Le viol des vaches laitières

Dans leur immense majorité, les vaches laitières n’ont jamais rencontré de taureau. Leurs mères et grand-mères non plus. Elles sont fécondées par insémination artificielle pour des raisons pratiques et aussi pour améliorer leur rentabilité. Il en est de même pour beaucoup d’autres animaux dits « de rente », comme les truies.

J’ai lu et entendu à plusieurs reprises, par des gens qui défendaient la non-consommation de produits laitiers, que l’insémination artificielle des vaches, truies et autres animaux s’apparentait à un viol.

Ca me gêne. Ca m’a toujours gêné. Je n’ai jamais bien su dire pourquoi, je n’y avais jamais réfléchi. Je n’avais pas forcément besoin d’éclaircir ce point, la condition des vaches et autres animaux utilisés pour produire me semblait bien assez misérables pour devenir vegane, sans qu’on ait besoin d’y ajouter le viol.

Alors pourquoi ça me gêne? Lire la suite

Les produits animaux au dur pays de la réalité

Quand les gens s’étonnent que je ne mange pas d’oeufs.

Dans mon dernier billet, j’ai longuement disserté sur l’obsession des gens autour de la consommation des produits animaux. C’est sans doute un peu ce qui les motive à entrer dans une discussion totalement théorique à propos d’oeufs que je pourrais éventuellement manger (il en est de même pour le lait).

C’est en partie ma faute. En effet, je n’explique pas toujours exactement pourquoi je préfère me passer de ces produits.  C’est qu’il est difficile, au cours d’un repas, entre la poire et le tofu, d’exposer aux gens des concepts subtils et opposés à ce qu’ils apprennent depuis tout petits (cela m’a pris plusieurs mois ou années pour adopter un point de vue antispéciste). Si je devais être absolument sincère, il faudrait que je leur explique que l’animal n’est pas une machine, qu’il doit être considéré comme une fin et non pas comme un moyen, et que je ne suis pas d’accord avec notre conception occidentale de la vache comme machine à produire du lait et de la poule comme machine à produire des oeufs.

 

J’ai déjà expliqué sur ce blog que le vrai problème avec l’utilisation d’animaux est que leur condition de propriété entraine nécessairement des abus, et que donc ce ne sont pas les abus en eux-même qu’ils faut dénoncer (comme le fait qu’une vache soit tuée quand son rendement baisse), mais la condition animale qui génère ces abus.
Toutefois, dans la vraie vie, je me trouve généralement dans une configuration sociale plus contraignante qu’un blog, face à des gens pas forcément ouverts aux idées nouvelles et qui tombent déjà des nues quand ils apprennent qu’on peut se passer de fromage et continuer à respirer normalement. C’est parfois la première fois qu’ils rencontrent une végétarienne et ils n’ont aucune idée de certaines réalités de l’élevage (comme le montrent leurs objections). Je simplifie donc l’explication(1) et même si ce n’est pas tout à fait sincère, je leur parle directement des abus de l’élevage, en leur exposant une situation concrète. Comme ils ne deviendront pas antispécistes à la fin de la conversation, cela présente au moins l’avantage de leur faire prendre conscience de certaines réalités.
Par exemple, on me dit souvent:
« Je comprend que tu ne veuilles pas manger de viande car il faut tuer des animaux pour le faire (2), mais pour le lait et les oeufs, je ne comprend pas: Il n’y a pas besoin de tuer des animaux pour avoir du lait, et traire les vaches ne les fait pas souffrir »
Je répond donc en substance ceci:
« Autrefois, on pouvait peut-être avoir du lait sans tuer de vaches, et peut-être que c’est encore possible à l’heure actuelle dans d’autres sociétés. Mais dans notre société, ce que tu dis n’est pas exact: on a effectivement besoin de tuer des animaux pour faire du lait. Pour qu’une vache fasse du lait, il faut qu’elle ait un veau, puis son rendement baisse. Si un éleveur voulait garder tous les veaux et les nourrir, et garder les vaches quand elles ne produisent plus, il mettrait directement la clé sous la porte. C’est tout simplement impossible. »
En ce qui concerne les oeufs, le raisonnement est similaire: il faut bien tuer des poussins mâles de race pondeuse pour faire des oeufs. Soit l’éleveur tue les mâles, soit il est ruiné.
Même si je passe un peu à côté du vrai problème (car je ne sais pas si je remangerais des oeufs si par exemple on trouvait moyen de ne faire naitre que des femelles, ce qui pourrait être rendu possible par la recherche), ça a l’avantage de présenter les choses de façon concrète et aisément compréhensible.

IMG_2766.JPGMais il arrive bien souvent que les gens insistent et essaient de trouver une configuration dans laquelle il se pourrait que je mange des oeufs ou que je boive du lait, si jamais un jour j’avais une vache, qu’elle avait eu un veau, qu’il fallait la traire ou je ne sais quoi encore.
Là je ne sais plus trop bien quoi dire. Je réponds parfois qu’acheter des animaux, ça entretient un commerce qui génère des abus (me rapprochant subrepticement de la vraie nature du véganisme). Mais les gens ne sont pas satisfaits: Et si tu as quand même… et si tu trouves… Et si…. et si, et si, et si….

Et si rien, quoi, merde. Je me demande bien ce que je foutrais avec une vache. Et en réalité, SI j’avais une vache qui me faisait du lait, plutôt que de me réjouir de pouvoir enfin boire du lait de vache, je me verrais plutôt maudire la sélection génétique par laquelle les humains ont fait les vaches, des animaux qu’on doit traire parce qu’elles produisent dix fois trop de lait pour leurs petits. Et je ne sais pas ce que je ferais du lait, mais je pense que je ne le boirais pas. Je le donnerai ou je nourrirai d’autres animaux avec, ou je le congèlerai, ou je ne sais pas quoi. Ca me dérangerait de le jeter, puisque c’est comestible, mais je verrais plus ça comme un problème à résoudre qu’autre chose.
De même si j’avais des poules, je ne pense pas que je mangerais leurs oeufs. En fait, ça fait plus d’un an que je n’ai plus mangé quoi que ce soit qui contienne des oeufs, et ça fait un an et demi environ que je n’ai pas mangé un oeuf directement. A vrai dire, quand je repense au contenu d’un oeuf, cet espèce de liquide amniotique gluant  m’inspire plus de dégoût qu’autre chose (d’ailleurs je ne suis pas un cas unique puisque j’ai lu le témoignage d’une végétalienne qui avait des poules et qui était complètement dégoûtée par l’odeur quand elle préparait une omelette pour nourrir ses animaux; les goûts évoluent avec les habitudes).

Un jour, après une de ces conversations, je me suis soudain demandé: Mais qu’est-ce qu’ils ont, à la fin? Pourquoi veulent-ils absolument, par tous les moyens, trouver une solution pour que je puisse manger du lait et des oeufs? C’est juste du lait et des oeufs, ce n’est pas si important que ça! On dirait que ma vie en dépend!  J’ai mis un certain temps à me construire un régime alimentaire équilibré sans ces produits, ils ne représentent plus rien pour moi. Pourtant, les gens en parlent comme s’il s’agissait de ressources extrêmement précieuses que je dois absolument mettre toute mon énergie à trouver, alors qu’en réalité, si j’en avais, je ne saurais pas quoi en faire…

Comme je l’ai expliqué dans mon article précédent, j’ai depuis commencé à percer le mystère de cette obsession pour les produits animaux. Mais à vrai dire, mon agacement n’était pas seulement dû à mon incompréhension devant cette obsession bizarre de consommer du lait et des oeufs, ces aliments sans grand intérêt nutritionnel et dont je me passe depuis plus d’un an (et dont certain se passent pendant des décennies et sont très heureux) et qui ne m’inspirent  plus aucun appétit.
Mon agacement était surtout dû au fait que j’expose une situation réelle, concrète. Que j’explique des faits. Voilà d’où vient le lait que tu bois, voilà d’où vient l’oeuf que tu manges. Et en réponse, on me sert des situations inexistantes, complètement théoriques, dans lesquelles peut-être éventuellement, si… Si jamais, si d’aventure, si par hasard… Tous ces si!  Tout ce conditionnel! Et la réalité?
J’aurais presque envie de laisser exploser cet agacement en colère: mais enfin, je suis en train de t’expliquer que l’animal qui a produit ce que tu manges a été torturé, qu’il va mourir ou est déjà mort d’une mort violente, qu’on l’a tué, qu’on tue des poussins pour faire tes oeufs, et des veaux pour faire ton lait! ce sont des faits! Et toi tu me parles de « si jamais un jour une poule par hasard »…. Est-ce que la réalité n’est pas plus importante que des situations qui n’existeront probablement jamais? Si une poule arrive dans mon jardin (3), j’y réfléchirai à ce moment-là, non?

Mais, à tort ou à raison, je juge stérile ces débordements de vérités. C’est justement l’excès de vérité (avec l’obsession des produits animaux) qui pousse les gens à poser ce genre de questions, et surtout l’excès de différence. C’est tellement nouveau, c’est tellement étrange de se passer de lait, c’est tellement… Extrêmiste, que les gens veulent absolument m’entendre dire que je serais capable de boire du lait dans une certaine situation. Pour me rendre moins bizarre, ou peut-être me faire admettre que le lait n’est pas en soi quelque chose de Mal (4).

Il m’est arrivé de répondre, avec l’impression de dire cela pour rassurer, pour faire plaisir, ou, impression plus désagréable, de me conformer à une attente sociale; il m’est arrivé de répondre, donc:
« oui, bon, si jamais j’avais une poule récupérée d’un abattoir ou que sais-je, ça ne me poserait pas de problème de manger ses oeufs, mais ce n’est pas la question ».
Mais ce n’est plus très vrai aujourd’hui. Je me contente donc de dire la vérité: je ne sais pas ce que je ferais, et je m’en fiche. Je n’aime plus les oeufs ni le lait. Qu’ils soient ou non intrinsèquement mauvais (et ils ne le sont sans doute pas), quelle importance? Ce ne sont que des oeufs et du lait. Pas de quoi en faire un fromage (ha ha…)

Cela perturbe un peu les gens. Décidément, c’est bizarre, elle est bizarre, cette fille. Elle ne veut pas d’oeufs. Qu’elle soit contre la façon de produire, ok (on l’est tous plus ou moins même si on ne fait rien contre), mais qu’elle ne cherche même pas à en avoir par d’autres moyens!

Si je répond ainsi, c’est avant tout pour ne pas mentir. Mais quelque part, j’espère aussi, par ma sincérité, leur montrer qu’on peut non seulement se passer d’oeufs et de lait, mais ne même pas spécialement chercher à en obtenir, puisqu’on vit très bien sans. Et puis, si cela les perturbe tant, c’est, je pense, qu’ils soupçonnent la vérité cachée derrière mon discours: le refus de l’exploitation animale et pas seulement de ses abus évidents, de ses travers les plus faciles à dénoncer. Ils n’aiment pas ça, parce que l’antispécisme remet en cause une certaine conception de l’humanisme, et c’est celle qu’on a tous apprise. Mais c’est ainsi.
Enfin, de même que quand j’affirme être extrémiste, cela a l’avantage de présenter les choses de façon claire: oui je suis bizarre. Vraiment. J’aime penser qu’un jour être vegan ne sera plus une bizarrerie, mais pour que cela arrive, il faut des gens bizarres…

 

 

 

(1) En réalité cela dépend de mes interlocuteurs. Si je sens que mon interlocuteur est assez ouvert pour entendre parler d’antispécisme sans se braquer, je préfère être plus précise sur mes raisons d’être végane. Mais cela n’arrive pas souvent.

(2) Vous remarquerez que cela demande déjà un niveau minimum d’ouverture dont beaucoup de gens ne sont malheureusement pas capables.

(3) Détail cocasse: cela semble d’autant peu probable qu’à l’heure ou j’écris ces lignes, je n’ai pas de jardin, ni de maison, ni d’adresse fixe, et ça n’empêche pas des gens qui le savent très bien de continuer à me poser la question.

(4) Même si peu de gens l’admettent clairement, ce désir de souligner que le lait et les oeufs ne sont pas intrinsèquement mauvais, qu’ils pourraient être obtenus dans faire de mal, montrent qu’ils ont conscience, à un certain niveau du moins, que la viande est, elle, le produit d’un meurtre.