La nature a bon dos

« L’Homme est omnivore », dit-on.

Celle-ci je ne l’ai pas mise dans ma FAQ sur l’antispécisme. Et pour cause, j’ai bien dit que je n’y mettais que des arguments intelligents.

Ce n’est pas que « l’Homme est omnivore » soit un argument bête, tout bien réfléchi. C’est que c’est pas un argument du tout. Et pourtant, c’est derrière cette phrase que se réfugie tout omnivore mis en face de ses contradictions et cherchant à se défendre (Je précise, parce que tout omnivore mis en face de ses contradictions ne cherche pas nécessairement à se défendre: certains admettent tout simplement qu’ils font ce qu’ils ont toujours fait jusque là et que ce n’est pas forcément le plus juste ni le plus cohérent).

Se réfugier est le mot juste. Car finalement cette courte phrase n’explique pas qu’il soit juste de manger des animaux, ni qu’il faille le faire. Les gens ne sont tout de même pas si stupides: ils savent bien qu’un animal omnivore peut manger de tout, ils savent bien qu’il est possible de vivre sans viande, et même souvent, ils disent ça alors qu’ils en ont la preuve sous les yeux. Seule une poignée d’imbéciles iront jusqu’à affirmer, en dépit des faits, du bon sens et de la logique, qu’il est impossible d’être végétarien en bonne santé. Mais la plupart se contenteront d’un péremptoire « l’homme est omnivore ». Ca suffit.

 

Certains végétariens contestent. Nous serions plutôt frugivores, ou herbivores opportunistes, comme l’ont affirmé nombre de naturalistes à travers les âges. Je dois admettre que leurs arguments sont plutôt convaincants: forme des dents, taille des intestins, pouce opposable, ongles plats, notre corps semble beaucoup plus approprié à cueillir, ramasser et et déterrer (des racines) qu’à attraper des lapins en pleine course. Certains ajoutent même que ce n’est pas parce que nous mangeons de la viande  de nos jours que nous sommes réellement omnivores, puisqu’il ne suffit pas de nourrir un chien avec de la salade pour décréter que les chiens sont herbivores. Je trouve cela assez juste. Mais à vrai dire, je ne m’intéresse que peu à la question. Je m’y intéresserais beaucoup plus si j’étais dans une démarche de santé. Mais ce qui importe pour moi c’est qu’être végétarien soit possible. Il se trouve que c’est même potentiellement bénéfique, les faits sont là. Inutile donc, à mon humble avis, de spéculer sur ce qu’a voulu Dame Nature à notre sujet, à moins qu’on ne puisse pas penser autrement que dans une logique naturaliste…

 

A quoi sert cette phrase si elle ne justifie pas de tuer des animaux pour les manger? A se décharger de sa culpabilité. C’est pas moi, M’dame, c’est la Nature, elle m’a fait comme ça, elle m’a fait que je mange de la viande, mais j’suis pas responsable, j’ai rien fait… Je suis né comme ça.

Cette phrase est un peu paradoxale dans le sens où elle sert à contrer la culpabilité par rapport au fait de tuer sans nécessité, mais en même temps elle sous-entend un fort « j’ai pas à m’excuser ! ». Pourquoi devrait-on s’excuser de faire des choses que l’on ne fait pas? On ne s’est pas fait omnivores, c’est la Nature qui nous a fait! C’est elle la vilaine. C’est elle qui est cruelle. La preuve, d’ailleurs, c’est que le lion mange la gazelle.

Bien sur, la gazelle broute l’herbe, mais heu, c’est la Nature aussi, c’est comme ça.

Et de se réfugier derrière cet état de nature, comme si l’on n’avait pas à réfléchir, pas de décision à prendre. C’est trop facile.

 

Le problème, c’est qu’en 2011 dans un pays où on a la chance extraordinaire de pouvoir manger ce que l’on veut, « L’homme est omnivore » sonne comme un atavisme grossier, hors de propos. Nous sommes, nous devrions être responsables de ce que l’on mange et de ce que l’on donne à nos enfants. Pour leur santé et pour la notre, pour celle de la planète, et, bien sur, pour les animaux qui n’ont rien demandé. La Nature non plus, d’ailleurs.

 

C’est quand même assez paradoxal d’en appeler à la Nature pour tenter de justifier un comportement qui la détruit.

 

« Tu ne comprends pas »

Ca peut sembler arrogant et prétentieux de dire que, dans un débat, on connait tous les arguments de ses adversaires, alors que l’inverse est faux. Je sais.

Mais voilà c’est comme ça. Je sais. Je sais pourquoi les gens mangent de la viande. Ils ne savent pas pourquoi j’en mange pas. Je comprend, ils ne comprennent pas*. Je sais, ils ne savent pas.

 

« Tu ne comprends pas ! »… Ho que si.

 

Les véganes sont marginaux, ça on ne me le répètera jamais assez.

Non pas qu’ils veuillent l’être, bien au contraire. Croyez bien que chaque végane fait ce qu’il peut, dans la mesure de ses possibilités et de son implication, pour démarginaliser le véganisme, et se démarginaliser lui-même (sauf peut-être une poignée qui sont véganes pour se rendre intéressants). On pourrait même dire que l’intégration sociale du véganisme dans une société non-végane est un des piliers du mouvement végane.

Aussi, on le saura, l’antispécisme est l’idéologie opposée au spécisme, qui, on le saura aussi, est l’idéologie dominante. D’ou l’intérêt de mettre un nom dessus.

Nous avons tous été élevés dans une société spéciste. Nous avons tous appris l’idéologie spéciste: l’homme est supérieur aux autres animaux. Je me souviens encore quand, à l’école, l’instituteur nous expliquait les différences entre « l’Homme » et « la bête »: Les perroquets ne parlent que pour répéter ce qu’ils ont entendu, tandis que les humains parlent pour communiquer entre eux, parler du passé, de l’avenir. Les singes utilisent des outils, mais seul les humains en fabriquent. Foutaises utilisées pour donner un vernis scientifique à une conception religieuse de l’homme, être semi-divin, élevé par la Nature au-dessus des autres animaux.

Nous avons (presque) tous mangé de la viande. Je me souviens du goût de la viande. Je me souviens que j’aimais les cuisses de poulet mais pas le blanc. Je me souviens que je mangeais surtout la peau, et puis quand j’avais 20kg de trop je la mangeais plus. Je me souviens des bâtonnets de poisson pané. Je me souviens que j’adorais les surimis même si je savais que c’était de la merde. Je me souviens des steack hachés que je faisais à peine cuire, un peu de chaque côté, j’avais parfois un peu peur d’attraper une bactérie, mais je trouvais ça trop bon. Je me souviens des lardons que je mettais dans les pâtes. Je me souviens du saucisson casher mais aussi du saucisson pas casher (pardon maman). Je me souviens des boulettes de boeuf dans le couscous qui avaient été remplacées par des boulettes de poulet après la crise de la vache folle. Je me souviens des bigmac que j’avalais en trois bouchées et après j’avais encore faim. Je me souviens du foie gras, de la tome de chèvre, du pâté de campagne, du canard à l’orange, du rôti d’agneau, du gratin dauphinois, du saint-nectaire, de la crème fraîche, des macarons.

 

Bref je vais pas vous faire une liste exhaustive. Je me souviens de tout ça. Bon en vrai je m’en souviens pas si précisément que ça, mais si j’essaie de me rappeler les goûts, les textures, j’arrive à m’en souvenir, ça vient avec l’ambiance des repas, les gens avec qui je mangeais, les lieux familiers. Ca vient en bloc. Je dois dire que ce sont, pour la plupart, de bons souvenirs. Enfin, il y a de tout, mais il y a de bons souvenirs.

 

Alors pourquoi, pourquoi, POURQUOI tant de gens me disent:

« Tu sais pas ce que tu perds? »

 

Je sais.

Mais non seulement je le sais, mais même s’il y avait mille fois plus à perdre, j’y renoncerais sans la moindre hésitation.

Eux, par contre, ne savent pas ce qu’ils ont à gagner. Comment le sauraient-ils?

S’ils le savaient, ils sauraient aussi à quel point il est ridicule de mettre dans une balance les petits plaisirs gastronomiques que j’ai perdus et tout ce que j’ai gagné de formidable à avoir fait le choix de ce que j’estime juste.

D’ailleurs, entre les petits plaisirs gastronomiques que j’ai perdus et ceux que j’ai gagnés, je crois bien que la balance penche envore en faveur du véganisme. Même si c’est difficile à dire, car toutes les raisons que j’ai d’être végane m’empêchent peut-être d’être parfaitement objective sur ce point. Mais enfin je pense que le subjectif, pour ce qui est de la gastronomie, c’est un élément essentiel. Toujours est-il que ma consommation de simili-carnés se borne au minimum, c’est à dire à ce que la curiosité me pousse à découvrir, car j’ai abandonné la viande pour une autre cuisine, plus diversifiée, plus saine, plus colorée, plus gaie, plus fine, et j’en passe.

 

 

Mais ce n’est pas ça qui est important. Encore que, quand quelqu’un me dit « moi je mange de tout » ou « tu ne sais pas ce que tu perds », je lui demande parfois ce qu’il pense du tempeh, du tofu lactofermenté au tamari, du miso, du kamut, ou d’un tas d’autres merveilles au nom bizarre dont je raffole. Et là, il ne sait plus quoi répondre. « Ben tu vois, moi je sais ce que je perds, mais toi tu ne sais pas ». Et curieusement, ça a beaucoup plus d’impact que quand je réponds « ce n’est pas ça qui est important ». Je sens bien que pour eux, c’est ça qui est important, et que s’il y a d’autres choses importantes qu’ils ne voient pas, ils s’en foutent complètement. Tant pis pour eux.

 

Pourtant qu’est-ce qui est important ?

Si je devais me nourrir de foin jusqu’à la fin de mes jours, je le ferais. Il y a des choses qui valent la peine qu’on se batte pour elles. La vie changeante et fragile, la vie vulnérable des agneaux qui ont confiance en ceux qui vont les tuer, parce qu’ils n’ont aucun eutre choix que d’avoir confiance. Faut-il vraiment qu’ils meurent? Et pourquoi? Et le regard des vaches, c’est pas important le regard des vaches? La lueur qui s’y éteint quand elles renoncent à appeler leur veau après des nuits entières à crier? Celle qui apparait quand elles comprennent qu’elles vont mourir?

Comprenons-nous bien, ce ne sont pas des arguments. Inutile donc de les réfuter. Ce serait à côté de la plaque et inconvenant. Simplement, je suis ici dans le registre émotionnel, parce que je pense que si chacun a sa sensibilité, tout le monde peut comprendre. Je pense que même le butor le plus morphale et insensible au monde peut comprendre que, pour quelques-uns, la vie d’un veau est plus importante que les rillettes qu’on va faire avec son petit cadavre une fois que son coeur aura cessé de battre. N’importe quel carnassier allaité au viandox peut comprendre qu’on peut préférer un veau vivant à un veau tué. Que la vie de cet être qui est le centre d’un univers psychologique complexe qui disparait avec lui quand son coeur cesse de battre, est plus important que les deux minutes de plaisir à manger son cadavre.

 

 

N’importe qui peut comprendre que le végétarisme n’est pas une question de goût, mais d’éthique, et même en ayant une compréhension très approximative des bases de cette éthique: je veux parler de l’antispécisme.

Car oui. L’antispécisme. Jusqu’ici j’ai parlé de nourriture. Mais y a pas que la bouffe dans la vie. Et quand on parle d’antispécisme, c’est exactement la même chose. « Mais tu ne comprends pas« , semble me crier le regard de mes contradicteurs, en ayant toujours l’air de penser qu’ils sont les premiers à m’avoir sorti le cri de la carotte. Mais enfin voyons, tu ne comprends donc pas que l’homme est supérieur à l’animal?

Sisi, je vous rassure.

 

La viande, c’est bon !! Je sais.

La viande c’est naturel, le lion mange la gazelle. Je sais.

Mais moi j’aime vraiment la viande. Je sais.

-Les plantes sont vivantes. Je sais.

Tu ne sais pas ce que tu perds. Je sais.

Les végétariens manquent de protéines. Je sais ce qu’est une protéine, toi non.

Les végétariens ont des carences. Je sais comment manger équilibré, toi non.

-L’homme est un animal. Je sais.

-Les animaux ne souffrent pas dans les abattoirs. Tu sais… que c’est faux.

 

Viennent ensuite les oppositions les plus classiques mais toujours formulées d’une façon qui sous-entend que le végétarien ne comprend pas le mode de pensée spéciste. Ce qui serait une aberration. Malheureusement il arrive souvent qu’en réponse à cela, une personne antispéciste parte du principe que l’antispécisme est la seule façon de penser, alors que la personne spéciste part du principe que le spécisme est la seule façon de penser. D’ou l’illusion d’une incompréhension mutuelle.

Sauf que les personnes spécistes ont, généralement, une bonne excuse pour cela, c’est qu’elles ne comprennent pas l’antispécisme. Alors qu’il serait tout à fait aberrant qu’une personne antispéciste ne comprenne pas le spécisme, puisqu’elle a été élevée selon des valeurs spécistes, dans la majorité des cas. Et que pour remettre en question une idéologie, il est nécessaire de la comprendre. Alors que pour se faire la voix de la pensée unique, il suffit de l’avoir intégrée au niveau inconscient, il n’y a besoin d’aucune capacité d’analyse pour cela.

 

Ce sont donc des dialogues de sourd. Mais si une personne spéciste comprenait le spécisme, elle comprendrait aussi qu’il est parfaitement inutile de dire des choses comme:

-L’homme est supérieur aux animaux. Je sais que tu penses ça. C’est aussi ce que j’ai appris.

-Seuls les humains ont une conscience. Je sais que tu penses ça. C’est aussi ce que j’ai appris.

-Les humains sont supérieurs parce qu’ils construisent des maisons et qu’ils savent utiliser des téléphones. Je sais que tu penses ça. C’est aussi ce que j’ai appris.

-Les animaux n’ont pas de droits car ils n’ont pas de devoirs. Ho, sans rire….

 

Il y a surtout des remarques qui prouvent que la personne ne sait vraiment pas à qui elle s’adresse. Du type: « Chacun mange ce qu’il veut » (en croyant généralement mettre tout le monde d’accord). Dire ça à un antispéciste prouve qu’on a rien compris à l’antispécisme, puisque c’est justement ce qui distingue la pensée antispéciste: les animaux entrent dans la sphère du droit. Ils sont donc sujets de droit, et si « chacun mange ce qu’il veut » signifie « manger de la viande ne regarde que moi », alors il est évident que ça n’a aucun sens d’un point de vue antispéciste.

Ce serait comme dire à une féministe « je bat ma femme si je veux, c’est chez moi et ça ne regarde personne ». C’est partir du principe qu’on agit de son plein droit et que donc il n’y a pas de victime à son comportement. Or, un animal tué est une victime. Ce sont des choses dont la plupart des gens n’ont pas conscience.

 

Souvent, les gens partent du principe évidemment faux selon lequel dans un débat ou deux personnes ne sont pas d’accord, chacune comprend l’autre au même degré. Principe absurde. S’il existe bien des situations où c’est le cas, il est évident que dans le cas d’une personne spéciste omnivore devenue antispéciste végane, face à une personne spéciste omnivore restée spéciste omnivore, il y en a un qui comprend la façon de penser de l’autre, et que ce n’est pas réciproque… Que les végans manquent parfois de diplomatie et de pédagogie, ça je veux bien le croire.

 

Mais il n’y a pas d’égalité dans ce débat. Un omnivore spéciste ne défend pas des idées qu’il a inventées lui-même. Il défend celles que la société lui a inculquée. Face à quelqu’un qui a été élevé selon les mêmes principes et qui les a remis en question, ou est l’égalité?

 

Je sais que pour certains qui me liront, cet article semblera insupportablement prétentieux et hautain. Mais je n’ai aucunement la prétention d’être supérieure à qui que ce soit. Simplement il se trouve que, sur la question du véganisme et de l’antispécisme en particulier, les gens qui me contredisent ne comprennent généralement pas mon point de vue, alors que je comprend parfaitement le leur, qui fut le mien autrefois. Et au risque de paraitre outrageusement prétentieuse, je le comprend généralement mieux qu’eux. C’est très facile: ce n’est pas LEUR point de vue, c’est celui de la société. Je n’ai aucun mérite: il n’est pas bien difficile de comprendre la pensée unique quand tout le monde vous l’explique sans cesse. Il n’y a besoin d’aucune intelligence pour cela.

Je sais aussi (j’en sais des choses décidément, si seulement je savais aussi pourquoi les avions volent, je pourrais enfin me la péter) que cet article sera mal compris et qu’on m’accusera d’être prétentieuse et de croire mieux savoir que les autres. Mais encore une fois, ce n’est pas le cas. Je sais quelque chose, quelque chose qu’on ne cesse de me répéter. Alors il faut bien que je le dise: pas la peine de continuer à me dire tout ça, je le sais. Je ne me pense pas plus intelligente ou plus clairvoyante que n’importe qui, végane ou omnivore. Sauf sur le véganisme, bien évidemment. Mais apparemment ce n’est pas évident pour tout le monde. Et si chacun prenait quelques minutes pour réfléchir?

 

Tiens, par exemple, toi là, qui vient de lire tout ça et qui est en train de se dire « ok je vais me renseigner comme ça je pourrais PROUVER que je ne suis pas d’accord et que ce n’est pas parce que je comprends pas ».

Y en a qui l’ont fait avant toi (je n’aurais jamais pensé toute seule à un truc si tordu). Ils ne m’ont pas convaincue. Ca n’a servi à rien, ils ont perdu leur temps et pire, ils n’ont rien appris. Que crois-tu me prouver? Tu vas vraiment te renseigner sur le végétarisme pour prouver qu’on a raison de manger de la viande? Pour quoi faire? On ne peut pas adhérer à un mode de pensée nouveau si on a décidé dès le début qu’on y adhèrerait pas.

Si tu veux vraiment manger de la viande, manges-en. Ne te préoccupe pas des raisons qu’ont les gens de ne pas en manger. Si un jour, par vraie curiosité, tu te demandes pourquoi des gens qui savent toutes ces excellentes raisons de manger de la viande, n’en mangent pas quand même… Tu auras tout internet, et surtout l’esprit ouvert, pour comprendre.

 

 

* Je ne veux pas dire que tout omnivore ne comprend pas les raisons d’être végétarien. Ca je n’en sais foutre rien et ce n’est pas le sujet. Mais c’est le cas pour la grande majorité des omnivores qui débattent avec les végétariens (même si pas tous je l’admet), il suffit de lire n’importe quelle discussion sur internet, ce sont les mêmes que dans les repas de famille tant redoutés. Ce sont des choses qu’on sait et auxquelles on a réfléchi mille fois, répondu mille fois aussi.

Les ex-vegans en colère

Lorsque j’ai abordé le mythe de la pureté, ainsi que les critiques à l’encontre du véganisme qu’on rencontre parfois, j’ai parlé de critiques idiotes et de critiques intelligentes.

C’est caricatural de les catégoriser comme ça, puisque de toutes façons, je n’ai encore jamais rien trouvé qui remette vraiment en question le fait d’être vegan. Et pourtant, j’ai cherché. Je n’hésite jamais à lire un texte, à regarder une vidéo, jamais, même si elle est « contre » ce que je pense, et ça c’est quelque chose que très peu d’omnivores font, sauf ceux qui sont déjà dans une perspective de changement. Beaucoup de gens s’interdisent de lire ou d’écouter certaines choses car ils ont peur d’être « convertis », ce qui en dit long sur la nature de leurs idéologies. C’est un comportement sectaire, et le pire quand on parle de véganisme, c’est lorsque, dès que vous prenez la parole, on balaye d’un geste tout ce que vous avez à dire en vous taxant de sectaire.

Personne n’a jamais su m’expliquer en quoi le véganisme était sectaire, et ma foi, si quelqu’un veut bien me le dire, je suis toute ouïe. Car j’insiste, je ne suis fermée à aucun discours. Il y en a certes que je trouve idiots, mais dans ce cas je peux expliquer précisément en quoi c’est idiot, je ne claque pas la porte en me barricadant derrière mes idées préconçues et en criant: « sectaire !! »

Revenons à nos cotons (oui, on remplace la laine par le coton, donc je véganise aussi les expression, c’est comme ça dans la secte).

En réalité, je n’ai pas lu tant que ça de critiques constructives et posées du véganisme.

Angry ex-vegan

Il y a les blogs des « ex vegans » en colère. Toujours en anglais, ces blogs. C’est important. Pourquoi? Parce que je digère mal la langue de Shakespeare? Non, pardi. C’est parce que « vegan » en anglais, ça veut pas seulement dire « végane » ou « vegan » selon le sens qu’on donne couramment à ce mot dans la langue française(1).

Il y a là une confusion de taille. En français, on distingue le végétarisme du végétalisme, et ce dernier du véganisme. Le végétalisme étant un régime alimentaire qui exclut tout produit animal, et le véganisme un mode de vie basée sur la non-exploitation des animaux. La nuance peut sembler subtile. Récemment encore, je pestais contre l’existence d’un mot complètement inutile, puisque je ne voyais aucune raison d’être végétalien si on n’était pas végane.

 

J’avais tort. Car les blogs d’ex-vegan ne sont pas des blogs d’ex-véganes, mais d’ex-végétaliens. Quand on lit par exemple Let Them Eat Meat, le blog d’ex-vegan le plus connu, il apparait clairement, si on prend la peine de le remarquer, que l’auteur n’a jamais eu le moindre soucis des animaux, et qu’il ne comprend pas ce qu’est le véganisme exactement. Il est à fond dans le mythe de la pureté, et même dans le tout-ou-rien (genre: si tu écrases une fourmi en marchant, ça ne sert à rien d’être végétarien). Il parle des véganes, des véganes et encore des véganes, et semble n’avoir réellement pas compris que le véganisme n’est pas à propos des véganes mais à propos des animaux. Qu’être végane, ce n’est pas quelque chose que l’ on fait pour être un unique flocon de neige, mais par souci altruiste, et qu’exprimer un souci altruiste dans son comportement n’est pas du tout la même chose que de se vouloir un être supérieur, pur et parfait. C’est même un peu le contraire, puisque se soucier des autres n’est pas se soucier de soi-même.

 

En dehors de ça, ce blog est un pur concentré de mauvaise foi à l’encontre de la pensée antispéciste, à laquelle l’auteur n’a jamais adhéré et contre laquelle il se défend becs et ongles. Par exemple dans son dernier article, il cite un passage de « vegan for life » consacré aux cas marginaux d’humains qui n’ont pas les capacités intellectuelles courantes, et qui s’appuie sur l’existence de ces cas marginaux pour expliquer en quoi il est injuste d’utiliser les animaux comme des moyens pour nos fins, sous prétexte qu’ils n’ont pas nos capacités à raisonner.

Sa réponse me laisse pantoise:

1) les cas marginaux n’existent pas, puisqu’avec les thérapies géniques on pourrait les rendre tous intelligents. No comment, c’est juste totalement à côté de la question.

2) Y a des humains dans le monde qui ont pas assez de plantes dans leur environnement pour être végans (ça fait au moins 12 heures qu’on m’avait pas fait le coup des inuits, y a vraiment pas besoin d’avoir été végétalien pour trouver ce genre de conneries à sortir).

3) Si on traite tout le monde pareil, ça veut dire que si on porte assistance aux gens mentalement handicapés (ben y a pas besoin pourtant, et les thérapies géniques alors??) on doit aussi porter assistance aux animaux qui en ont besoin.

J’adore ce genre d’arguments: « ce raisonnement est faux, car s’il était vrai, je devrais faire quelque chose, et vois-tu, je n’ai pas envie de le faire ».

4) Son dernier argument est plus complexe. Il s’embrouille dans des définitions de la conscience et de la sentience, en utilisant un procédé extrêmement courant qui consiste en même temps à nier que les animaux ressentent quelque chose, et en même temps à déclarer ce « quelque chose » sans importance puisque de toutes façons ils sont incapables de se projeter dans l’avenir. Cela revient à dire ce que disent les gens quand ils déclarent que frapper un animal c’est Mal, parce que bon hé bien il gueule donc on suppose qu’il sent la douleur, mais le tuer, hé ben c’est pas grave, parce qu’il sait pas ce que c’est la mort (c’est bien pratique de supposer cela).

 

Bref, on m’a souvent décrit Let Them Eat Meat comme un blog intéressant, comme ENFIN une critique intelligente du véganisme, mais j’ai été extrêmement déçue en le lisant. Ce n’est qu’un tissu d’inepties que n’importe qui pourrait écrire, et l’auteur n’a jamais été végane ni antispéciste. Surtout, il dépense un temps et une énergie folle à essayer de convaincre les gens que le véganisme ne sert à rien, et je me demande bien quel est l’intérêt de faire ça, puisque personne ne l’oblige à être végane. Tenir un blog pro-végane ou antispéciste, c’est essayer de faire réfléchir les gens et en même temps faire quelque chose pour les animaux. Tenir un blog anti-végane, c’est se faire la enième voix de la pensée unique, comme si elle n’avait déjà pas assez de bouches.

Pourquoi t’étais végan au fait?

Enfin, les interview d’ex-vegan (encore une fois, il faut traduire par « ex-végétaliens » dans la plupart, voire la totalité des cas), sont assez édifiants. Ils n’expliquent pas toujours pourquoi ils sont devenus végétaliens, mais le plus souvent pourquoi ils ont cessé de l’être. Dans un cas comme dans l’autre, c’était souvent pour des raisons de santé, ou bien…

« At twelve I became a vegetarian to impress this girl in my class.

What got me into veganism was a combination of reading Peter Singer and Carol J. Adams in high school, as well as trying to impress some vegan cutie. At the time I liked the political statement that veganism made and being lacto-ovo was becoming sort of boring. Not that I’ve been a pure vegan since then, I’ve done my fair share of dumpster diving dairy (and occasionally meat). And I stopped being vegan a couple of times before but was racked with guilt and immediately returned to being vegan. »

« A douze ans je suis devenu végétarien pour impressionner cette fille de ma classe.

Ce qui m’a fait devenir végétalien est la combinaison entre la lecture de Peter Singer and Carol J. Adams au lycée, et en même temps j’essayais d’impressioner quelques jolies filles. En même temps j’aimais bien l’affirmation politique du véganisme qui faisait qu’être ovo-lacto-végétarien devenait en quelque sorte ennuyeux. Non pas que j’ai été un pur végétalien après ça, j’ai récupéré quelques produits laitiers jetés à la poubelle (et occasionellement de la viande). J’ai arrêté dêtre vegan deux fois ensuite mais j’étais envahi par la culpabilité et je retournais immédiatement au véganisme »

(Le gras est de moi). Notez qu’il n’a jamais été végane, mais c’est un détail, ce qui compte ce sont ses motivations, la façon dont la culpabilité intervient dans son comportement, c’est finalement une personne plutôt influençable.

Un autre, pris au hasard, celui d’une athlète qui a eu une courte période de végétalisme.

« I never set out to become vegan. When I was in a holistic natural chef program in 2007, we were focusing on a strongly vegetarian diet and I was learning to cook all sorts of fun vegetarian and vegan dishes. I realized one day that I hadn’t been eating animal products for a whole month and I felt really good, so I decided that my body was responding to a vegan diet, and therefore I would make it into my lifestyle.

-Was there an ethical component to your vegetarianism and veganism?

-Not at all. I don’t mix food and morals — my favorite post-vegan read is The Shameless Carnivore. I became vegan for my health and said I would listen to my body if being vegan no longer supported that. Ultimately it didn’t. »

« Je n’ai jamais décidé d’être végétalienne. J’étais dans un programme de cuisine holistique naturelle en 2007, nous étions concentrés sur un régime végétarien strict et j’apprenais à cuisiner toutes sortes de bon plats végétariens et végans. J’ai réalisé un jour que je n’avais pas mangé de produits animaux depuis un mois et que je me sentais vraiment bien, donc j’ai décidé que mon corps répondait à un régime végétalien, et ensuite j’ai voulu l’intégrer à mon style de vie.

-Y avait-il des composantes éthiques à ton végétarisme et végétalisme?

-Pas du tout. Je ne mélange pas nourriture et morale. Mon article pos-végétalien préféré  est Le Carnivore Honteux. Je suis devenue végétalienne pour ma santé et je me suis dit que j’écouterais mon corps s’il ne supportait plus le végétalisme. Ce qui a finalement été le cas ».

Ce serait trop long de citer tous les passages de ce genre. Pour résumer, la plupart de ces gens ont eu des problèmes de santé et ont pensé que le végétalisme allait les résoudre, ou alors ils ont voulu adopter une hygiène de vie parfaite. Beaucoup ont été influencés par des personnes de leur entourage. (« I was involved in several environmental groups and met many vegans that I admired. They convinced me that veganism was more logical than vegetarianism. » – Je faisais partie de plusieurs groupes environnementaux et j’ai rencontré des vegans que j’admirais. Ils m’ont convaincue que le véganisme est plus logique que le végétarisme).

 Ils ont fini par se rendre compte que le végétalisme n’était pas la solution miracle à tous leurs problèmes, et qu’ils n’allaient pas récolter la gloire escomptée, les lauriers, les médailles, les gonzesses, rien. Pour le reste, certains culpabilisent et s’autojustifient, d’autres comme l’athlète ex-végétalienne citée plus haut, ne voient simplement pas le problème au fait d’exploiter et de maltraiter des animaux.

Je n’ai pas encore trouvé de blog d’ex-vegan qui ait pu me faire réfléchir d’une façon ou d’une autre. Je ne sais même pas si je peux dire qu’ils sont plus intéressants que le pamphlet moyen contre ces foutus mangeurs de salade.

 

(1) La Société Végane française, au terme d’une réunion, a opté pour l’orthographe « végane ». Quant à moi, je n’ai jamais vraiment décidé comment je préférais l’écrire: francisé ou non, avec ou sans e à la fin… Je m’excuse platement pour toutes les fois ou j’orthographie ce mot différemment, car je me suis rendue compte que je l’écrivais avec ou sans accent, et avec ou sans e de façon totalement aléatoire, ce qui peut paraître un peu étrange quand dans le même article on trouve 4 orthographes différentes. Bon cela dit, j’ai une excuse pour le mois dernier, je n’avais qu’un clavier qwerty sans accents. A l’avenir j’essaierai de me conformer à l’orthographe choisie par la société végane, même si ça me fait bizarre de mettre un e au masculin. Après tout, autant accorder nos violons.

Anarchie dans la colle

Comme je le disais dans l’article sur les critiques, il y a, contre le véganisme, une sorte de résistance au changement qui prend généralement la forme de moqueries sous lesquelles, exceptionnellement, perce une légère inquiétude face à une possible évolution de la société.

Mais généralement, le journaliste lambda qui rédige un quelconque torchon sur le véganisme ne va pas chercher à savoir ce qu’est vraiment l’antispécisme, il se contentera de le tourner en dérision en faisant passer les vegans pour de parfaits abrutis. Ca ne mange pas de pain, ça évite de se poser des questions, et en prime ça fait marrer les mangeurs de rillettes. Que demande le peuple? Des crétins qui refusent une bonne blanquette de veau et qui ne vont même pas au marineland, tout ça parce qu’ils s’imaginent que les vaches ont des sentiments humains, voilà une bonne source de rigolade.

 

Il y a aussi, comme je lai brièvement évoqué la fois dernière, des prises de position très virulentes contre le véganisme. Sans revenir sur le thème de la pureté et des incompréhensions autour du véganisme, si ces prises de positions proviennent souvent de milieux religieux, les pamphlets contre le véganisme sont particulièrement virulents dans certains sites se disant anarchistes.

 

Dans un précédent article, je m’étonnais que des anarchistes prennent violemment la défense de l’exploitation animale, alors que la philosophie anarchiste me semble complètement opposée à ce type d’organisation sociale, à l’exploitation institutionnalisée des forts sur les faibles. L’antispécisme me semble indissociable de l’anarchie: comment peut-on espérer abolir les hiérarchies sociales tout en continuant d’exercer le droit de vie ou de mort sur des êtres faibles? Je ne suis d’ailleurs pas la seule à avoir eu ce raisonnement puisqu’un peu plus tard j’ai découvert l’existence du véganarchisme.

Les véganarchistes considèrent les dynamiques de l'oppression comme étant structurées de manière interdépendante : du capitalisme, du racisme et de sexisme jusqu'à la suprématie humaine

 

Evidemment la première choses que l’on pense en voyant des anarchistes défendre leur bout de barbaque comme le premier beauf venu, c’est que les gens sont bien prompts à vouloir abolir les hiérarchies sociales quand ils sont situés en bas de ces hiérarchies, et que par contre ils tiennent baucoup à les conserver quand ils sont en haut. L’opression, c’est nul, sauf quand c’est moi l’exerce.

Ils semblent même tenir beaucoup plus à la domination qu’ils exercent sur les bêtes, que les journalistes dont je parlais plus haut. Puisqu’au lieu de se contenter d’en rire, ils prennent la défense du spécisme avec ferveur et dévotion, devenant de parfaits robots débiteurs de la pensée unique.

Et pourtant, on pourrait aussi y voir le signe d’une certaine évolution chez eux, qui n’a pas eu lieu dans le cerveau de tout le monde.

 

En repensant aux trois étapes d’acceptation de la vérité telles qu’elles sont brièvement évoquées par exemple dans Earthlings, je me suis dit que si les anarchistes s’en prennent si violemment à l’antispécisme, c’est aussi parce que, contrairement aux journalistes évoqués plus haut et qui sont dans l’acceptation de tout système d’oppression dicté par la norme sociale, ils entrevoient, même pour les moins intelligents d’entre eux, l’importance d’un système de pensée qui remet en cause la domination humaine.

Les trois étapes d’acceptation d’une vérité qui dérange sont ainsi présentées:

 

1- Ridicule

2- Opposition violente

3- Acceptation

Elles ont été définies ainsi notamment par Arthur Schopenhauer:

«Toute vérité franchit trois étapes. D’abord elle est ridiculisée. Ensuite, elle subit une forte opposition. Puis, elle est considérée comme ayant toujours été une évidence.»

La plupart des gens en sont donc à la phase 1, et arrivent parfois péniblement jusqu’à la phase 2. Les anarchistes en seraient déjà à la phase 2, et donc s’insurgent contre le véganisme sans prendre le temps d’en rire. La phase 3 n’est d’ailleurs pas loin puisqu’il y a de nombreux anarchistes vegans.

Malheureusement, les changements dans le monde ne viendront pas de ceux qui regardent passer l’histoire sans rien dire. J’ai beau me dire que l’opposition de certains anarchistes au veganisme montre que, d’une certaine facon, les choses avancent… Elles n’avancent pas assez vite. Il faut oublier la culpabilité stérile et avoir le courage d’avancer, l’esprit ouvert.

Anarchie dans la colle. Tant qu’il existera des maîtres et des esclaves, il n’y aura de liberté possible pour personne. Malheureusement, encore beaucoup ne l’ont pas compris et défendent un système d’oppression qui leur profite. Ils adhèrent à l’oppression et l’oppression colle à eux.

Pour changer la société, le meilleur et le plus simple est encore de commencer par se changer soi-même. Tant que les gens attendront que le changement vienne des autres, tant qu’ils exerceront leur petit pouvoir en espérant que le grand pouvoir tombe des mains des grands, ils seront coincés dans une société cynique.

Et tant qu’il existera ne serait-ce qu’un seul esclave dans le monde, personne ne sera libre.