Obligés d’être gentils

J’ai  lu et entendu beaucoup de conneries à propos du bien-être animal en élevage. Ca circule, comme ça.

Mais il en est une en particulier, qui me hérisse l’ensemble système pileux, pourtant peu fourni. Et ce, pour plusieurs raisons. Principalement, pour trois raisons:

1) Parce qu’elle est stupide, mais vraiment stupide.

2) Parce que sous l’épaisse dose de stupidité crasse, je la trouve cruelle, ignoble, révoltante.

3) Parce qu’elle est absolument récurrente, on l’entend partout, on la lit partout, et même dans des revues de vulgarisation scientifique qui se veulent sérieuses, je me souviens même l’avoir lue
dans la revue mensuelle de l’INRA, et l’avoir entendue dans mes cours de production animale en M2.

 

Donc je vous livre cette bonne grosse connerie. Ouvrez grand vos esgourdes, je ne le répèterai pas:

« De toutes façons, les éleveurs sont obligés d’être gentils avec leurs animaux, sinon, ils produisent moins / la viande est de mauvaise qualité ».

 

Voilà.

Il en existe plusieurs versions, évidemment. Les publications se voulant sérieuses préfèreront écrire « les éleveurs sont obligés de bien traiter leurs animaux » voire « les animaux ne doivent pas
être stressés ».

 

Ha.

Ha.

Ha.

La bonne blague.

 

Non sérieusement, vous y croyez à ça?

Il existe une quatrième raison pour laquelle cette affirmation idiote m’énerve autant: dans le temps, j’y ai cru.

J’étais tellement aveugle, j’étais tellement formatée, j’avais tellement envie de croire à un monde de bisounours ou les gentilles licornes sautillantes dégueulent des papillons et chient des
arc-en-ciel, je fuyais tellement la vérité, que moi aussi un jour, j’ai du dire un truc pareil.

C’est un truc qu’on dit pour se rassurer, peut-être plus que pour rassurer les autres.

 

Le truc le plus évident, quand on s’arrête une petite seconde et qu’on fait fonctionner 10% son cerveau, c’est que c’est évidemment faux. Il suffit de visiter un élevage quelconque pour s’en
convaincre. Les éleveurs n’ont aucun interêt particulier à ce que leurs animaux soient heureux et détendus. C’est vrai que le stress affecte la qualité de la viande, mais d’une part ce n’est pas
forcément produire de la viande de qualité qui rapporte de l’argent, sinon tout le monde produirait de la viande bio. 95% de la viande de porc vendue provient d’élevages industriels comme celui
dans lequel a été prise cette photo, cette viande est de mauvaise qualité et vendue à bas prix, elle provient d’animaux dont la vie n’est qu’une succession de souffrances. Frapper un cochon
diminuera peut-être un peu la qualité de sa viande, mais ça diminuera moins le rendement de le frapper pour qu’il rentre plus vite dans sa case d’élevage, plutôt que d’attendre qu’il y aille
tranquillement.

Pour avoir de la viande qui se vend mieux, on ne passe pas Mozart aux truies, mais on sélectionne les géniteurs en fonction de leur tendance à faire du muscle ou de la graisse. Bienvenue dans le
monde réel!

 

Quant aux élevages bio ou plein air, les animaux y sont sans doute moins stressés, mais ils le sont d’autant plus au moment des manipulations douloureuses (comme la castration à vif des
porcelets) ou lors de leur dernier voyage… Et là, les éleveurs ont plutôt intéret à ce qu’ils soient stressés, on va pas attendre qu’ils meurent de vieillesse. D’ailleurs, la détresse des
cochons bio est telle, lorsqu’ils sont emmenés à l’abattoir, que leur viande serait encore plus mauvaise que celle des cochons industriels. Enfin c’est ce qu’on m’a dit en cours de productions
animales, mais je n’ai pas vérifié.

Le deuxième truc évident, c’est qu’être « gentil » est une qualité humaine qui est, par définition, un comportement de bonté désintéressé. Qu’on me dise qu’un type est « gentil » avec les êtres sur qui il a tous les droits et qui vont mourir pour lui, pour l’unique raison qu’ils rapportent plus d’argent, je dirais qu’on a pas la même définition de la gentillesse, et merci de ne surtout
jamais être gentil avec moi. Dire qu’il faut être gentil avec ces êtres sensibles sous prétexte que sinon, ils feront un peu moins de lait, un peu moins d’oeuf et donneront des cadavres un peu plus caoutchouteux, quand on y réfléchit deux minutes, c’est d’une violence ignoble. Ca voudrait dire qu’il n’y a aucune raison d’être gentil, plus importante que « pour gagner plus d’argent ». Les animaux ne sont vraiment rien, alors? Ils n’ont aucun intérêt intrinsèque, ils ne valent que les produits qu’on obtient d’eux? Apparemment, « être gentil » revient à « utiliser de manière optimale »,
belle putain de mentalité!

 

Alors, vous vous demandez pas, maintenant, pourquoi les revues les plus sérieuses nous pondent une énormité pareille?

Parce que l’animal-objet est plus surement ancré dans les mentalités que l’animal-personne, être sensible et conscient… Et que même ceux qui croient défendre l’animal, défendent l’animal-objet, et non pas l’animal personne. C’est pourquoi il ne vont nulle part.

 

Cette phrase illustre donc à merveille l’illusion du welfarisme.

12 réflexions au sujet de « Obligés d’être gentils »

  1. Merci pour cet excellent article, qui me fait voir la chose sur un autre angle. J’avais pas pensé à cette analyse de la « gentillesse ».
    Je pense que le coup de pied que l’éleveur file au cochon, même si c’est pas dans sont intérêt au niveau qualité de la viande n’a pas suffisamment d’incidence sur la rentabilité et le profit global pour qu’il élève correctement, sans violence, ses animaux.

    Et puis voilà, de tte façon, tout est dit dans ta dernière phrase que j’approuve à 8 000 %.
    Et je te renvoi à cette page, qui annihile tout doute sur les visées du welfarisme, ie le bien-être des animaux dans une optique productiviste : http://fr.abolitionistapproach.com/2011/01/07/wayne-paccelle-et-moi-sommes-daccord/

    • Je suis assez d’accord avec Francione dans l’ensemble, mais je ne pense pas que les gens puissent vraiment être à l’aise par rapport à l’exploitation. Mais j’y reviendrai.

  2. Oui, excellent article. J’ajouterai juste que, à moins d’être un pervers -quelqu’un qui se réjouit de la souffrance d’autrui-, le processus psychologique normal, quand on doit élever un animal pour le tuer, est de l’objétiser, de le maltraiter comme si ce n’était pas un être sensible : il devient alors possible de l’élever pour le tuer, de l’exploiter, PUISQUE précisément, il ne peut pas, ou si peu, bien moins que nous en tout cas, souffrir. Cette croyance s’avère nécessaire pour exploiter tout être sentient.

    • C’est très juste, et c’est d’ailleurs très bien expliqué dans Un Eternel Treblinka, de Charles Patterson, que je conseille également à tout le monde! D’autant plus qu’il explique aussi que le même processus peut très bien se faire à l’encontre d’autres humains.

  3. A mesure de te lire, je souhaitais te demander ce que tu penses du welfarisme antispéciste et de l’abolitionnisme inclusif (Jean-Baptiste Jeangène Vilmer) tel que le défend les auteurs des Cahiers Antispsécistes ?

    • Hum… Je lis parfois les cahiers antispécistes, mais comme j’ai pas la mémoire des noms, je vois pas exactement de quoi il s’agit. Je vais faire une petite recherche et je te réponds dès que possible

  4. Encore une fois, voilà le pourquoi le travail d’information auquel on se livre est loin d’être inutile. Cela montre, qu’il faut continuer encore et encore à informer pour qu’avec le temps ce genre de propos disparaisse si toutefois c’est possible.

    • En effet je pense que la meilleure chose qu’on puisse faire c’est informer, et les gens devront faire eux-même des efforts pour remettre en question leurs croyances… Et peut-être qu’un jour ces dogmes disparaitront

  5. Merci et bravo pour cet article.
    Ma petite soeur lycéenne, végétarienne qui cherche à devenir végétalienne, entend énormément cet argument dans toutes les discussions avec les « omnivores défendant ». Je crois que je vais lui imprimer et lui donner, ça lui fera plaisir de lire tous les arguments qu’elle utilise aussi bien synthétisés et formulés.
    Merci :)

    • merci ça m’encourage à continuer à écrire, car j’ai plein d’idées mais ça demande pas mal de réflexion de les synthétiser en articles pas trop longs… A suivre donc ^^

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