Sans bagages

A ma grand-mère

Jusqu’ici, je pensais être adulte. Pas tout le temps, mais souvent. Je suis adulte depuis beaucoup trop longtemps. Et je sais que les choses sont ce qu’elles sont, que la vie n’offre que ce qu’elle offre. Un monde désenchanté, où nous passons trop vite. D’où nous partons trop tôt.

Et pourtant.

Après cinq mois, je suis retourné chez toi pour récupérer quelques petites choses. Ces choses pleines de souvenirs, qui me raccrochent un peu à toi. Comme si j’avais besoin d’être plus accrochée que je ne le suis déjà. J’avais peur d’y aller bien sur, mais l’appartement va être vidé, les choses vont disparaître, englouties dans la spirale du temps qui passe trop vite. Et il y avait certains objets que ne voulais pas me résoudre à laisser disparaître avec toi. La petite danseuse dans son globe de verre, celle qui tourne avec de la musique, tu te souviens ? Je jouais avec quand j’étais petite. Mille fois je l’ai remise sous son globe de verre, qui, inexplicablement, tombait tout le temps, se perdait, et, par miracle, ne s’est jamais cassé. Ca, c’était la dernière année, les derniers mois avant que tu ne quitte plus ton lit. Mille fois je l’ai replacée, respectueusement, près du lit sur la coiffeuse, en sachant que la semaine suivante je la trouverai encore par terre, le globe de verre manquant. Mais elle t’appartenait. Aujourd’hui je l’ai emportée avec moi. J’espère que les autres ne m’en voudront pas, mais enfin, elle n’est plus à personne… Et d’ailleurs, tous sont venus avant moi, emmener eux aussi quelques petites choses, un souvenir de toi. Eux aussi ne peuvent pas se résoudre à tout voir disparaître. Dans cette partie de la famille, on ne parle pas beaucoup, encore moins de ces choses, tu sais, tu n’y es pas étrangère ; mais j’imagine qu’ils ont du chagrin.

Je prends aussi ce caillou peint en chat, qui me fascinait quand j’étais petite. Je laisse tous ces tableaux, tous ces livres. Toutes ces choses familières, toutes ces choses pleines de toi, qui étaient à toi, une partie de moi voudrait toutes les prendre, les emporter, les garder et les chérir comme autant de précieuses reliques. Comme un dragon couvant son trésor. Mais je ne le fais pas. Car les choses s’obstinent à n’être que des choses. Et si elles sont précieuses, elles sont aussi si profondément dérisoires qu’une autre partie de moi voudrait tout abandonner, tout laisser disparaître, tout jeter, ne même pas savoir ce qu’elles deviendront. Foutre le feu, brûler tout, et que tout disparaisse en cendres. Car, si les choses ont une âme, il me semble qu’elles l’ont perdue quand tu est partie. Elles étaient précieuses parce que tu y tenais. Mais tu n’es plus là. Qui y tient, à présent ? Est-ce que j’y tiens ? Est-ce que quelqu’un d’autre y tient ? Qu’est-ce que j’en ai à faire ? Ce ne sont que des choses.

Pourtant je fouille, j’ose ouvrir des tiroirs, comme on dévoile une nudité secrète. Je me sens indiscrète, alors que, de ton vivant, je n’hésitais pas à ouvrir certains meubles pour voir ce qu’il y avait dedans. Tu ne m’en voulais pas. Car j’étais comme chez moi, et en même temps, je n’étais pas chez moi, et j’avais gardé intacte, chez toi, cette curiosité de petite fille. Sans façon, sans jamais m’en cacher, j’ouvrais les tiroirs, les flacons, les petites boîtes ouvragées qui ornaient le secrétaire, la coiffeuse, tous ces beaux meubles anciens. Que tu aimais les belles choses ! Tu m’as transmis ce goût. Parfois, on trouvait des trésors. L’une de ces boîtes contenait les dents de lait de mon père et de mon oncle ! Elle a disparu, cette boîte. J’espère qu’ils l’ont gardée. Je ne sais pas pourquoi, qu’est-ce que ça peut me faire après tout ? Je ne sais pas. Depuis que je suis petite, mille fois j’ai ouvert cette boîte, pour en regarder le contenu, sans raison véritable, juste pour le plaisir. Tu me regardais faire, et plus d’une fois, tu m’en avais parlé avec ce soupçon de tendresse qui était tellement à toi. Un je-ne-sais-quoi de fierté d’avoir gardé ces dents de lait, tout ce temps. Tu avais cette étrange fierté de garder les choses. Quand j’y pense, c’était déjà un peu étrange : à quoi cela pouvait-il bien servir ? Le sens ne m’apparaît pas très clairement, ni celui de garder les dents, ni celui d’ouvrir la boîte, comme je le faisais parfois, de constater la présence de son contenu, petits cailloux difformes et blanchâtres, refermer la boîte, et la replacer sur la coiffeuse. Comme un rituel. Petit culte voué aux petits objets. Petite célébration de l’enfance de ceux qui sont grands. Et du temps qui passe.

Et je fouille. Parmi ces choses, il en est une qui m’appartient. Mais je ne la trouve pas. Ma poupée, celle de quand j’étais petite. Ce seul objet qui m’appartienne a disparu. Je me dis que quelqu’un a dû l’emporter… Je me dis que peut-être, comme mes cousines sont plus jeunes que moi, elles aussi ont du jouer avec quand elles étaient petites ? Je me dis que ce n’est qu’une poupée. Oui, mais c’est la mienne. Elle s’appelait Lauren, comme moi. Je ne sais pas pourquoi, d’ailleurs. Enfin, c’est comme ça. Finalement j’appelle mon oncle. Mais personne n’a ma poupée. Le vieux chat incontinent a fait ses affaires sur tout ce qui était dans la chambre bleue. Ils n’ont pas réussi à tout nettoyer. Des choses ont été jetées, finalement. Adieu ma poupée. D’elle aussi je fais le deuil. Le deuil, ce deuil n’en finit par, il renferme une infinité d’autres petits deuils. C’est un deuil à tiroirs. Et je pleure.

Mon père, qui m’accompagne dans cette quête un peu vaine des objets, me pose des questions, me propose des choses et d’autres. « y a des casseroles, tu as besoin de casseroles ? ». Je réponds que non. Je suis bizarre… Bien sur que j’ai besoin de casseroles, je n’en possède que deux, et ce n’est pas assez pour une famille de quatre, et avec ça elles sont trop petites, vieilles et en mauvais état. Mais je ne sais pas pourquoi, je dis non. Et les belles et bonnes casseroles dorment dans les placards. Au lieu de prendre quelque chose d’utile, j’ouvre l’armoire de la cuisine, j’inspecte l’argenterie, la vaisselle en porcelaine précieuse, et je prends les trois seules assiettes qui sont en plastique. Elles représentent des personnages de Disney. Deux bols Babar les accompagnent. Je mangeais mes miels pops dans ces bols. Je ne sais pas quelle importance ça peut avoir. Enfin, je me souviens.

Je me souviens, j’ai beau me souvenir, mais le passé reste derrière moi, obstinément. Et quand j’ouvre les tiroirs, c’est désormais avec une indiscrétion coupable, alors que je le faisais autrefois sans me cacher, légère, pleine de cette curiosité d’enfant. Enfin, ce n’était pas la même chose. Je ne sais pas très bien pourquoi, mais si j’en ouvrais certains sans la moindre gêne, d’autres ne me concernaient pas, ou ne m’intéressaient pas peut-être, et je n’y touchais jamais. Maintenant j’ouvre tout, je regarde partout, où d’autres ont d’ailleurs regardé avant moi, peut-être pris ou déplacé certaines choses. Du tri a été fait, du rangement. Quand je suis entrée dans l’appartement, il avait la même odeur, l’odeur de chez toi. Mais heureusement tout n’était pas comme je l’avais laissé ce soir où je suis partie dans les larmes. Je n’aurais pas pu le supporter.

Cette nuit dans mon lit, parmi tous ces tiroirs, il en est un qui me revient en tête, inexplicablement. Le tiroir du buffet du salon. Il contenait – il contient toujours – du linge. Du linge de maison, propre et repassé, plié soigneusement. Des torchons, des serviettes. J’ai pris un torchon, un joli à carreaux roses, parce que c’est toujours utile un torchon. J’ai prix un mouchoir, un vieux mouchoir bleu, et une serviette. J’ai laissé le reste. Et le reste est toujours là-bas, plié, rangé. Et le reste me hante, il me hante ce tiroir, ce linge qui était à toi. L’enfant en moi, endormie se réveille, se révolte un peu, se cogne au réel. Enfin, mais comment peut-on mourir ? Comment ? Comment peut-on partir alors qu’on a un tiroir rempli de linge de maison ? C’est insensé, c’est impossible ! J’attends qu’on me dise : poisson d’avril, ta grand-mère est là, se réveille de son sommeil, elle dormait juste. Elle ne peut pas partir, tu penses. On ne part pas alors qu’on a un tiroir plein de linge bien repassé.

Et le linge est là, plein du parfum de ta maison, de ton parfum. Mon père m’a dit de ne pas hésiter à prendre des choses, si ça pouvait m’être utile. De toutes façons, m’a-t-il dit, avec ce laconisme qui dissimule mal sa tristesse : « on part sans bagages ». J’ai acquiescé en silence. Et maintenant dans mon lit, où je ne trouve pas le sommeil, il m’apparait absurde, inepte et révoltant, que l’on puisse partir sans bagages. Disparaître. Tout laisser.

Pourquoi n’ai-je pas pris les casseroles ? Je me demande ça maintenant, et il me vient une réponse un peu idiote mais sans doute vrai : je crois que j’ai juste inconsciemment réagi à une certaine symbolique. Je ne voulais pas récupérer des vieilles casseroles. C’est idiot, mais quelque part, c’est rassurant. Je laisse les casseroles donc. Tant pis, j’en rachèterai des neuves.

J’ai pris l’arrosoir. Tu arrosais tes plantes, je me souviens, avec le plus grand soin possible. Je me souviendrai toujours.

Le soir même de ton départ, j’avais rêvé de toi, et tu te réveillais, et tu parlais, et tu mangeais, et tu marchais, toutes ces choses que tu avais peu à peu cessé de faire. Et le lendemain j’avais bien espéré me réveiller dans un monde où les grands-mères ne meurent jamais. Ca n’avait pas marché. Tu n’étais plus là. Et maintenant ce tiroir de linge qui sent le propre, enfonce encore un peu le clou de de cette révolte indicible qui gronde en moi ; car on dirait que tout attend que tu reviennes. On dirait que le monde y croit encore, et pas seulement moi.

Est-ce que je voudrais revenir en arrière, revivre tous ces moments avec toi quand j’étais petite ? Non. J’étais une enfant triste, seule et malheureuse, et tu étais mon seul rempart. J’en cultive une immense gratitude envers toi, mais je ne regrette pas ces années. Est-ce que je voudrais arrêter le temps ? Pas vraiment. Tu aimais tellement la vie, et tu savais, comme je le sais, que la vie est mouvement, changement, que rien ne se fige, pas même nous. Que tout passe.

Enfin, comment peut-on partir sans bagages ?