Tu seras modéré, mon fils.

On nous l’apprend depuis tout petits à l’école: la modération, c’est le Bien.

Rien n’est tout noir ni tout blanc, nous enseignent les très profonds philosophes du Juste Milieu. Il faut savoir distinguer les nuances de gris. Le Juste Milieu, c’est la sagesse suprême.

Dans des vies pleines de choix dont beaucoup ne sont pas évidents, s’en remettre à la Sainte Déesse Modération est une option facile, qui a surtout le mérite d’épargner l’effort de mettre son cerveau en branle.

 

Ô sages prêtres de la Déesse Modération, peut-on boire de l’alcool?

-En toutes choses, soyons modérés. L’alcoolique n’est pas alcoolique à cause de l’alcool. Ce n’est pas non plus à cause de ses problèmes dans sa vie à lui, la solitude, le stress, la misère. Non, l’alcoolique est simplement stupide ou ignorant, il ne comprend pas la Sainte Vérité : dans la vie, il faut de la Mo-dé-ra-tion. Répète après moi: un verre, ça va, mais pas douze.

 

Ô sages prêtres de la Déesse Modération, pourquoi les gros sont-ils gros?

-Certains hérétiques considèrent que les gros sont gros parce qu’ils mangent des choses qui les font grossir. Parce que la société de con-sommation les pousse à engloutir des quantités gargantuesques de toutes sortes de merdes, tout en leur permettant par toutes sortes de procédés modernes de rester assis sur leur derrière. D’autres encore accusent l’ignorance dans laquelle ils sont maintenus, n’ayant aucune connaissance de la nutrition, ni même de leur propre corps qu’ils sont d’ailleurs encouragés à détester. Enfin, certains avancent de supposés problèmes avec la nourriture, qui servirait de compensation dans tous les domaines de l’existence. Mais ce sont là des foutaises et de la branlette cérébrale d’intellectuels en mal de sujets de société, car si les obèses apprenaient le salvateur principe de la Modération, hé bien il mangeraient un peu, mais pas trop, et ils ne ressembleraient plus guère à des bibendum. L’obèse, c’est juste quelqu’un à qui l’on a pas enseigné, pauvre de lui, la Modération.

 

Ô sages prêtres de la Déesse Modération, que penser du végétarisme?

-Supprimer la viande? Hérésie! L’idée de supprimer quelque chose est contraire aux principes savateurs de la Modération, sauf si on parle bien sur, des idées subversives, extrêmistes, bref, contraires à la Sainte Modération. Voici ce que dit la Sainte Déesse Modération: mangez de tout, mais pas trop. Et de tout, ça ne veut pas dire des algues ou du kamut ou des trucs dont on n’a jamais entendu parler, ça veut dire de la viande et des légumes. Goûter des trucs bizarres, oui, mais pas trop. A la rigueur, manger du poisson, peut-être, car le pesco végétarien n’est ni végétarien, ni omnivore. Ainsi satisfait-il aux exigences de la Sainte Modération et du Juste Milieu. Mais refuser de la viande en Société serait extrêmiste, et l’extrêmisme, c’est le Mal.

 

Mais, Ô sages prêtres, les animaux souffrent!

-Certes, mais que nous dit la Modération? D’un côté, les animaux ne veulent pas souffrir. De l’autre, les éleveurs veulent les élever et les mangeurs veulent les manger. La Très Sainte Modération, dans son infini désir de Justice, tient à prendre en compte de façon égale les intérêts de chaque partie. Modérons donc nos ambitions compassionnelles, en tenant compte du bien-être animal, mais sans sacrifier pour autant la rentabilité. Ainsi nous marcherons main dans la main vers des rôtis de porcs heureux.  Mais attention, il faudra aussi manger des haricots verts.

 

La lumière ayant soudain frappé ma rétine, me rendant aveuglée par la Vérité, j’ai décidé de mettre au point une nouvelle forme d’art conceptuel moderne, selon les principes de la Modération. Cet art illustrera la façon de penser (ou de s’épargner l’effort de penser) que nous fournit la Sainte Modération.

Regardez ce tableau: du rouge écarlate, du noir, du blanc… Ce n’est pas modéré du tout. En plus, ça exprime une émotion elle-même peu touchée par la Sainte Modération. Hérésie.

Cet autre tableau n’est pas mieux: il y a du violet, du bleu, mais pas de rouge. Il y a du vert, mais plus de bleu que de vert. Il y a du noir, mais pas de blanc.

 

Or, il faut mettre de toutes les couleurs, mais pas trop de chaque, et surtout il faut les mélanger pour que le rouge rende le vert moins vert, et vice-versa, le noir noircit le blanc etc.

Donc on prend toutes les couleurs, mais juste un peu de chaque, on les mélange dans un grand pot, on secoue bien, puis on étale notre couleur modérée sur une toile ni trop grande ni trop petite.

Et voilà ce que ça donne:

 

 

 

 

C’est beau, non?