La nature a bon dos

« L’Homme est omnivore », dit-on.

Celle-ci je ne l’ai pas mise dans ma FAQ sur l’antispécisme. Et pour cause, j’ai bien dit que je n’y mettais que des arguments intelligents.

Ce n’est pas que « l’Homme est omnivore » soit un argument bête, tout bien réfléchi. C’est que c’est pas un argument du tout. Et pourtant, c’est derrière cette phrase que se réfugie tout omnivore mis en face de ses contradictions et cherchant à se défendre (Je précise, parce que tout omnivore mis en face de ses contradictions ne cherche pas nécessairement à se défendre: certains admettent tout simplement qu’ils font ce qu’ils ont toujours fait jusque là et que ce n’est pas forcément le plus juste ni le plus cohérent).

Se réfugier est le mot juste. Car finalement cette courte phrase n’explique pas qu’il soit juste de manger des animaux, ni qu’il faille le faire. Les gens ne sont tout de même pas si stupides: ils savent bien qu’un animal omnivore peut manger de tout, ils savent bien qu’il est possible de vivre sans viande, et même souvent, ils disent ça alors qu’ils en ont la preuve sous les yeux. Seule une poignée d’imbéciles iront jusqu’à affirmer, en dépit des faits, du bon sens et de la logique, qu’il est impossible d’être végétarien en bonne santé. Mais la plupart se contenteront d’un péremptoire « l’homme est omnivore ». Ca suffit.

 

Certains végétariens contestent. Nous serions plutôt frugivores, ou herbivores opportunistes, comme l’ont affirmé nombre de naturalistes à travers les âges. Je dois admettre que leurs arguments sont plutôt convaincants: forme des dents, taille des intestins, pouce opposable, ongles plats, notre corps semble beaucoup plus approprié à cueillir, ramasser et et déterrer (des racines) qu’à attraper des lapins en pleine course. Certains ajoutent même que ce n’est pas parce que nous mangeons de la viande  de nos jours que nous sommes réellement omnivores, puisqu’il ne suffit pas de nourrir un chien avec de la salade pour décréter que les chiens sont herbivores. Je trouve cela assez juste. Mais à vrai dire, je ne m’intéresse que peu à la question. Je m’y intéresserais beaucoup plus si j’étais dans une démarche de santé. Mais ce qui importe pour moi c’est qu’être végétarien soit possible. Il se trouve que c’est même potentiellement bénéfique, les faits sont là. Inutile donc, à mon humble avis, de spéculer sur ce qu’a voulu Dame Nature à notre sujet, à moins qu’on ne puisse pas penser autrement que dans une logique naturaliste…

 

A quoi sert cette phrase si elle ne justifie pas de tuer des animaux pour les manger? A se décharger de sa culpabilité. C’est pas moi, M’dame, c’est la Nature, elle m’a fait comme ça, elle m’a fait que je mange de la viande, mais j’suis pas responsable, j’ai rien fait… Je suis né comme ça.

Cette phrase est un peu paradoxale dans le sens où elle sert à contrer la culpabilité par rapport au fait de tuer sans nécessité, mais en même temps elle sous-entend un fort « j’ai pas à m’excuser ! ». Pourquoi devrait-on s’excuser de faire des choses que l’on ne fait pas? On ne s’est pas fait omnivores, c’est la Nature qui nous a fait! C’est elle la vilaine. C’est elle qui est cruelle. La preuve, d’ailleurs, c’est que le lion mange la gazelle.

Bien sur, la gazelle broute l’herbe, mais heu, c’est la Nature aussi, c’est comme ça.

Et de se réfugier derrière cet état de nature, comme si l’on n’avait pas à réfléchir, pas de décision à prendre. C’est trop facile.

 

Le problème, c’est qu’en 2011 dans un pays où on a la chance extraordinaire de pouvoir manger ce que l’on veut, « L’homme est omnivore » sonne comme un atavisme grossier, hors de propos. Nous sommes, nous devrions être responsables de ce que l’on mange et de ce que l’on donne à nos enfants. Pour leur santé et pour la notre, pour celle de la planète, et, bien sur, pour les animaux qui n’ont rien demandé. La Nature non plus, d’ailleurs.

 

C’est quand même assez paradoxal d’en appeler à la Nature pour tenter de justifier un comportement qui la détruit.

 

10 réflexions au sujet de « La nature a bon dos »

  1. C’est le paralogisme naturaliste, utilisé depuis des millénaires et mis en évidence par Hume. Il consiste à tirer un devoir-être de l’être, une prescription d’un état de fait, et semble difficile à contrer dans les débats polémiques lorsqu’on ne sait pas ce que c’est… Ainsi, tirer du fait que la plupart des hommes soient attirés par les femmes la prescription qu’il faut être attiré par les femmes et non par les hommes en est un. Il est vrai que cet argument fallacieux est utilisé à bon gré dans tous les débats concernant la viande ou le spécisme…

    • Je ne connais pas ce Hume, je vais me renseiner là-dessus. C’est vrai que le même type de logique est utilisée pour défendre aussi bien la consommation de viande que l’hétéro-normalité ou le patriarcat. Encore une fois, les discriminations (spécisme, sexisme, homophobie) semblent avoir les mêmes ressorts.

  2. David Hume, empiriste du XVIIIe :) Pour te dire, c’est un sophisme dénoncé depuis longtemps, mais à la base pas dans le domaine éthique.

  3. Effectivement, je n’ai jamais bien compris non plus en quoi la question de savoir si l’humain est ou non omnivore « de nature » pouvait être un argument pour ou contre le végéta*isme.
    Surtout qu’on l’on peut spéculer tant que l’on veut, mais on n’aura probablement jamais de réponse à cette question.

    Comme toi, je pense que l’on peut aujourd’hui un peu partout dans le monde choisir son mode d’alimentation tout en donnant ce qu’il faut à son corps, alors pourquoi se priver de respecter d’autres êtres ?

    • Je pense que si on s’intéresse à sa santé, il peut être intéressant de voir que nous avons une physiologie de frugivores (et là je suis d’accord avec les arguments sur le site que j’ai mis en lien) mais en effet d’un point de vue éthique la question est sans intérêt. Car avoir une physiologie de frugivores ne nous empêchera jamais de manger « un peu de viande de temps en temps » (c’est le problème des arguments santé). Comme tu le dis nous pouvons manger ce que nous voulons, je ne comprend pas pourquoi les gens fuient cette responsabilité qui est aussi une liberté.

  4. Je constate moi aussi la fréquence à laquelle on se heurte dans les discussions à cette réponse «l’Homme est omnivore», argument qui ne vaut rien du tout au niveau logique mais qui semble si difficile à contrer dans les esprits.

    Maintenant que j’ai un enfant, je crois comprendre un peu mieux la manière dont ça se passe. Je vois ce que l’éducation typique des petits enfants (la crèche, l’école maternelle, les livres pour enfants) met dans leur tête. Je pense que cet attachement au concept d’omnivore, et à notre statut, notre place fixée dans la nature qui y est associé, remonte très loin, à l’enfance de chacun.

    C’est que le mot «omnivore» est enseigné très tôt aux enfants. Je me souviens d’ailleurs moi-même de la leçon en école primaire où on nous l’a introduit. Toujours la même chose: le loup, le chien, etc. sont carnivores, la vache, etc. herbivores, et nous alors, on est quoi? On est entre les deux, comme les cochons, on est omnivores. Mot qui marque, qu’on est fiers d’apprendre, parce qu’il est long et un peu difficile à prononcer.

    Les animaux sont partout dans l’univers mental des petits enfants, bien plus que dans celui des grands. Peluches, histoires de lapins… Mais très rapidement aussi, dès la crèche (2 ou 3 ans), on introduit le carnivorisme. Histoires de loups et de brebis, de lions et de gazelles. Je pense que ça angoisse fortement les enfants. Remède à cette angoisse: on remet les choses à leur place, on leur parle d’ordre de la nature: dans cet ordre, il y a des carnivores, des herbivores et des omnivores. C’est dans la nature, c’est dans leur nature. Nous aussi on a notre place, qui est de manger les animaux et les végétaux, mais pas d’être mangés.

    «L’Homme est omnivore» n’est pas un argument du tout, dis-tu; et effectivement, bien plus qu’un argument, qu’on pourrait contrer par une analyse logique, c’est, je pense, l’invocation d’un ordre rassurant, d’un ordre qui a neutralisé nos angoisses infantiles faces à la violence du monde. Neutralisé, mais pas vraiment supprimé; cette angoisse est toujours là, prête à ressurgir. Les végés, les antispécistes, nous proposent de changer de catégorie, de devenir herbivores. Le loup, certes, ne nous mangera pas pour autant, mais nous nous retrouverions dans la même catégorie que les lapins, avec le risque de réactiver notre sentiment de solidarité pour les lapins face aux loups, face à leurs souffrances et leur mort.

    David

    • C’est intéressant ce que tu dis à propos de l’aspect rassurant de l’ordre naturel, car j’ai l’impression que tu touches là quelque chose de commun à tous les conservatismes. En ce moment avec le mariage pour tous, il y a beaucoup de peurs qui sont exprimées, pas très clairement d’ailleurs, des craintes à propos de l’avenir de la famille, des enfants, à propos de l’équilibre de la société en général… Je me dis que ces peurs sont idiotes, d’ailleurs. Mais ce qu’expriment les opposants au mariage pour tous, c’est une peur du bouleversement de l’ordre naturel, c’est un attachement au monde tel qu’ils le connaissent, tel qu’ils l’ont appris: le papa, la maman, le bébé. Et pourtant, dans la réalité, tous les enfants ne sont pas dans un tel schéma familial (familles monoparentales, divorcées, recomposées…). Mais « normalement » ça devrait se passer comme ça, c’est rassurant.
      Pour revenir à la viande, les gens expriment des peurs absolument infondées et étranges, de « qu’est-ce qu’on va faire des vaches » à « y aura plus de vaches » (et alors???) et même des fois « on sera envahis par les animaux et ils vont nous bouffer »… J’ai l’impression que, plutôt qu’un raisonnement logique, il faut y voir l’expression d’une peur de voir bouleversé l’ordre rassurant.

      • Oui, et quand on est face à des arguments genre « Il n’y aura plus de vaches et en plus elles vont nous envahir » et qu’on essaye d’y répondre logiquement, on est un peu démuni, parce qu’il n’y a pas de logique là-dedans. C’est comme essayer de manger de la soupe avec une fourchette: on arrivera peut-être à extraire quelques morceaux solides mais le gros de la soupe nous échappe.

        David

  5. Ping : Viande et nature | Pearltrees

  6. Même si ce sujet date déjà de quelques années, j’aimerais y apporter une petite contribution.

    Quand quelqu’un dit « L’homme est omnivore donc il doit manger de la viande. », il fait preuve d’une méconnaissance de ce qu’est l’omnivorisme.
    Être omnivore, c’est POUVOIR manger de tout mais absolument pas DEVOIR manger de tout.
    Il est en effet tout à fait possible pour un être humain de manger d’autres animaux mais ça n’est pas une obligation.
    Si nous l’avons fait par le passé, c’était parce que c’était la seule solution pour survivre mais c’est loin d’être encore le cas maintenant.

    Pour moi, il est donc faux d’opposer les végétariens (au sens large) aux omnivores. Il faut plutôt opposer les végétariens aux carnistes, ce deux groupes étant tout deux omnivores.

    Personnellement, je trouve cette explication très simple à comprendre et beaucoup plus convaincante que d’éternels débat sur la physionomie humaine et le fait qu’il serait (ou non) plutôt herbivore (voir frugivore).

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