La terreur du râteau

On l’appelle crampe, veste, râteau, vent, stop, bûche, gamelle. Sa seule pensée pétrifie les hommes, eux sur lesquels est censés reposer tout devoir d’action en matière de séduction…
Cet article se place dans un contexte bien spécifique, celui des relations de séduction hétérosexuelles au sein d’une société viriarcale, où le devoir d’initier une relation repose tout entier sur les larges épaules de l’homme. L’homme qui, du coup, se prend les râteaux. Et ça, l’homme, il déteste. Pire, ça le terrifie… Pourquoi?

Vous connaissez cette histoire? Ils se sont rencontrés. Ils se plaisaient. Ils sont allés au restau. Ils ont dansé. Ils ont dansé de très près. Ils ont flirté. Un peu plus tard dans la soirée, ils se sont isolés tous les deux. Un silence est passé, vaguement géné. Puis rien. Ils se sont dit au revoir et chacun est rentré chez soi.
Elle s’attendait à ce qu’il l’embrasse. Il a pensé qu’elle devait sans doute s’attendre à ce qu’il l’embrasse, mais il n’en était pas tout à fait certain. Le temps qu’il se décide à faire quelque chose, le charme était rompu. Il a fallu se quitter, maladroitement, un peu froidement. Probablement il se sent bête. Souvent, elle est un peu vexée.

Longtemps, je me suis demandée: pourquoi cette peur du râteau?
« Tu ne comprends pas », m’a-t-on dit. « c’est terrible de se prendre un râteau ».
Je continuais à penser que ce n’était terrible que parce qu’ils considéraient cela comme terrible. Je pensais que cela faisait partie du jeu. Vous savez, celui dont personne ne choisir les règles: il propose, elle dispose. Il y aurait beaucoup à dire sur l’inhibition de la sexualité des femmes qui empêche à celles-ci de proposer, ou même de communiquer efficacement leur désir. Il y aurait beaucoup à dire aussi sur ce système de valeurs viriarcal, privilégiant l’action et l’audace, qui pousse les hommes à « proposer » le plus possible et floute parfois un peu la limite entre proposer et imposer. Mais laissons cela pour le moment.

Bien sur, on peut apprendre à gérer la peur du râteau. Tout homme ne se sent pas profondément anéanti parce qu’il vient de se manger un méchant vent en essayant d’embrasser une femme. Tout dépend de sa fragilité psychologique, de son amour-propre, de son expérience, des relations qu’il entretenait avec la personne, de ce qu’il en espérait, de la façon dont les choses se sont déroulées. Tout dépend de plein de choses.
Je sais que les sargeurs et autres PUA, cette bande de clowns du viriarcat moderne, mettent la peur du râteau sur le compte de l’inexpérience, du manque d’estime de soi, et arguent que l’on peut parfaitement affronter cette peur jusqu’à la faire disparaître. A vrai dire, ils n’ont pas tort sur toute la ligne. L’un des rares mérites de la « sarge » et de toutes ces théories sur la séduction (souvent fumeuses), c’est de permettre à certains hommes de passer outre cette peur du râteau, de la relativiser, de prendre du recul par rapport à ce que ça signifie, à ce que ça représente.

Et justement, ça représente beaucoup. Là où l’analyse est tristement limitée, c’est en ce qu’elle attribue la peur du râteau à la simple inexpérience ou au manque d’estime de soi.
Or, il ne suffit pas de s’être pris beaucoup de râteaux pour ne plus en avoir peur, ni d’avoir connu beaucoup de femmes, ni même d’être quelqu’un d’épanoui et de relativement sur de soi. Bien sur, quelqu’un ayant un faible amour-propre vivra plus mal encore cette expérience. Bien sur, les hommes sont inégaux devant la peur du râteau. Mais il existe des gens tout à fait surs d’eux, extravertis, ayant une solide expérience de la vie, qui sont pétrifiés à l’idée d’essuyer un refus. Au point qu’ils choisissent souvent de ne pas agir.
Bien sur, on pourrait légitimement se demander pourquoi c’est toujours aux hommes d’agir dans ce genre de situations, mais ça nous ferait sortir du sujet. Et la question reste en suspens: qu’y a-t-il de si terrible à se prendre un râteau?

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