Rien ne s’oppose à la nuit

Nuit du 18 au 19 aout – 4h du matin, insomnies

[TW: guerre, mort]

***

Parfois la vie m’ennuie. Je pense aux chutes de tissu qui couvrent mon bureau, au pelotes mal rangées  dans un carton ikéa; aux métiers que je n’ai pas pu faire. Aux diplômes qui dorment dans un carton, au-dessus des bocaux de lentille et de céréales. Il faut que je réactualise ma situation sur Pole Emploi. Le temps s’étire en longueur, toute à mon combat lent et obstiné contre la dépression, ma vieille ennemie, et je le vois s’écouler, goutte à goutte, remplir le sablier de ma vie, sans pouvoir faire grand chose de plus. L’enfant grandit. Moi, je sens parfois que je vieillis sans grandir vraiment. Je peins, je dessine. Je fais des poulpes en tissu. Il m’arrive de me demander : est-ce que la vie, c’est juste ça ?

Je ne sais pas, pourtant, à quoi d’autre j’aurais pu m’attendre, ni pourquoi. On dirait que seule la nuit me répond : le chant d’un insecte, la lumière jaune qui éclaire le hlm d’en face, et le calme du vent.

Mais parfois, quand l’angoisse de la vie me rattrape, tout s’éclaire d’un jour différent. Au détour d’une phrase entendue, d’un tweet ou deux qui me font tourner les oreilles comme un chat qui a peur… « L’actualité », comme on dit, comme si les drames qui secouent le monde étaient la seule chose importante qui s’y passait. Je n’essaie pas de la suivre, mais je vis dans ce monde étrange et inquiétant ; ce n’est pas moi qui suis l’actualité, c’est elle qui me poursuit, qui me débusque même au sein de mes refuges, que je construis comme des cabanes d’enfant faites d’un drap sur une chaise. Tout aussi délicieux et fragiles. Quand la réalité me rattrape, et renverse à terre ce doux sentiment de sécurité factice, que je vois ce que je n’ai pas envie de voir. J’assiste, comme beaucoup d’autres, à la montée lente et tranquille du fascisme, qui infiltre pernicieusement les esprits et pourrit les cœurs. Alors mon monde entier tremble et tout est différent. Les chutes de papier sur le bureau, l’enfant qui grandit. Tout s’éclaire d’une lueur nouvelle ; ce n’est pas grand chose, mais c’est tout ce que j’ai.

Je suis héritière d’une lourde histoire familiale, faite de drames et de diverses persécutions. Pas seulement le nazisme, mais aussi les guerres, les fusillades, les pogroms. J’en sais, consciemment, peu de choses. Comme des flash épars qui ont traversé les silences et sont venus jusqu’à moi, des anecdotes glanées au fil du temps, au détour d’une conversation sans importance mais qui me fait tendre l’oreille. Ma grand mère et sa famille, cachées dans le placard de son voisin arabe, qui jure sur le coran aux émeutiers qu’il n’y a pas de juifs chez lui. Ma mère couchée sur le sol d’un dortoir, au milieu des autres enfants, pendant une fusillade, lors de la guerre d’algérie. Une petite fille prend une balle perdue et meurt. Ma grand mère, l’autre, du côté français, dont le père se cachait pendant la guerre. Elle est en classe quand des gens viennent chercher non pas elle, mais une de ses camarades. La petite demande si elle doit emporter ses affaires avec elle. Je revois ma grand mère répéter lentement les mots de la maîtresse, comme s’il l’avaient hantée toute sa vie : « là ou tu vas, tu n’en auras pas besoin ». Ces mots résonnent en moi ; je les ai entendus il y a très longtemps, quand j’étais petite. Je ne les oublie jamais.

Ce sont peu de choses. L’essentiel est couvert d’un silence de plomb. De cette période de sa vie, je n’interroge presque jamais ma grand mère. Elle n’aime pas parler de ça. Elle préfère les potins récents, les recettes de cuisine et les chats. Sa vie continue. J’ai compris, au fil du temps, à travers quelques mots lâchés çà et là, qu’elle échappa de peu aux camps par les hasards de la guerre. De l’autre côté de la famille, les choses sont encore plus floues. Ils n’en parlent jamais, ou presque. Mais ce sont là les quelques flash qui éclairent une histoire sombre, obscure et gravée dans ma chair. Ma mère me téléphonait chaque fois qu’elle entendait la sirène d’une ambulance ; car nous savons que la mort est au coin de la rue. Nous savons que les gens que nous aimons peuvent mourir, et n’importe quand. J’ai parfois même eu le sentiment que c’était la seule forme d’amour que j’étais capable d’éprouver : avoir peur de perdre l’autre.

Ce n’est pas tellement que j’ai peur. C’est que j’ai cette conscience aigüe que tout peut basculer. La montée lente du fascisme en france et dans d’autres pays, l’islamophobie délirante, la haine, la guerre à l’autre bout du monde qui éclabousse de sang jusque tout près de moi, tout près de nous ; plutôt que cela m’effraie, je me sens subjuguée, envahie. Elle me fait sentir combien nous ne somme que des feuilles dans le vent, que des animaux fragiles, qu’un rien peut réduire en poussière. Il y a dans l’air du dehors, loin de mes chutes de tissu, mais beaucoup trop près, une sourde hostilité qui va croissante, et ne demande qu’à enfler davantage, la haine à nourrir la haine, enfler jusqu’à exploser, entrer en trombe dans ma maison et tout balayer d’un souffle d’air. Ce n’est pas que j’ai peur, car la peur suppose un danger que l’on fuit. Ce danger là est peut-être beaucoup trop grand pour encore parler de peur. Ce n’est pas que j’ai peur, c’est que je sais. Je sais ce qui nous attend au tournant de tous les « ils disent pas que des conneries »… etc. Je sais la haine et ce que j’appelle, avec hauteur, de la bêtise, mais qui en fait me terrifie, comme un lapin dans les phares d’un camion. J’ai en moi, dans mon ventre même, comme une sourde consternation, une trop calme épouvante. Il ne s’agit pas, bien sur, de l’antisémitisme. Ce serait trop simple; c’est beaucoup plus vaste que cela. L’obscurantisme, les préjugés, la haine, tout cela forme une espèce de bouillasse glauque; toute expression trop nette de la bêtise humaine ordinaire me fait vaciller sur mes fragiles fondations.

Rien ne s’oppose à la nuit qui tombe, tout juste peut-on allumer une bougie, et attendre.

13 réflexions au sujet de « Rien ne s’oppose à la nuit »

  1. Bonjour je pensais te trouver sur Twitter et j’ai lu tes déboires. Tu as tout mon soutient.
    Courage. Douces pensées.
    Lecteur.ice anonyme

  2. Je viens de lire ton texte, en passant par hasard.
    J’ai fermé la page.
    Puis je l’ai rouverte, car on ne peut pas te lire et ne rien répondre.
    Je ne connais pas ton histoire, mais sache que je t’envoie une pensée chaleureuse et que je te souhaite d’aller mieux, de guérir.
    La vie est belle, aussi.

  3. Puissant texte.

    Des fois, le racisme de ce pays me fait tellement peur, l’hécatombe me semble si proche que j’ai juste une envie c’est en finir, aller à l’affrontement et à la mort certaine juste pour ne plus connaître l’incertitude et la crainte.

    D’un autre côté j’ai cette foi bizarre en la vie, le chant des cerises et les rires des enfants.

    On vient de loin, d’Afrique il paraît :)

    Et je sais pas pourquoi, mais j’ai la sensation que l’on doit témoigner pour la vie en minuscule. Pour nos vies charnelles, simple, confuse, faite de petits rien, de petits actes qui comptent parce que fait exactement au bon moment et dont les effets se font parfois sentir dans des vies lointaines.

    Merci pour ce texte, ça me fait penser que youssoupha disait : on est tous solitaire, mais on se soigne par le partage. Merci d’avoir partagé, ça m’a donné envie d’écrire, merci :)

    C’est fou et bon d’éprouver comme on peut être si loin et pourtant si proche dans ce grand monde.

  4. J’ai eu peur de répéter ce que bien d’autres t’ont déjà dit.
    Et puis merde, me suis-je dit.
    La vie n’est pas si laide, et je te souhaite d’entre retrouver les couleurs.

    Un lecteur de passage.

  5. Hoï,

    Le passé que tu décris me laisse songeur.

    J’ai découvert ce blog il y a bien un an. J’ai goûté tes pages, même les plus anciennes, et c’était bon.

    Je crois bien que je t’ai volé quelques pensées et expressions que je recase parfois au coin d’une conversation (non, me sifflez pas, je suis sûr que vous faites pareil). C’est ouf, l’idée que certaines idées écrites ici y a trois ou quatre ans soient mentionnées dans peut-être des milliers de conversations aujourd’hui.

    Y a deux, trois trucs qui s’opposent à ma nuit, et ce blog en fait partie.

    Bon courage pour la suite !

    S.

  6. Salut,

    Je lis ton blog depuis longtemps, je le trouve incroyablement intelligent et pertinent, les histoires de Poire m’ont fait hurler de rire, les commentaires de rageux, beaucoup moins et tu as bien fait de ne plus les accepter. Liberté d’expression, oui, défouloir à connards, non.

    Je suis désolée de te voir écrire dans un tel sentiment d’impuissance en ce moment. J’espère que ça va s’arranger car je trouve que tu es utile avec ton blog.

    L’anxiété et la dépression sont de sinistres saloperies et, contrairement à ce que se plaisent à raconter moult marchands de bonheurs cruels et stupides, il ne suffit pas de « se bouger » et de « penser positif » pour s’en sortir.

    Cependant, on peut s’en sortir et il n’y a pas de raison que tu n’y arrives pas. En tous cas ce serait dommage pour ce super blog et pour tous les gens qui essaient doucement d’améliorer les choses. Tiens bon, et coucou depuis Internet. :-)

  7. Tout d’abord merci pour tes réfléxions qui me permettent de décrasser mes neurones et de sortir de ma zone de confort pour enrichir ma propre réflexion.
    J’entends bien cette angoisse qui prend toute la place, ce sentiment de décalage et cette impression de ne pas être adaptée à un monde si violent. Et la souffrance qui va avec.
    Je n’ai jamais souffert de dépression mais connais la maladie psychique, maladie invisible donc souvent perçue comme imaginaire, ce qui ajoute de la douleur.
    Mais rien n’est figé et, même s’il peut arriver de croire que cet état d’âme et de corps est chronique et définitif, tout cela peut et va très sûrement évoluer, laissant place à plus de calme.
    Chacun ses outils mais vu la dextérité et la qualité de ta plume je pense que tu aimes écrire, et l’écriture est un excellent moyen de mettre les choses à distance, de les évacuer et éventuellement les déconstruire.
    Patience, persévérance et courage donc.
    ‘Au coeur de l’hiver j’ai découvert en moi un invincible été’. Camus

    Laurence

  8. Le véganisme disparaîtra.

    Nietzsche devient de plus en plus cité et adulé. Et selon Nietzsche, les faibles sont des esclaves et n’ont que des ressentiments à propos des forts qui sont supérieur.

    La femme, selon Nietzsche, se doit d’être dominé et son égalité avec les hommes est une aberration.

    Penser comme un faible et un esclave, c’est être un médiocre et un dégénéré.

    Ma question : Quel place pour le véganisme dans un monde qui adule Nietzsche ?
    (Quel place pour n’importe quels formes de militantisme, d’ailleurs….)

    • En fait le problème dans ton raisonnement (si je peux l’appeler ainsi) c’est que nietzsche c’est de la merde, le « philosophe » le plus suerstimé et lu par tous les blaireaux qui se prennent pour des philosophes alors qu’ils ont rien lu à part nietzsche et peut-être BHL, et qui adorent fight club et les merdes dans ce genre là, et la société n’adule pas nietzsche, c’est simplement un biais qu’on peut avoir quand on a le malheur de faire partie de ces médiocres individus. Je songe d’ailleurs à interdire toute mention de Nieztsche sur mon blog, et pas seulement à cause du nombre insensé de consonnes qui se suivent dans ce nom à coucher dehors, mais surtout à cause de la médiocrité de pauvres types qui ont lu 3 livres et demi et se prennent pour de grands penseurs.

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