Quand je suis devenue juive

En discutant avec mon compagnon, un soir, autour d’une assiette de sushis, je me suis aperçue avec surprise qu’il pensait que notre enfant n’était pas juif. Etre juif, me disait-il, on le choisit.
J’ai un peu ri intérieurement, car je venais de me fendre d’un thread énervé sur Twitter, où je m’insurgeais contre cette tendance des gens à persister à croire qu’on choisit d’être juif ou non. Etre juif, parait-il, serait « juste une religion ». En tous cas, d’après mon conjoint, l’enfant ne pourrait pas être juif, étant donné qu’il affirme ne pas l’être. Il le deviendrait peut-être en grandissant.

Au printemps dernier, nous avions fêté Pessah dans ma famille. C’est une très grosse fête, qui fait une part importante à la transmission. C’est peut-être pour ça qu’elle est en elle-même si importante, je ne sais pas très bien. Bref, toujours est-il que, chez les juifs d’Algérie, il est coutume, à un moment du Seder (1), de jeter des feuilles de salade dans le jardin. Les feuilles de salade symbolisent l’amertume, c’est un geste de joie et de libération. Les enfants rient beaucoup. Les adultes aussi d’ailleurs, d’autant plus qu’il est de coutume également au cours du repas de boire quatre coupes de vin. Quant aux voisins, je les ai toujours imaginés un peu médusés et dubitatifs. Mais en tous cas, on passe un bon moment.

Quelques jours plus tard, chez moi, nous avons caché des œufs en chocolat. Je trouvais ça amusant. Je n’ai jamais cherché d’œufs, mais juste avant Pessah, il est coutume de cacher des petits bouts de pain sec dans la maison et les enfants doivent les trouver. Après, on les brûle. Je pense que c’est une des choses qui sont à l’origine de la recherche des œufs en chocolat. Quand j’étais petite, je trouvais ça très rigolo de chercher des bouts de pain sec (qu’on ne mange pas, bien évidemment). Chercher des œufs, c’est sans doute encore plus marrant. Je me demande la tête qu’il fera quand je lui dirai que nous, quand on était petits, on cherchait des bouts de pain sec. Surement la même que moi et mes frères quand on déballait nos consoles de jeu et que les ancêtres nous disaient qu’ils recevaient une orange. Le plus curieux étant sans doute qu’ils ajoutaient presque toujours : « et on était contents !». J’ai jamais compris. Je déteste les oranges. Bref, je m’égare complètement, revenons à nos œufs.

Donc, on a caché des œufs. On a pas de jardin, mais j’en ai caché dans le balcon et dans les pots de fleur, un peu partout. C’était rigolo. Il a toujours été un enfant très joyeux, et sa joie de vivre s’épanouit délicieusement en de telles occasions.

Par ailleurs, cela ne l’empêcha pas de se poser des questions. On fêtait Pâques. Mais on avait déjà fêté Pâques avant… Et ça n’avait rien à voir ! Que comprendre ?

Quelques jours plus tard, chez ma mère :

-Mémé, pourquoi à pâques, on jette la salade, et puis on cherche des œufs ?

-Hé bien, les juifs, ils jettent la salade, et les catholiques, ils cherchent des œufs.

-Mais, c’est ma maman qui est juive.

-Et ton papa, il est quoi ?

(Epineuse question, car pascal n’est pas catholique ni quoi que ce soit. Il est en fait assez radicalement anti-religions de toutes sortes).

-Mon papa, il est œufkinder, répondit l’enfant.

-Mais toi, tu es juif, répliqua ma mère.

Il s’énerva :

-Non, je suis pas juif ! Je suis œufkinder !!

Ainsi, l’enfant avait choisi son camp. D’accord, la salade, c’est marrant, et les bouts de pain sec aussi. Mais bon, tout bien pesé, les œufs en chocolat, c’est mieux. Depuis, quand on lui demande s’il est juif, il répond que non, puisqu’il est œufkinder. Comme son papa. Donc pour ce dernier, la question est réglée. Il n’est pas juif.

Or, il l’est, lui répliquai-je. Etre œufkinder ne change rien à l’affaire. Aucune religion, si attrayante soit-elle, ne nous fait sortir du judaïsme. On peut devenir juif (encore que je me demande bien pourquoi des gens font ça), mais un juif qui se convertit à quoi que ce soit, il est toujours juif. Et me voilà alors obligée de répondre à cette épineuse question : être juif, c’est quoi ?

C’est loin d’être simplement une question de religion. C’est une question d’identité, de culture. Mais toujours est-il que je trouve toujours difficile de répondre à cette question.

Il arrive souvent (et je crois que certains peuvent me le reprocher) de mettre en lien l’identité juive avec l’antisémitisme. C’est vrai que je ne sais pas si c’est une bonne chose. Et je pense bien sur qu’être juif c’est bien plus que ça. Mais, c’en est une partie, malheureusement, importante ; et surtout, beaucoup d’enfants se découvrent juifs quand ils en font l’expérience. L’antisémitisme ne constitue bien sur pas le fait d’être juif, mais c’est parfois ce qui le révèle avec le plus d’évidence. Si des gens sont prêts à te haïr ou à te tuer pour cette différence, comment la prétendre anodine? Cette expérience du racisme est très particulière. Il ne s’agit pas d’une couleur de peau ou d’une particularité physique. On ne sait pas ce qui nous distingue des autres. On ressemble à tout le monde. Et pourtant on apprend qu’on est différent. Et que cette différence est un problème.

Quand j’étais petite, je suis allé à l’école publique. Alors on m’a prévenue. On, c’est ma grand-mère paternelle. C’est une survivante de la Shoah. Notez qu’elle n’est absolument pas de religion juive. Elle n’a jamais fêté chabbat, mangé casher ou cherché des bouts de pain. En fait, elle n’est pas vraiment juive. Je ne crois pas que ça aie jamais fait partie de son identité. Non, elle était, comment dire ? Juste assez juive pour les nazis. Elle fait partie des gens qui ont très exceptionnellement survécu. Je n’ai jamais très bien compris ce qu’elle avait vécu pendant la guerre. Cette partie de sa vie est recouverte d’une chape de silence que je n’ai jamais pu soulever. J’aurais voulu savoir, ne serait-ce que pour comprendre un peu mieux de quoi j’hérite. Mais, en tous cas, je sais que, petite, à l’école, avant la guerre, elle a souffert de cette haine confuse et dirigée contre elle.

Bref. Ma grand-mère m’a prévenue. Il ne faut pas dire qu’on est juifs. Du côté de ma mère, côté séfarade, ils ont aussi vécu des trucs pas marrants. Mais ils sont très fiers de leur différence. On aime bien être juifs. Ma grand-mère, ça la gênait. Elle avait peur que j’aille le crier sur les toits et que je sois, je ne sais pas, insultée, rejetée. Que j’en souffre. Donc elle m’a dit qu’il ne fallait pas le dire. Elle m’a dit qu’il n’y avait absolument rien de honteux à être juif, que nous étions des gens comme les autres, mais que certaines personnes étaient bêtes et méchantes et, pour des raisons qui leur appartenaient, ne nous aimaient pas. Donc, il valait mieux ne rien dire.

C’est tout de même étrange qu’après tout ce temps, je me rappelle aussi bien de cette conversation. J’avais quatre ans. Je ne me souviens évidemment pas de toutes les discussions que j’ai eues avec ma grand-mère. Mais je me souviens précisément de celle-ci. Et je crois que je m’en souviens parce que, au-delà des mots, il y avait une terreur sourde, non-dite, que les mots ne rendaient pas. Je m’en souviens avec inquiétude, avec interrogation aussi. Les mots ne disaient rien d’effrayant. Mais la peur était là, je ne pouvais pas ne pas la sentir. A partir de ce moment, elle faisait partie de moi.

Cette peur n’était même pas celle de ce que je risquais réellement de vivre. Cette peur, elle venait du passé. Et je l’héritais. De cette courte conversation, dans laquelle ma grand-mère avait pris la peine de choisir les mots justes pour s’adresser à une enfant, pour ne pas trop m’alarmer, ni m’effrayer, et surtout pas me faire sentir honteuse, mais pour me protéger tout de même.

Les mots ne disent pas toujours ce qu’on essaie de leur faire dire. Même quand on prend la peine de les choisir avec soin.

Je portais, à cette époque, une petite étoile de David en or. C’était un cadeau de mon autre grand-mère. Je la portais toujours, et donc je la portais à l’école. Elle était très jolie, en vrai or ; l’étoile était en relief, et il y avait une petite point de métal a l’intérieur, qui avait dû autrefois tenir une perle. Je l’aimais beaucoup.

Ma grand-mère paternelle, j’ai bien vu que ça la gênait. Elle ne m’a jamais dit de l’enlever, et de toutes façons je ne l’aurais pas fait. Elle aurait voulu, peut-être, que je ne la porte pas à l’école, mais j’y tenais tellement, à cette étoile. Pourtant le malaise était là, et je ne pouvais pas ne pas le sentir.

J’étais donc mûre pour ce qui allait m’arriver. Ma grand-mère avait peut-être peur que je me fasse insulter, rejeter. Je pense qu’elle ne s’attendait pas à ce qui s’est passé réellement. Rien de tout cela. C’est encore quelque chose qui est resté gravé dans ma mémoire alors que je ne garde presque aucun souvenir de cette époque. Je m’en souviens avec une étonnante précision. Cela s’est passé dans le couloir de l’école maternelle et je revois encore les petits porte-manteaux où nous accrochions nos affaires avant de rentrer en classe. C’est là qu’une petite fille de ma classe vit mon étoile.

Elle aussi pensait que je ne devais pas la porter. Que je ne devais jamais, jamais porter une chose pareille. Que je devais la jeter, la faire disparaître. Car, disait-elle, des gens qui avaient porté de telles étoiles étaient morts, et dans d’atroces souffrances. Si je la portais j’allais mourir, et aussi ma famille, tous ceux que j’aimais.

Maintenant que j’y pense, je ne peux pas être sure que cette petite fille n’était pas elle-même juive. Je ne sais pas. En tous cas elle avait confusément compris quelque chose de terrifiant, une conversation qu’elle n’aurait pas du entendre, une explication donnée à la va-vite, je ne peux qu’imaginer. Ce qui est étrange c’est qu’au regard de cette expérience, l’antisémitisme que j’ai pu vivre par la suite à l’école ne me semblait pas bien terrible en soi. Je veux dire, les insultes, le rejet. Il est sans doute arrivé par la suite qu’un ou une camarade de classe se mette à me rejeter parce qu’on lui avait appris que les juifs n’étaient pas spécialement fréquentables. Je me souviens vaguement d’un ami de mon frère aîné qui avait décidé de ne plus être ami avec lui parce qu’il croyait je ne sais quoi sur les juifs. J’ai pensé que c’était dommage et que c’était un crétin.

Mais ce n’était pas très grave. C’était des gamineries. Ce qui était grave était cette terreur sourde avec laquelle désormais je vivais. Et ça n’avait rien à voir.

Je n’ai plus voulu porter l’étoile. Je l’ai rendue à ma mère. Bien sur, il est arrivé que des adultes essaient de me rassurer – difficilement, parce que la peur était telle que j’avais peine à en parler. Mais que pouvaient-ils me dire ? Que c’était des bêtises ? C’était certes extrêmement confus, mais il y avait un fond de vrai, n’est-ce pas? Des choses étaient arrivées ; des choses que j’ai apprises plus tard, dans les livres d’histoire.

Et nous avons toujours peur, en vérité. On se dit que c’est de la parranoïa, jusqu’à que quelque chose arrive. Bien des années plus tard, je suis allé au lycée juif et nous avions toujours plus ou moins peur. Peur qu’il se passe quelque chose. Il ne s’est rien passé. Jusqu’à l’affaire Merah, à une époque où j’avais moi-même quitté cet établissement. Plusieurs personnes furent tuée, dont une petite fille de quatre ans. Quatre ans, l’âge ou j’ai appris à avoir peur. Parfois je pense à elle. Je pense aussi à toutes ces années dans ce lycée, où nous avons eu peur, sans toutefois vraiment concevoir qu’il puisse se passer quelque chose de tel. Notre imagination n’allait pas aussi loin.

J’ai rendu l’étoile donc. Pourtant, assez vite, je m’en suis voulue. Je l’ai redemandée à ma mère. Mais elle l’avait perdue en allant au Mikvé(2). Je n’ai plus jamais revue cette étoile, à laquelle je tenais comme à la prunelle de mes yeux. En ai-je fait le deuil, bientôt trente ans après ? Je ne sais pas. J’ai hérité depuis de celle que portait ma grand-mère. Je l’ai portée dehors une fois, puis j’ai eu peur encore une fois, peur du regard des gens. Je la conserve précieusement. Chez moi.

Ainsi nous avons peur. Mais ce n’est pas là l’essence d’être juif. C’en est juste l’expression la plus violente et la plus évidente. Le fait est que nous somme juifs et que pour ça, des gens nous haïssent et parfois veulent notre mort. Mais ça ne répond pas vraiment à la question, en fait. C’est quoi, être juif ?

Devant mes sushis, et devant cet homme élevé sans religion, je me trouvais bien embarrassée de ne pas avoir de réponse claire à donner. Pourquoi pensais-je, me demandait-il, que notre enfant était juif ? J’aurais bien voulu trouver quoi répondre, mais je me disais qu’il ne pourrait pas comprendre. Je pourrais donner des tas de détails, des tas d’anecdotes. Je pourrais parler des superstitions (qui ne sont pas de la religion), comme quand je m’en vais ma mère ma mère me jette de l’eau, je pourrais parler des galettes blanches ou des artichauts qu’on met dans le couscous. Du pain qu’on fait le vendredi, des sapins qu’on n’avait jamais décorés, ou des cauchemars que je faisais quand j’étais petite. Je pourrais parler de l’incertitude, que quand on évoque le futur on ajoute toujours « si Dieu veut », et que moi, alors que je ne crois pas en Dieu, je ne le dis pas, mais je le pense à chaque fois.

A vrai dire, rien de tout cela n’est très important en soi. Rien de tout ça ne fait qu’être juif c’est ce qu’on est. Mais tout cela forme un tout. C’est une culture, voilà. Je n’ai jamais cherché un œuf, jamais mangé une huître (sauf une fois pour goûter quand j’avais 25 ans, 0/10 on dirait boire la tasse en mer).

Quelques temps plus tôt, je me souviens de son étonnement à Hanouka. Que je fasse un cadeau au petit, normal, toutes les occasions sont bonnes. Que je fasse des beignets, d’accord. Que j’allume des bougies, pourquoi pas. Mais quand j’ai pris le livre et j’ai récité la bénédiction, il avait l’impression de s’être trompé de maison. Il m’a demandé : « mais pourquoi tu fais la bénédiction ? Tu ne crois même pas en Dieu! ». J’ai ri et je lui ai dit que ce qu’on croit, ce n’est pas très important. Est-ce que, dans ma famille, à la synagogue, au Talmud, au lycée juif, on m’a jamais demandé si je croyais en Dieu ? Pas une fois. Une fois j’ai dit à ma mère que je ne croyais pas en Dieu. Elle n’a jamais rien pu faire de cette information. D’ailleurs, ça fait un point commun entre les juifs et les antisémites. Ils s’en fichent tous, de si on croit en Dieu.

Je n’ai pas vraiment su répondre à sa question. C’est vrai, pourquoi ? Pourquoi la bénédiction ? Peut-être parce que je sais lire l’hébreu, tout simplement. Parce que c’est joli. Parce que parmi tout ce qu’on m’a transmis, j’ai presque tout rejeté. Mais je veux croire, peut-être pas en Dieu, ni au Messie, mais au moins que dans ce qui m’a été transmis il existe de belles choses, des choses que je veux garder, et qui valent la peine d’être transmises. Parce que cela a du sens.

Devant mes sushis je ne savais pas quoi dire. Tout se bousculait dans ma tête. J’ai parlé de tout ça, des sapins et des Hanoukiot, des œufs et des bouts de pain, de la lumière que j’allume le samedi, même s’il ne faut pas. J’ai parlé de Yom Kippour(3). Je lui ai dit que je ne fêtais plus Yom Kippour depuis de nombreuses années, parce que je déteste cette fête. Mais que, jamais, pas une seule fois dans ma vie, ça n’a été un jour comme les autres. Je lui ai dit : je choisis de ne pas le fêter, mais je ne choisis pas que ce soit ou non le jour de Kippour. C’est comme ça, c’est tout. Et je ne peux pas l’ignorer, je peux essayer de faire comme si pour moi c’était un jour comme les autres, mais alors je me mens à moi-même. De la même façon je choisis de vivre la religion comme je veux ou même pas du tout, mais on ne choisit pas d’être juif. Parce que c’est ce qui existe, parce que c’est ce qui nous est transmis. On ne choisit pas dans quel famille on vient au monde, pas plus que la couleur de sa peau. Et cet héritage ira à mon fils, aussi je prends soin de choisir ce que je voudrais ou non transmettre, mais parmi ce que je lui transmettrai, il y a le judaïsme, quelle que soit la force avec laquelle on tente d’écarter la religion, parce que ce n’est pas une question de religion. La religion n’est pas plus importante que le pain du vendredi. Elle est une partie d’un tout.

J’ai essayé aussi de lui expliquer que l’antisémitisme ce n’est pas seulement hériter d’un long passé de rejet et de persécutions. C’est aussi une certaine façon de le vivre, d’y réagir. C’est ancré dans la culture. Certains ont vécu en paix, d’autres non, mais je crois que la trace de l’antisémitisme existe en tous, même quand il ne se manifeste pas. C’est une menace confuse omniprésente, invisible. A l’image de comment les antisémites complotistes semblent percevoir le judaïsme, d’ailleurs.

J’ai essayé de lui expliquer que les rites, les croyances, les habitudes sont ce qui forge le quotidien. Que donc c’est important. Que lui, sa culture, c’est un peu la culture de tout le monde, alors il ne se rend pas compte. Tout le monde décore le sapin à Noël. Oui, mais pas moi. Moi j’ai fait d’autres choses. Je savais que j’étais différente. Parfois j’étais fière et d’autres fois j’avais honte. C’est une des choses dont il me revient de décider. Mais je n’ai pas décidé d’être juive.

Ca vous paraît clair, comme réponse ? Parce qu’à moi, pas tellement, en fait. Je ne sais pas vraiment ce que c’est d’être juif. C’est ma culture, et pourtant je crois savoir que d’autres personnes juives la vivent tout à fait autrement. Certains décorent des sapins, d’autres non. Certains vont à la synagogue en voiture, d’autres à pied, d’autres jamais.

J’ai bien essayé de faire comme si Yom Kippour n’existait pas. Comme ce jour n’arrive qu’une fois l’an il m’a fallu plusieurs années pour me rendre à l’évidence : pour moi aussi ce jour existe. Je ne sais pas vraiment bien quoi en faire. Je sais que je ne veux pas aller à la synagogue parce qu’il y a toujours des militaires armés et que ça me fait peur. Mais je sais aussi qu’il faudra que je trouve quoi faire de cette journée. J’ai bien essayé d’en faire un jour comme les autres, mais cela ne marche pas. C’était drôle au début car la nourriture a meilleur goût quand on n’a pas le droit de la manger. Mais c’est fini, la crise d’adolescence. Et si ce jour a un sens pour les autres il peut en avoir un pour moi aussi, et je lui trouverai du sens.

Aujourd’hui c’est vendredi et mon fils est allé chez ma mère pour faire le pain de Chabbat. Les tourterelles se sont installées sur mon balcon et elle m’a dit que si elles pondaient des œufs, je pourrais dire la bénédiction du nid d’oiseau. Oui, il existe une bénédiction aussi pour cela. Il y a une bénédiction pour tout. Pour l’eau, pour le pain, pour le vin, pour les gâteaux, pour la première fois qu’on voit un arbre en fleur, pour les départs en voyage, pour la première fois qu’on mange un fruit dans l’année, pour les nourritures non cashères, pour quand l’équinoxe de printemps se produit un mardi, et pour les nids d’oiseau. Que je crois ou non, ça n’y change pas grand-chose, non ? Je ne sais pas. Je ne sais même pas vraiment en quoi je crois, de toutes façons. Je crois pas en Dieu, mais je crois fort au pain de Chabbat. Je crois pas au Messie, mais je crois à l’espoir, de toutes mes forces.

Je n’ai toujours pas répondu à la question.

En tous cas, c’est pas juste une religion.

Note 1: Seder: Rituel symbolique qui précède le repas de Pessah.

Note 2: Mikvé : Bain rituel utilisé pour les rites d’ablution dans le judaïsme.

Note 3: Aussi appelée Grand Pardon, c’est une fête d’expiation marquée par le jeûne et la prière

5 réflexions au sujet de « Quand je suis devenue juive »

  1. Bonjour Lauren,
    Ton fils est juif parce que tu lui transmets une culture. Ma grand-mère maternelle est juive séfarade, ses deux parents sont juifs. Je ne l’ai jamais vue se décrire comme telle, porter une étoile de David ou fêter une fête juive. Elle a épousé un non juif et ma mère aussi. Personne ne se dit juif dans la famille à part les frères et soeurs de ma grand-mère où j’ai l’impression que c’est autre chose, mais certains ont épousé un juif, les hommes ont gardé le nom…
    Nous disons que nous avons des origines pieds-noirs, juives, mais pas que nous le sommes.

    Donc j’ai l’impression que s’il n’y a pas de transmission, la judaïcité disparaît au bout d’un moment. Bon, après dans mon cas il y a eu une union mixte dès la génération de ma grand-mère, alors que toi si j’ai bien compris tes deux parents sont juifs.

  2. Bonjour :) c’est vrai que c’est une question compliquée. Je ne suis pas juive, mais je m’étais déjà un peu posé la question en voyant un de mes amis se faire insulter (pour « rire » par un autre « ami » dont l’humeur était plus que douteux…). Pourtant mon ami ne sent pas juif, mais avec son nom, ses origines, l’histoire de sa famille, d’autres personnes le lui ramènent toujours alors qu’il essaye de rejeter cette partie là. Mais au final, tu le dis bien, je ne sais pas non plus ce que c’est, mais ce n’est pas qu’une religion.

  3. Je peux répondre à une question. Pourquoi se convertir au judaïsme puisque c’est mon cas. Et bien déjà il ne s’agit pas en effet que de religion je vis aussi une nationalisation c’est à dire que l’on me transmet l’histoire la culture la pensée juive ainsi que la religion.
    Pourquoi un tel choix? Et bien je me suis toujours sentie proche des juifs et tout ce que j’apprend en ce moment est comme naturel pour moi et est une évidence, je ne force rien . Là où dans les autres religions je m’y sentais étrangère. Et parfois même étrangère à la façon de penser et concevoir le monde dans ma propre famille. Pourquoi? Je ne sais pas c’est comme ça.
    Certain disent que c’est une question d’âme d’autre de sang d’autre de culture ou de transmission. Hors si il y a eu des juifs dans ma famille cela remonterait à longtemps. Et pourtant je me sens juive, bien que j’apprend tout, c’est comme si mon cœur reconnaissait cela. Et je crois en Dieu depuis aussi longtemps que je me souvienne.
    Je n’ai pas vécu d’antisémitisme pourtant j’ai vécu moquerie raillerie crachat dans ma jeunesse pour être un peu trop différente dans mon monde et pas dans la norme. Préférant lire et étudier. Dessiner et observer que me donner à des jeux comme tous. Que souvent je ne comprenais pas comme les disputes et tricheries en ceux ci.
    Aujourd’hui donc je suis à l’étude et en cours de conversion. La peur de l’antisémitisme ? Pas plus que la peur de l’injustice humaine déjà vécue. Cela ne me freine pas dans mon choix. L’homme est un loup pour l’homme et il.vaut mieux le savoir que de l’apprendre à ses dépends.

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