Nostos, altos, nostalgie.

Quand on fait le tour du monde, on passe son temps à montrer de belles images, on se prend en photo dans des endroits grandioses, où l’on a longtemps rêvé d’être. On envoie un peu de rêve dans une carte postale, comme si on en avait trop pour soi. Je n’ai pas lu beaucoup de blogs de voyages, mais à les parcourir, on dirait que chaque jour est une fête, quand on vit sur la route.

Ce n’est pas tout à fait vrai, pourtant. C’est un petit mensonge honnête, un mensonge par omission. Faire le tour du monde, ce n’est pas la fête tous les jours, c’est beaucoup de bonheur oui, mais ce n’est pas que du bonheur tout le temps. SI c’était si facile que ça, est-ce que tout le monde ne serait pas en train de le faire? Et pourtant dans chaque maison, les gens vivent sédentaires, dorment chaque jour dans le même lit. Et nous, dans les bateaux, les trains, les avions, et les bus qui roulent pendant des journées et nuits entières, on ne peut pas dire qu’à l’arrivée, chaque nouvelle ville nous recevra toujours en forme, frais et dispo.

 

Un peu trop de fatigue. Une route trop longue. Et puis, c’est le mal du pays.

 

Ouais. Tu sais, c’est pas facile de voyager. Dans les cahots des bus boliviens on est comme dans le confort feutré des taxis de Santiago: déracinés. On a beau en connaître un peu plus chaque jour, on est toujours très loin de tout ce que l’on connait. Le monde est trop grand et nous sommes si petits.

 

Ha, au début on fait les fiers! Les amis, la famille ne nous manquent pas, on voit des choses toujours plus belles. On se contente d’un vieux matelas pourri dans le premier trou à rat venu, on mange que du pain et du riz. On se contente de peu, et c’est encore trop pour les voyageurs que nous sommes… Que nous voulons être. Si on pouvait, on se contenterait de rien du tout. On dormirait sur la pierre froide, dehors, avec le ciel étoilé comme couverture, simplement parce que c’est beau, et tout ce qu’on veut c’est du beau. Le beau, ce n’est pas plus important que le confort? Le confort, on l’a laissé derrière nous. On y a renoncé, pour avoir quelque chose de mieux. Et puis, on découvre, on essaie, on apprend la langue, au moins quelques mots. On fait des rencontres… On se réjouit du choc des cultures. On veut toujours plus de nouveau.

Mais le temps passe et, parfois, on se sent seul. Parler toujours anglais ou d’autres langues nous fatigue. On pense un peu plus souvent aux gens qu’on aime et qui sont loin, mais aussi simplement, à ceux qui nous comprennent. Les paysages sont toujours aussi beaux, mais maintenant qu’on en a vu d’autres, on dirait presque qu’on s’émerveille moins facilement, comme si la rétine s’usait à la beauté.

Et par moment, on se prend à rêvasser à la promesse du retour.

 

Et puis, les auberges froides, les lits qui ne sont pas les notres nous lassent. Alors, on en apprivoise un. On pose son sac à dos. On prend ses repères. On créé un rituel, ici et maintenant. On dort dans ce lit, on déjeune à cette table, tous les jours, deux, trois quatre jours de suite… Parfois une semaine. Mais déjà il faut reprendre la route. On trouvera un nouveau lit, une nouvelle table, un nouveau rituel. Avant de voyager, je n’ai jamais eu de goût pour les rituels, je me réjouissais que chaque matin soit un matin différent, même si c’était simplement parce que je ne faisais pas la même chose.

 

On se laisse aller au plaisir de la découverte, et aux joies de l’insouciance, de vivre au jour le jour. Mais par instants, comme un moustique qui nous pique, la nostalgie nous gagne.

 

Nostalgie: de altos, la douleur, et nostos, le retour… Nostalgie, mal du pays.

La nostalgie est un peu taboue. Je l’ai dit, les blogs de voyage ne parlent que de ce qu’ils voient de merveilleux chaque jour. Et pourtant, je suis sûre que parfois, ils passent comme moi des journées pas si extraordinaires que ça. Je suis sure qu’ils se fatiguent par moments, c’est d’ailleurs en prévision des coups de blues que beaucoup, comme nous, partent à deux. Mais de nostalgie, nul n’en souffle mot. Pas quand elle survient. On aurait peut-être l’impression de se plaindre alors qu’on réalise le rêve de sa vie… Comme si on était toujours obligés d’avoir des étoiles plein les yeux, toujours obligé d’être joyeux et ne jamais, jamais regarder en arrière. Regarder en arrière, c’est pour les faibles!

 

Mais c’est un mensonge. Le rêve de ma vie, c’était aussi un voyage qui a des hauts et des bas, un vrai voyage, avec ses moments merveilleux et ses passages à vides, avec ses galères et ses manques. Quand on part, on se doute bien qu’un jour, on en aura plein les pattes, et que ça fera partie du voyage. Ne parler que des joies de la découverte, c’est aussi faire croire que quand on part, on ne renonce à rien. Et le bonheur de la découverte serait peut-être moins complet si pour lui, on ne renonçait pas à quelque chose. Si on ne partait que parce qu’on n’a rien à perdre, si on n’avait rien laissé derrière soi. Et si ces choses ne se rappelaient pas à nous, quand par les soirs trop pluvieux ou dans les trajets trop longs, on se laisse aller à quelques minutes, ou quelques heures de nostalgie.

 

Nostos, altos. Ce n’est pas une maladie. C’est un sentiment amer et doux.  Je me sens parfois seule et perdue. Je pense aux gens que j’aime, je me demande: « Que fait-il en ce moment? ». « Que fait-elle? Est-elle heureuse? Pense-t-elle à moi elle aussi? ». Une douleur légère empreint ces pensées douces. Car ils ne sont pas aussi loin, il ne sont pas aussi seuls. Ils sont là-bas, ensemble, proches les uns des autres, même s’ils ne le savent pas. Alors je sais que je ne leur manque pas autant qu’ils me manquent. Ca me réjouit et m’attriste en même temps.

 

Quand même, il y a quelque chose de formidable dans le fait d’être humain: on s’habitue à tout. Et déjà, beaucoup de mes vieilles peurs sont derrière moi. Je les ai laissées sur la route, comme ces petits objets que j’ai perdus. Une clé usb, un t-shirt. D’ailleurs, ça fait longtemps que je n’ai rien perdu, je croise les doigts. Mais mes peurs, elles, s’en vont. Mes préjugés se laissent vaincre, aussi. Si on peut être en terre inconnue comme un poisson dans l’eau, alors je finirai par l’être. Et ce sera comme si aucun lieu ne m’était inconnu. J’aurai apprivoisé la Terre.

8 réflexions au sujet de « Nostos, altos, nostalgie. »

  1. + 1
    Dans les longs voyages, hors les galères qui pourrissent la vie sur le moment mais qui rapidement deviennent de belles anecdotes, y a tjs un moment où on pense à ceux qu’on a laissé derrière soit. Que font-ils pendant que je suis pas là ? Je suis par delà les mers, et eux se retrouvent encore et encore pour une soirée. Ts ces moments de complicité qu’on loupe ; et qui créeront un décalage au retour, quand on sera parmi eux et qu’ils parleront de telles et telles soirées, où on n’était pas. Et cette expérience qu’on acquiert par nos voyages, mais qui nous décale un peu plus par rapport aux autres, car ils ne l’ont pas.
    Moi, ce qui me fout un coup à chaque fois, c’est d’apprendre leurs étapes de vies, de constater que le temps ne s’arrête pas non plus pour eux, qu’ils vivent en mon absence. Ça m’a limite déprimé quand ma meilleure amie a déménagé en avril cet année ; alors que bon, je m’en fous, j’habite à Londres, ça change rien pour moi, je la verrais pas moins, ni plus, parce qu’elle a déménagé de 10 km. Mais c’est un peu des repères sur ma vie française que j’avais et qui s’effondre, en quelque sorte.
    Mais je ne changerais ça pour rien au monde, malgré tout !

    Heureux qui comme Ulysse
    A fait un beau voyage
    Heureux qui comme Ulysse
    A vu cent paysages
    Et puis a retrouvé après
    Maintes traversées
    Le pays des vertes années

    • t’as tout dit ^^ hé ouais la vie continue sans nous,  je me souviens quand j’ai déménagé à tous (pas si loin donc) le retour n’a pas été facile, pourtant j’étais pas partie loin ni très longtemps…  Je pense qu’au retour on s’attend a retrouver un univers familier et puis au fond il n’existe plus tel qu’avant le départ, on se retrouve encore un peu déboussolé… Rien n’est facile dans les voyages, c’est aussi le prix a payer.

  2. Je vais sans doute rentrer en France voir pote/famille fin octobre, ça va me faire bizarre ; d’autant que j’ai trop pas envie de rentrer, je suis bien à l’étranger ^^

    Je me permets de faire comme chez moi chez toi et de livrer une petite anecdote du jour.
    Ce matin, on fait une halte photo pour photographier des chevaux. Il y en avait 6-8, et à côté, un petit troupeau d’une 15aine de vache. Tt le monde se précipite pour prendre les chevaux en photo, leur donner de l’herbe à manger, les caresser, tout ça. Les chevaux, habitués à l’homme, sont venus tout de suite. Les vaches, en revanche, sont restées un peu en retrait.
    Une compagne de voyage fait remarquer que les vaches n’osent pas s’approcher et que les plus courageuses, lorsqu’on tend la main pour les caresser, s’éloigner aussitôt. Donc moi, je dis : C’est normal, elles ont peur des hommes parce qu’elles savent qu’ils vont en faire des hamburgers !. Et là, une 2 réactions (les autres n’avaient pas dû entendre) :
    – Ach ! (à prononcer à l’allemande, et montrant bien le dégoût par rapport à ce que je venais de dire), et
    – Mais ne dis pas ça ! d’une voix triste, par celle qui avait fait remarquer la crainte des vaches.
    Et moi de répondre : Et pourtant c’est vrai !
    Et ça en est resté là.
    Au début, ça m’a amusé, mais en continuant à y repenser, ça m’a gonflé cet aveuglement, ce refus de voir la vérité en face. Cette façon d’être attendri devant un joli troupeau de vaches, de bouffer un steack le midi, et de refuser d’entendre le rapprochement entre les 2.

    • Triste en effet, même si au moins les gens ont une sensibilité par rapport à ça. On se dit qu’ils seraient plus en accord avec eux-même en étant végétariens, mais c’est dur. Je crois qu’une des étapes les plus difficiles pour moi quand je suis devenue végétarienne ça a été de réaliser que les animaux qu’on voit dans les champs sont des condamnés à mort.

  3. J’suis con, j’aurai dû posté sur Végéweb plutôt que dans tes commentaires… Désolé :/

  4. moi ma douce je pense à toi plusieurs fois par jour .je me dis ou est elle ?quelle heure est il là bas?est ce qu’elle ne manque de rien?est ce qu’elle est en bonne santé ?et je suis comme dans la chanson :j’attends ,j’attends ton retour et je trouve le temps long ;je me noie dans le travail et souvent je me dis « peut etre qu’elle va en avoir assez et qu’elle va revenir plus vite  » une maman çà attend toujours ses enfants ,plus on vieilli ,plus on attend

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