond de ce que nous sommes en tant qu’humains » (p.96).
Faire du régime alimentaire un élément identitaire essentiel de l’espèce humaine ne tient pas debout : aurions-nous changé d’espèce en inventant l’agriculture et l’élevage, en introduisant les céréales, l’alcool et les laitages dans l’alimentation ? Les hindous et les Inuits appartiendraient-ils à deux espèces différentes ? Faut-il inventer une typologie raciale basée sur le régime alimentaire ? Change-t-on de race quand on change d’alimentation ?
Derrière ce postulat parfaitement arbitraire se cache un vieux stratagème rhétorique, l’ostracisme, dont voici la recette.

1) Présenter une propriété P tout à fait contingente

Exemple :

  • La politique coloniale
  • La misogynie
  • La consommation de viande

comme une propriété essentielle, constitutive d’une entité E

  • La patrie
  • La virilité
  • L’humanité

sous prétexte que l’immense majorité des membres de E

  • Les citoyens
  • Les hommes
  • Les humains

possèdent (ou adhèrent à) P.

2) Accuser les opposants à P

  • Les anticolonialistes
  • Les hommes antisexistes
  • Les végétariens

de trahir ou renier E

  • D’être de mauvais Français, de mauvais patriotes
  • De ne pas être de vrais mâles
  • De ne pas être pleinement humains, de dénigrer les humains

voire même de ne plus vraiment appartenir à E

  • Être à la solde d’une puissance étrangère
  • Être des femmelettes, ne pas avoir de couilles
  • Être des animaux honteux aspirant à devenir des plantes ou des robots.

3) Ne pas oublier d’expliquer que P est positif même pour les victimes.

  • Il faut apporter la civilisation aux sauvages
  • Les femmes ont besoin d’être commandées et protégées
  • Les animaux sont indifférents au fait d’être mangés et c’est bon pour leur espèce.

4) Puis, accuser les opposants de manquer de courage, de ne pas assumer leur nature et/ou leur rôle

  • Ne pas assumer le statut de grande puissance, la mission civilisatrice de la France
  • Ne pas assumer leur rôle de mari et de père
  • Ne pas assumer leur rôle de prédateur régulateur carnivore

alors qu’ils sont seuls contre tous et résistent à la pression sociale. Symétriquement louer le courage de ceux qui font comme 98% de la population.

Un bon truc pour améliorer l’efficacité de l’accusation est de l’accompagner d’insinuations honteuses et/ou suscitant le ricanement.

  • Ils veulent en réalité échapper au service militaire, ils ont été corrompus et sont motivés par l’argent
  • Chez eux, ils sont menés par le bout du nez par leur femme, ou sont homosexuels
  • Ils ont trop regardé les dessins animés pour enfants, ils refusent de grandir, ce sont des faibles incapables de supporter la cruauté du monde.

L’ostracisme explicité ici par Sigler est donc destiné à écarter certaines personnes de la classe dominante (l’humain mâle, l’humain blanc, ou l’humain tout court) afin de mieux conserver la domination de cette classe (de laquelle l’auteur fait invariablement partie).

En lisant ce passage, j’ai encore un peu mieux compris pourquoi les gens mangeaient de la viande. Je me suis beaucoup interrogée sur la défense de la viande: pour la viande, les gens tuent, les gens mentent, les gens disent des absurdités, ils n’ont pas plus peur de bousiller la planète que de flinguer leur santé. Pourquoi un tel acharnement à tuer pour se nourrir? Il y a plusieurs raisons à ça (Il y a entre autres l’idée que perpétuer un crime permet de ne pas le considérer comme crime, de le banaliser, et donc de ne pas avoir à affronter sa culpabilité).

Les gens mangent de la viande pour faire partie de cette « humanité », de cette classe dominante. Manger de la viande, c’est prendre plaisir à la domination d’un être situé plus bas sur l’échelle sociale. Peu de gens sont capables de renoncer à cette domination, surtout à l’heure ou la plupart des abus de ce type sont (ou sont censés être) punis par la loi (comme la violence conjugale, par exemple).

 

Cela explique aussi pourquoi les femmes ont plus de facilité à devenir végétarienne. D’abord parce que l’homme est encore dans notre société le « sexe dominant », et qu’il est donc plus difficile pour un homme de renoncer à la domination suprême sur les autres êtres, que la société lui accorde si complaisamment. Ensuite parce qu’il existe une pression forte sur les hommes qui les exorte à se montrer dominants (sur tout le monde en fait, mais davantage sur les hommes que sur les femmes), et pas seulement dominants envers les femmes, mais dominants en général.

 

Le végétarisme, c’est renoncer à sa domination sur les autres espèces. Les hommes qui renoncent à la viande  désobéissent par rapport à ce que la société voudraient qu’ils soient, (des êtres dominants, agressifs, dénués de sensibilité) font preuve du courage d’assumer ce qu’ils sont (des êtres sensibles à la souffrance d’autrui et plus soucieux de justice que de domination), de faire ce qu’ils veulent vraiment. Manger de la viande, ça fait viril, pas seulement parce que  c’est un aliment historiquement réservé aux hommes, mais parce qu’elle est le produit d’une mise à mort, d’une domination absolue sur un être situé en bas de l’échelle sociale. En faisant fi de cette forme de domination, le végétarien résiste à une pression sociale qui pèse plus fort sur lui que sur la végétarienne.

 

Pourtant, le courage de rompre les règles, de ne pas se montrer soumis à l’ordre social, est paradoxalement une valeur reconnue comme virile par la société patriarcale. La soumission des hommes à manger de la viande pour coller à une image virilisante et valorisante est donc cachée, dissimulée derrière des arguments souvent fallacieux, mais derrière lesquels, si on lit entre les lignes, perce la mise en exergue de la supériorité de « l’homme » sur « l’animal ».

23 réflexions au sujet de « Discriminations »

  1. Dominique Lestel, ou le gars qui n’arrête pas de dire « qu’on le veuille ou non » pour appuyer ses bêtises.
    Je me suis fait avoir par le titre de son dernier livre: « L’animal est l’avenir de l’homme ». Je ne connaissais alors pas le bonhomme… Je suis directement allé au mini paragraphe dans lequel il parle du végétarisme: pour lui, c’était pareil à aimer Kafka, donc il fallait pas chercher à convaincre les autres, parce que du coup c’était comme dire que le sexe c’est mal. Je me suis dit « allez, ne juge pas tout le livre rien que sur ça, peut-être que le reste est un peu intéressant » (voyez mon ouverture, j’étais fier de moi).

    Hé ben, crois-le ou non, mais ce livre était nul.
    A mon avis, il fait partie de ceux qui font plus de mal que de bien à la « cause animale » (avec Elisabeth de Fontenay). Je lirai l’article de Sigler dès que j’ai fini l’extrait de Regan sur le féminisme et la libération animale!

    Quant au fait que manger de la viande= garder une domination, c’est sûrement pas vrai pour tous, mais ça l’est en effet pour certains… ça se voit bien dans les commentaires lorsqu’on se retrouve face à un animal, comme « j’en ferais bien mon repas », etc – la plupart du temps prononcé par les hommes, en effet, alors que les femmes auraient plus tendance à trouver ces animaux mignons, tout en continuant à en manger d’autres? C’est la schizophrénie morale de Francione…

    Ce que tu dis sur la pression de l’homme à être dominant est vrai; d’ailleurs, je ne me considère pas comme un homme mais bien comme une lesbienne, et j’en suis fier!

    • oui d ailleurs je conseille de lire larticle de Sigler en entier pour se rendre compte a quel point ce livre est grotesque ! enfin tu verras bien :)

      je pense que la domination sur les animaux est importante quand je vois certains debats pro-anti-vg (deja ne pas etre vegetarien soi-meme ok mais etre contre…. hum….) les gens donnent tres souvent des «  » » »arguments » » » » du genre: « dieu a cree les animaus pour quon les mange » ou « c’est cruel mais c’est dans notre nature »; ou encore: « on a pas evolue jusquen haut de lechelle pour manger de l’herbe »… ou d’autres arguments qui dun cote nous deresponsabilisent (cest pas moi cest la nature, cest dieu) et nous placent au sommet de la creation (ou de lordre naturel pour les athees, ce qui est finalement une croyance similaire). le specisme consiste a se penser superieur aux autres creatures, je pense quil serait beaucoup plus facile a vaincre si on n’y prenait pas un certain  plaisir.

      cest vrai que l antispecisme bouleverse ce quon  a toujours cru. jai toujours explique la resistance que rencontrait lantispecisme par sa nouveaute face a des croyances culturelles tres ancrees. mais maintenant je pense que cest aussi notre suprematie, notre superiorite sur les animaux que les gens ne veulent pas abandonner. cest comme quand on a decouvert que la terre tournait ou quelle gravitait autour du soleil. 

  2. J’ai pas pu m’empêcher de lire Sigler avant de terminer Regan :) (ce dernier est quand même un peu plus lourd); d’ailleurs vers la fin, Sigler perd un peu de son sérieux, mais c’est vrai que devant un livre pareil…

    Je crois que les gens ont toujours pas compris que c’est pas parce qu’on est plus forts qu’on fait ce qu’on veut: alors que je demandais à un omnivore qui était très fier de sa barbaque pourquoi il ne voyait pas comme une contrainte le fait de ne pas devoir frapper un Noir, il m’a répondu que c’est parce qu’il considère le Noir comme étant son égal. Belle réflexion, qui selon moi anéantit toute morale, mais qui est pourtant à la base de nombreuses théories éthiques des Temps Modernes (contrat, réciprocité, etc). Je diverge, mais comme je l’ai vu je sais plus où, c’est quand même assez marrant d’invoquer notre supériorité morale pour justifier des actes immoraux!

    • c est vrai ca peut sembler paradoxal. mais au final rien d etonnant quand on constate qu on est a la fois juge et parti…

  3. Encore une fois, excellent texte, très belle analyse. Du coup je me passerai de lire son livre à celui-là.
    Parce que comme toi, je pense que ne pas être végétarien soi-même est une chose, mais être contre, je ne comprends pas.

  4. Ping : L’extrémiste | Les Questions Composent

  5. Ping : Le Naturalisme et la B12, ou pourquoi les gens veulent absolument me faire boire du lait de vache | Les Questions Composent

  6. Ping : Militer, ce n’est pas sale | Les Questions Composent

  7. Je voudrais renvoyer les personnes pour ou contre les végétariens vers une définition. Et, poser une question .
    Les végétariens sont défenseurs des animaux, cause tout à fait louable.
    En fait, il ne sagit là que de prendre conscience et de respecter la vie ou le vivant, si je ne me trompe pas.
    Je me suis posé une question, et là je vous renvoie à sa définition : Qu’est ce le végétal ? Un être vivant , a priori …
    Les végétariens mangerait-ils, donc, des êtres vivants ?

  8. Ce débat sur « doit-on être contre ou pour le vétérinaire? » est ce que j’appelle une prise de tête inutile.
    J’ai relu la publication du 7 juillet 2011. C’est du végétarisme pure.

    • je voulais dire « végétarien » et non vétérinaire.. Désolé..

       » Ce débat sur « doit-on être contre ou pour le végétarien? » est ce que j’appelle une prise de tête inutile.
      J’ai relu la publication du 7 juillet 2011. C’est du végétarisme pure. »

    • Si ça ne t’intéresse pas, tu n’es pas obligé de lire. Il y a des gens que ça intéresse de discuter pour savoir si c’est préférable de se passer de viande ou non. Je ne comprends absolument pas ce que tu veux dire par « c’est du végétarisme pure »… Cette phrase n’a aucun sens.

      • >> Il y a des gens que ça intéresse de discuter pour savoir si c’est préférable de se passer de viande ou non.

        C’est intéressant de s’intéresser au végétalisme, je n’en doute pas!

        >> Je ne comprends absolument pas ce que tu veux dire par « c’est du végétarisme pure »…

        En fait, j’ai le sentiment que la discussion est unilatéral, sans esprit critique….

  9. Cet article me fait repenser à une réflexion que je m’étais faite (qui n’a aucune base sociologique, même si ça m’intéresserait de savoir si un sociologue s’est un jour intéressé au sujet) en apprenant qu’au Japon, comme dans d’autres pays d’Asie, il existait plus ou moins un système de castes à l’ère Edo, la classe la plus inférieure étant celle de ceux qui « travaillent la viande morte » (tanneurs, tripiers, etc). Tolérés parce qu’ils sont utiles mais objets de mépris et diverses ségrégations. Lors d’une discussion sur le sujet est apparu (c’est peut-être un brin tiré par les cheveux) une comparaison avec, dans notre société, notre rapport aux bouchers, aux abatteurs… Même dans une population omnivore, le stéréotype du boucher n’a rien de très reluisant, et c’est pire encore pour le chasseur (également appelé viandard justement) qui passe souvent pour l’exemple type du gros con, indissociable du 4×4 et du pack de bières.
    J’ai l’impression que tout se passe comme si dans la population, le malaise lié à la consommation de viande était porté par les individus la côtoyant de plus près, que l’on peut alors tranquillement stigmatiser. Je n’ai rien à voir avec un chasseur, ce sont des gros beaufs qui ont besoin de tuer des animaux pour se prouver leur virilité ! En revanche je mange de la viande (achetée bien emballée) parce que les hommes ça aime la viande rouge pas trop cuite (et il n’y a aucun désir de prouver une virilité là-dedans). Et il va de soi qu’on n’explique pas aux enfants d’où vient la viande, ça les ferait pleurer… Par contre il est très important qu’il en mange.

    Il y a une bonne hypocrisie là-dedans, et même une certaine schizophrénie. Je me demande si la consommation de viande, outre tous ses effets éthiques, environnementaux ou sanitaires, ne tend pas à rendre malade psychologiquement une société.

  10. « Cela explique aussi pourquoi les femmes ont plus de facilité à devenir végétarienne. »

    Aurais-tu une source ?

    Intellectuellement, je vois bien pourquoi c’est sûrement correct, et ça ne contredit pas mes expériences, mais je serais content de voir une étude quantitative, si tu avais ça sous le coude.

    • Ici il semble qu’il y ait + de femmes végétariennes: http://test.vegetarisme.fr/Articles/VegEurope.html

      mais c’est remis en question ici: http://www.cahiers-antispecistes.org/spip.php?article416

      On pourrait croire qu’un point au moins est solidement établi : c’est une population dans laquelle les femmes sont fortement surreprésentées par rapport aux hommes. C’est en effet ce qui ressort de nombreuses études effectuées dans des contextes et pays divers. Et pourtant, le doute subsiste.

      • Merci. :)

        Dans l’article de l’AVF, y a un tableau de répartition genre/âge. des gens ayant répondu à l’enquête. On a sensiblement la même proportion entre 25-45, mais plus de femmes dans les moins de 25 ans. Ça peut corroborer et l’article des cahiers et ton ressenti, vu que j’imagine que cela ne fait pas si longtemps que tu as rejoint les 25-45… (et on socialise souvent avec des gens autour de son âge, quand même)

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