Moins qu’un viol

Je me méfie de la foule. Bien sur il y a les pickpockets, mais ça encore, ça va. Je m’y sens vite oppressée, comme pas mal de gens. Mais aussi, une foule abrite toutes sortes d’hommes, dont une certaine proportion d’immondes raclures de bidet. Toutes les femmes le savent. Il peuvent déployer des stratégies invraisemblables.

J’étais presque sortie de la foule du centre commercial, je me hâtais vers la sortie pour me dégager de ce cette multitude étouffante. J’ai pris l’escalator, dernière ligne droite vers la libération. Et j’ai senti ce contact. Cet espèce d’immonde porc m’a caressé la main, sciemment, volontairement, en y mettant toute l’intention, toute la volonté, toute la violence, juste dans ce simple contact. J’ai crié, insulté, vociféré, mais il montait l’escalator pendant que je le descendais, et, coincée dans la foule que j’étais, impossible de le rattraper et de lui mettre mon pied dans les noix. Si j’avais pu, je l’aurais démolie, cette espèce d’immondice. Malgré la rapidité de l’action, malgré le fait que je ne m’attendais pas le moins du monde à une chose pareille, j’ai réagi vite et j’ai tout de même réussi à attraper sa manche ; mais son plan était juste trop parfait ; il ne pouvait que m’échapper. Et vous savez, le plus fou, c’est que le mec derrière lui m’a regardé comme si j’étais folle, car il n’avait rien vu, ça avait été trop rapide. il ne comprenait pas pourquoi cette agressivité soudaine. Il n’imagine sans doute même pas qu’un type puisse faire ça. Peut-être se demande-t-il toujours pourquoi je m’en suis soudain pris à l’innocent jeune homme qui montait devant lui?
C’était rapide, oui. Mais moi j’ai senti, tout senti. C’est drôle, tout ce qu’on peut faire passer par le contact. C’est drôle comme, quand on est à l’écoute de son corps, sans tout intellectualiser, on perçoit. C’est drôle, comme les amoureux peuvent s’effleurer les mains… Hé bien ce soir je sais que les violeurs aussi peuvent faire ça. Je sais qu’on peut mettre toutes sortes d’intentions dans un contact. Et j’ai tout senti, tout perçu, dans ce contact que je ne voulais pas. J’ai senti le désir, la lubricité, la joie perverse d’imposer à l’autre un contact sexuel, si léger qu’il fut. Sexuel, oui.
En sortant j’ai frotté, re-frotté ma main, je l’ai secouée comme un chat qui a un bout de scotch collé à la patte, mais je ne pouvais pas me défaire de ce sentiment d’avoir plongé ma main dans quelque chose de sale, répugnant, visqueux, et c’était comme si tout mon être était souillé par la main, comme une maladie dégueulasse.
Je me suis dit que c’était peut-être pas si grave, j’ai même pensé que j’avais peut-être imaginé… Mais ce ne sont que des rationalisations dénuées de sens, car je sais, mon corps sait, mon corps a senti. Je sais que je ne suis pas folle et je sais que je n’ai rien imaginé. Et je sais aussi que c’est pas si anodin que ça. C’est pas un viol, non. C’est un peu moins qu’un viol. C’est au viol ce que se prendre la main est à l’amour, et c’est déjà beaucoup.

Il y a quand même quelque chose qui me fait marrer, c’est que je peux pas m’empêcher d’imaginer ce que les donneurs de conseils compulsifs vont trouver à dire cette fois. Conseillerez-vous aux femmes de ne pas tenir la rampe de l’escalator, de peur que… ? Pour une fois, rendez-moi un fier service : fermez-la avant de l’ouvrir.

16 réflexions au sujet de « Moins qu’un viol »

  1. Il m’est arrivé exactement la même chose récemment à la gare et j’étais trop surpris.e pour réagir sur le coup, mais le dégoût derrière… la même, haha. Je pensais que ma réaction était exagérée, mais en fait non. Merci pour cet article.

    • C’est clair qu’on peut pas s’attendre à ce genre de trucs… Le stress d’être seule dans la rue nous rend déjà un peu marteau mais là quand même… Bien sur ils le savent et ils en jouent…

  2. Que les hommes se taisent, oui, s’ils minimisent. Il suffit de voir cette vidéo, comme les hommes trouvent ça « trop pas grave » quand ça leur arrive à eux:

    https://www.youtube.com/watch?v=igxN6HmHj_s

    PS: La vidéo me stresse, je n’aime pas le renversement des rôles, surtout que c’est teinté d’homophobie en plus. Mais on voit bien que, dans cette situation, les mecs n’en mènent pas large et sont au moins aussi choqués et se sentent aussi souillés que nous.

    • Bien qu’étant hétéro, je peux affirmer sans le moindre complexe que lorsque ça s’est présenté j’étais enchanté et honoré. Que quelqu’un manifeste de « l’intérêt » pour mon physique, même d’une façon déplacée, ça a quelque chose de rassurant et agréable tant c’est rarissime. Alors osef que ce soit un gars, je suis déjà flatté de savoir que mes fesses font de l’effet.

      Par contre aucune idée de comment je réagirais si c’était une femme. Je sais que le fait que ce soit des gars qui me tripotent ça joue beaucoup. À aucun moment dans ma tête ça n’ira plus loin, je n’ai qu’à préciser mon hétérosexualité pour que ça s’arrête. Et même si ça devait dégénérer, je resterai pas figé à ne pas savoir quoi faire, c’est un gars, s’il joue au con il connaît les règles.

      Je pense qu’il en serait autrement si la fréquence augmentait. Quand je bougeais beaucoup ça m’arrivait 3-4 fois l’année. Si ça devait se produire toutes les semaines ça me mettrait certainement de travers et je vivrai ça pour ce que c’est réellement: une agression.

      • Moi je ne me suis pas senti « honoré » quand ça m’est arrivé. J’ai ressenti une grande violence et un grand manque de respect dans ce geste. Surtout, le type qui a fait ça prenait du plaisir non pas de me toucher, mais du pouvoir que cela lui donnait sur moi. Un mâle qui prend son pied en dominant les autres.

        Lauren, j’aurais bien aimé avoir eu ton réflexe de crier et de ne pas te laisser faire.

        Déjà que j’étais un phobique du toucher, ça ne m’a pas arrangé.

  3. Bonjour Lauren,

    Cela fait plusieurs fois que je relis ce texte et je n’arrive plus à rien en dire. Au début je voulais me taire. Car ce que j’en pense est choquant. Je suis sans doute la mauvaise personne pour te parler de cela. Je sais ce qu’est un viol, pour avoir été violée  » vraiment « , deux fois. J’en sais assez sur les viols, les abus, attouchements… assez pour savoir que ce que tu as vécu là, ce que tu racontes, n’est PAS  » moins qu’un viol « . Certains psys appellent cela un viol psychique. Moi j’ai trop souffert pour faire une différence…

    C’est en tout cas quelque chose de traumatisant…

    Alors oui, je suis choquante, mais je sais que certaines caresses sont déjà pires que la mort. Je sais que la définition du viol du code pénal n’est pas forcément en accord avec ce que ressente les victimes.

    Pour moi, C’est DEJA du viol… Et je trouve important qu’on le reconnaissance. C’est trop violent pour qu’on ne le reconnaisse pas.

    • Je pense que j’ai vécu des trucs pires, malheureusement, et qu’entre ça et le viol il peut y avoir une différence de degré, mais certes pas de nature. Tout comme il y a un continuum entre le harcèlement de rue, les blagues sur le viol, et le viol. Je me dis aussi que ce serait pas si grave que ça si ce genre de choses n’était pas si fréquent. En tous cas ça m’a fait du bien d’écrire sur ce qui m’est arrivé, je pense qu’il faut pas rester seule avec ce genre de choses peu importe quels mots on met dessus.

  4. Bonjour l’Elfe

    Juste un petit bloc inutile pour te dire que c’est la première fois que je te lis sans avoir la moindre accroche du type: « mais c’est pas moi ça ! ». Je ne sais pas si c’est du au sujet, à ton écriture ou l’éventuelle possibilité que je sois devenu moins con. Navré pour toi, et pour beaucoup d’autres j’imagine, mais heureux de t’avoir lu.

    Si ça peut être utile, Je crois que je suis le gars qui n’a pas vu, enfin qui ne voit pas. Mais c’est moins l’idée de croire que « ce n’est pas possible » que le fait que je n’y vois rien, comment dire … dans les transports en commun je n’ai pas vraiment les yeux rivés sur les mains ou les fesses de ces dames, mais plutôt sur mon portable ou un bouquin, et dans les couloirs c’est ma destination, les panneaux ou les épaules des gens pour esquiver au besoin.

    Mais à supposer qu’on tombe la dessus à nouveau, que faire ?, et la question est bien ouverte parce que j’en suis à me demander si je dois faire plus que de lancer un regard noir au porc en question … pas envie de jouer au chevalier mais pas envie de laisser faire.

    • Ben ça dépend si la personne est en danger ou pas. Dans le cas dont je parle dans cet article, il n’y avait pas grand chose à faire. Bien sur moi j’avais envie de démolir la tête du gars mais ça veut pas dire que ça doit être fait! Je ne sais pas trop ce qu’il y a à faire en tant que personne extérieure dans ces situations.
      Par contre si y a danger ou si on peut sortir la personne de la situation, c’est bien d’agir, par exemple en allant parler à la victime comme si on la connaissait. Y avait une planche de « projet crocodiles » là dessus, mais j’ai plus le lien sous la main…

        • Pardon, je suis tellement embrouillé sur ce que je ressens face au projet crocodiles que j’en oublie la bienséance élémentaire: merci pour les réponses, infos et liens, cette planche m’a été utile.

        • (@l’Elfe: ce post est complètement HS mais je ne vois pas comment faire mieux, c’est pas pour être publié, c’est à l’attention de M’sieur l’Archiviste, mais je crois que toi seule peux nous mettre en relation)

          Pardon pour le double post. Je ne savais pas trop comment amener le sujet alors je me suis abstenu, mais c’est peut être très con de ma part.
          J’éprouve bcp de difficultés avec le projet crocodiles et j’ai l’impression de passer à coté d’un truc important. Je me doute que l’Elfe en a assez soupé des gars qui pigent rien, mais peut être que tu peux me filer un petit coup de main, c’est très perso. Mon impression c’est que l’androphobie due au fait d’être dépeint comme un monstre m’empêche de saisir le message. Pour faire court j’en chiale de rage en m’y voyant tel que j’imagine être perçut par « les filles », et j’arrive pas à dépasser ça. J’ai pas l’impression d’être un cas à part et je me dis que peut être t’as du gérer ça, et que peut être y’a moyen que tu me fasse une sorte de tuto pour que je prenne pas de travers ce truc. Çà fait bcp de peut être dsl.

          • Mon point de vue : il me semble que tu ne peux pas t’empêcher de sur-catégoriser. Là où un croco est représenté, il n’y a pas d’étiquette « un homme » et encore moins « l’homme » (comme les sexistes disent « la femme »). Il n’y a pas d’étiquette du tout et s’il y en avait, ce serait par exemple « un harceleur ».

            La question, peut-être, c’est est-ce que tu surcatégorises en général, où seulement sur ces questions-là. Si oui, pourquoi ? Tu te sens si concerné ? (tu serais pas le seul homme, même féministe, à être contradictoire : c’est un long chemin de déconditionnement ; et pour les femmes aussi, d’ailleurs)

  5. Ayant une maladie qui me cause des douleurs dans le corps je me déplace régulièrement en fauteuil électrique que ça soit dans les centres commerciaux, au cinéma, dans les transports… et j ai remarqué qu on me touchait plus de manière volontaire. Ça arrive une fois puis deux puis trois et là je me suis demandée pourquoi. Jusqu’à au jour où, dans un tram bondé, un homme a d abord pose sa main sur mon épaule, j ai bougé il a enlevé sa main, quelques minutes plus tard, le tram toujours aussi bondé et je ferme les yeux pour essayer de me reposer. Et là soudainement une main dans a nouveau dans sur mon épaule et qui va dans mon cou…j ai ouvert les yeux… surprise je mets plusieurs secondes à réagir. Mais jusqu’où serait il aller? Je bouge de mon fauteuil et me tourne un peu et crie presque nan mais ça va pas ! Les gens autours me regardent, aucun n a vu? Vraiment alors qu on est tous collé? Pas le temps d’aller plus loin le bonhomme se faufile pour sortir du tram. Choquée ça m a paru tellement fou ! Dans un tram bondé ! Ce jour là j ai eu peur et je me suis dis que j avais la chance de pouvoir bouger un minimum sur mon fauteuil…. pif ou en parler m a fait du bien

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