C’est quoi ce langage?

J’ai écrit cet article pour résumer mon opinion par rapport au « langage non oppressif » en ce qui concerne les insultes et les jurons, car la question m’est souvent posée (quand je ne me fais pas carrément sermonner pour mon langage de charretier). [Attention] : cet article est tout plein de vilains mots pas jolis, donc si ça vous gêne, ne le lisez pas.

Gardez aussi à l’esprit que vous n’avez pas besoin d’être d’accord avec tout ou même une partie de ce que je dis ici, j’aurais peut-être changé d’avis dans 3 jours, l’important n’est pas ce que je dis mais la façon dont je le dis, c’est à dire d’avoir une réflexion sur le sujet, et non pas d’appliquer bêtement des normes pour être accepté dans tel ou tel milieu.

Je vais exprimer dans cet article quelques propos un polémiques (je risque de me faire allumer) donc je vais commencer par préciser quelque chose d’important: je pense que modifier le langage est important et utile. Les insultes utilisées dans le langage courant sont souvent sexistes, validistes (oppressives envers les personnes handicapées), racistes, etc… Cependant, on l’a vu, je ne suis pas forcément le courant général dans ce sens. Si on s’abtient de toute réflexion personnelle sur le sujet (oui déso mais parmi mes haters y en a un paquet qui sont doués pour ça), on se contente de connaître une liste de mots déclarés « oppressifs (par qui? je ne sais pas. Des gens.). Parmi tous ces mots « interdits », il y en a différents qui ont différents sens, différentes connotations et différentes conséquences, et moi je vais pas forcément avoir le même avis que la majorité sur le sujet. Par exemple on me parle souvent du terme « putain » et on me reprend souvent sur mes utilisations de mots comme « con » et « connasse ».

Putain de bordel de merde

Alors, commençons par la base: Putain. J’essaie de moins utiliser « putain » ; même si c’est une insulte et pas un juron, et que je trouve que son sens est totalement différent de son sens originel quand on l’utilise comme juron (et pas comme insulte), je reconnais que c’est pas génial, ça renvoie quand même à une insulte sexiste et putophobe. A propos des alternatives, il y en a un certain nombre qui circulent et franchement la plupart ne sont pas du tout satisfaisantes à mes yeux. « Purée » ou « pétard » ne sont pas trop mal. Je trouve « purin » aussi percutant que « zut », « flûte » ou « crotte de bique », donc je trouve que ça fait pas le deal parce que « putain » est un terme qu’on utilise justement parce qu’il est vulgaire, choquant et donc percutant. Même si je prends sur moi pour ne presque plus utiliser ce mot, j’avoue que dans certains contextes, ça sort un peu tout seul. Et oui, modifier ses habitudes de langage ça ne se fait pas en un jour.
Certaines personnes se sont mises en tête de remplacer « putain » par « pétain ». Alors, comment dire posément mon avis là-dessus… Non. Non, non non non et non. Je sais que l’intention est excellente, mais ça me gène vraiment. Je préfèrerais franchement utiliser « putain », même si l’origine du terme est sexiste, que « pétain ». ça me met hyper mal à l’aise. Au moins « putain » c’est un mot joyeux. Vous vous rendez compte de ce à quoi le mot « Pétain » peut renvoyer (en particulier pour les juifs) ? Je trouve ça super violent. Tant qu’à faire, pourquoi ne pas remplacer d’autres insulte sou jurons par des noms de dictateurs célèbres, d’auteurs de génocide, de tortionnaires ou de tueurs en série ? Ça va être chouette, le langage. Je sais pas si c’est vraiment mieux que le sexisme.

Connasse (le Mot Interdit)

En revanche je ne considère pas que « connasse » ou « con » soit un terme sexiste (je me fais reprendre régulièrement et des gens m’ont même bloquée sur twitter pour avoir utilisé ce mot). Je sais que beaucoup ne sont pas d’accord avec moi, mais je ne pense pas que l’étymologie soit un argument convaincant pour justifier qu’un mot soit sexiste. Le langage évolue, pour moi il y a une distinction nette entre l’étymologie des mots et leur sens actuel. Quand on dit « con », « connard » ou « connasse », personne ne pense ce qu’ils désignaient à l’origine (c’est à dire la vulve ou le vagin), ce sont des injures couramment utilisées qui, en outre, ne renvoient pas à des normes de genre (contrairement à « salope » ou « pute » par exemple) mais au contraire sont à peu près équivalentes dans leurs variantes féminines ou masculine.

Après je comprends qu’on puisse ne pas être d’accord. Seulement, je ne pense pas qu’être féministe soit une performance ou une question de pureté personnelle. Et je pense que, même si le langage doit évoluer, et que oui, on doit faire attention quand même à certaines choses, il y a quand même une dose d’efforts juste à mettre là-dedans.

On pourrait en dire presque autant de « putain » utilisé comme juron et pas comme insulte, dans la mesure où quand on s’exclame « putain ! » ça n’a pas un sens d’insulte et les gens ne vont pas automatiquement se mettre à penser à ce sens-là. Mais il y a une différence nette à mes yeux, c’est que « putain » tout le monde sait ce que ça veut dire, à quoi ça renvoie. C’est un mot qui peut encore être utilisé comme insulte, même s’il est un peu vieilli, donc je comprend que son utilisation puisse choquer. En revanche plein ne gens ne connaissent pas l’origine du mot « con » et presque plus personne n’utilise ce mot pour désigner la vulve ou le vagin. Donc il y a quand même une différence importante.

Salope, Pute, Enculé et autres trucs dans le même genre

Il en va tout autrement d’un terme comme « salope ». Ethymologiquement, « salope » n’est pas spécialement sexiste, il me semble. En revanche c’est une insulte qui a un sens très sexiste car elle renvoie généralement aux mœurs, au comportement sexuel, et dont il n’y pas d’équivalent masculin (le terme « salaud » a un sens différent). Donc c’est typiquement une insulte sexiste qu’il faut éviter d’utiliser.

Il y a quand même des insultes que je pense qu’il ne faut pas utiliser, du genre « enculé », « pédé » ou « fils de pute », ces insultes sont juste ouvertement sexistes et/ou homophobes (c’est hallucinant que pour insulter un gars on insulte sa mère genre c’est toujours les femmes qui prennent). D’une manière générale, si on réfléchit 2 minutes à ce qu’on dit on ne va pas traiter quelqu’un d’ « enculé » ou de « pute », ça fait quand même appel à des valeurs très oppressives (et à mon avis complètement d’un autre âge, même si malheureusement beaucoup de jeunes les adoptent encore, mais que voulez-vous ma bonne dame on vit une pauvre époque).

Mais il y a quand même de la marge entre utiliser «pute » ou « fils de pute » comme insulte et n’utiliser jamais aucune insulte renvoyant à une oppression quelconque. J’insiste sur le fait qu’être féministe n’est pas une performance ou un concours, et que ce à quoi l’on fait attention ou pas peut varier en fonction des contextes. Et j’avoue que ça me gonfle qu’à chaque écart de langage ce soit toujours systématiquement des hommes qui viennent me reprendre sur mon vocabulaire. Faites aussi un peu attention à ça, ça peut vite être lourd. Et même si vous reprenez des gens sur des insultes vraiment sexistes ou homophobes (enculé, fils de pute, etc…), et que donc vous vous sentez parfaitement légitimes là-dessus, je vous conseille tout de même de garder à l’esprit que les gens sont habitués à utiliser ce vocabulaire, qu’ils peuvent le faire sans penser à mal. On est d’accord que c’est pourri ; seulement, si vous vous montrez hautain, agressif ou donneur de leçons, les gens ne changeront certainement pas leur manière de parler pour vous faire plaisir. Parfois, bousculer un peu les gens peut provoquer en eux une réflexion, je dis pas non plus qu’il faut être doux et gentil en toutes circonstances, surtout si on se sent soi-même agressé par le vocabulaire utilisé. Mais bon si on veut le changement alors il faut aller dans le sens du changement. Et pour ça il faut faire un minimum d’effort de communication.

Les mots et le sens qu’on leur donne : public vs privé

Une petite parenthèse sur le contexte: Quels que soient les mots qu’on utilise, il y a une distinction qui est à faire entre le public et le privé: selon le contexte dans lequel on dit un mot, ce mot n’a pas la même portée. C’est exactement comme l’humour : certaines blagues peuvent être très choquantes quand elles sont faites en public, mais acceptées en privé dans des cercles restreints où les uns savent ce que les autres ont en tête, ce qu’ils pensent vraiment, comment prendre ces blagues, ce qu’elles veulent réellement dire. L’humour est souvent ambigu, par exemple une même blague peut par exemple dénoncer l’antisémitisme ou être antisémite. Si vous savez que vos amis ne sont pas antisémites, vous pouvez accepter (ou pas, ça dépend des sensibilités de chacun) certaines blagues sur le sujet et pas d’autres. J’insiste lourdement sur le fait que personne ne devrait faire pression pour que vous acceptiez telle ou telle sorte de blague. Des blagues ambigües ou de mauvais goût peuvent, dans certaines circonstances particulières, avec des amis proches en qui vous vous sentez en confiance, vous rapprocher de vos amis (ne serait-ce justement que parce que vous les autorisez à faire ces blagues alors que si le reste du monde le fait vous seriez blessé, en colère ou mal à l’aise). Mais pour le reste du monde elles restent des blagues ambigües et de mauvais goût et quel que soit le contexte, personne ne peut vous forcer à les accepter, vous faire passer pour un.e rabat-joie si vous ne les acceptez pas, etc.

Il en va de même des insultes. Si par exemple vous êtes quelqu’un qui n’a pas du tout des valeurs sexistes et que vous dites en parlant d’une quidam quelconque « cette meuf c’est vraiment la reine des salopes », vos amis proches comprendront aisément que vous voulez signifier que cette personne, par exemple, noie des bébé chatons pour le plaisir, arnaque des personnes âgées ou vole la sucette des enfants quand personne ne regarde. Et non pas qu’elle a un comportement sexuel déviant par rapport à une norme, qu’elle couche avec des hommes ou je sais pas quoi. Je sais que la nuance peut paraître ténue mais à mes yeux elle est d’une grande importance : je pense que le sexisme n’est pas tant dans les mots qu’on utilise (même s’il l’est aussi !) que dans le sens qu’on leur donne. Si je dis qu’une personne est « une salope » de la même façon que je dirais qu’un homme est « un salaud » c’est à dire que je me réfère à son éthique en tant qu’être humain, et non pas à son comportement en tant que femme et à sa soumission aux normes qui régissent le genre féminin, ce n’est pas spécialement sexiste. Mais attention ça ne veut pas dire que c’est super d’utiliser ce mot et que youpi tralala traitons-nous de salopes. Il faut aussi garder à l’esprit que le terme « salope » est lui-même sexiste. Je pense qu’il vaut mieux éviter d’utiliser ce mot en privé mais surtout en public, et peu importe dans ce cas ce qu’on a réellement en tête. Le problème si j’utilise le mot « salope » en parlant d’une femme, même si je sais que je me réfère à son attitude en tant qu’être humain et pas à son sexe, son genre, ses mœurs, etc… ce qui va être entendu par les gens peut être différent du sens que je lui donne, et je ne pourrai pas me plaindre qu’on a mal interprété mes propos, puisque je sais très bien que ce mot est connoté généralement (presque toujours, en fait) de cette façon (tandis que le terme « connasse » est davantage proche du terme « connard »). Donc je pense qu’il faut faire attention à ce genre de choses. Les mots ont un sens, on peut les utiliser différemment, mais comme dans toute forme de communication, on ne peut pas utiliser un mot sans se soucier du sens que les gens peuvent lui donner.

Donc entre amies proches vous pouvez vous traiter de salope, de­ morue ou de ce que vous voulez, tant que c’est vraiment ok pour vous, pourquoi pas. Et ça marche aussi dans l’autre sens, si on traite une femme de quoi que ce soit pour des raisons sexistes, ben c’est sexiste, même si on utilise une insulte non sexiste.

Les insultes non oppressives : le concept d’insulte est-il safe ?

Quelle que soit la réflexion qu’on puisse avoir sur les insultes non oppressives, il y a toujours une limite à ce concept, c’est pourquoi je pense qu’il ne faut pas être dans une optique de pureté vis-à-vis de ça. D’ailleurs, je pense qu’il ne faut être dans une optique de pureté vis-à-vis de rien, la pureté est un concept extrêmement piégeant, politiquement très mauvais, et à éviter d’une manière générale ; mais je pense qu’en particulier vis-à-vis de ce sujet, toute notion de pureté est vouée à l’échec. C’est pourquoi j’ai toujours été assez critique vis à vis des tentatives collectives de créer des insultes « safe » (je préviens d’avance les gens qui participent à ce genre de groupe : je vais être un peu dure avec vous et je m’en excuse, les critiques que je vais formuler ne visent pas à rabaisser ce que vous faites mais ont pour but d’être constructives).

L’intention de départ est excellente, mais on tourne vite en rond parce que les insultes que nous utilisons dans le langage courant sont presque toujours basées sur des systèmes oppressifs. Quand elles ne sont pas sexistes ou racistes, elles sont validistes (je trouve que « con » est plus validiste que sexiste puisque souvent il renvoie souvent au manque d’intelligence, cela dit son sens varie beaucoup selon le contexte et on y met un peu ce qu’on veut, c’est pour ça que j’aime bien ce mot, c’est un peu l’insulte générique). Au final, les insultes « safe » générées par ces groupes finissent toutes par tourner autour des excréments (caca, pipi et j’en passe). Et je ne sais pas si c’est une très bonne chose. D’une part, c’est pauvre. Et oui, je pense que c’est un problème, mais j’y reviendrai. D’autre part, est-ce vraiment safe ? Associer une personne aux excréments, ce n’est pas vraiment ce que j’appellerais « safe ». ça peut avoir l’air safe parce que le rejet des excréments et de la saleté c’est un truc partagé assez universellement, qui n’est pas en relation nette avec telle ou telle oppression. Mais si on part sur l’hygiène, oui y a des gens plus propres que d’autres et qui sentent meilleur, c’est bien sur en lien avec des choses comme les handicaps, la pauvreté, etc… Certains trouveront que je pinaille. Je dis pas qu’il faut pas utiliser ces insultes, je nuance simplement le fait que les insultes sont « safe » quand elles parlent de caca.

D’ailleurs j’en viens au point qui fait à mon avis qu’on tourne en rond : le concept même d’insulte est-il safe ? A mon avis, non seulement les insultes ne sont pas safe, mais elles sont justement faites pour ne pas l’être. C’est super qu’on puisse traiter quelqu’un d’excrément ou d’ordure, donc de l’insulter sans se référer à un système d’oppression particulier. Mais le propre d’une insulte c’est de rabaisser, c’est donc de faire référence à un système de valeur dans lequel il y a une supériorité (moi/mes amis) et une infériorité (où se trouve l’autre). C’est pourquoi les insultes renvoient très souvent à des systèmes d’oppression : on traite les gens d’animaux (donc d’être inférieurs), on peut aussi les renvoyer à leur « race » (sauf s’ils sont blancs…), à leur non-conformité aux normes de genre (« pédé », etc…), ou aux normes qui sévissent à l’intérieur de leur genre (salope, pute…). Les insultes renvoient aussi souvent à l’intelligence, à la culture dominante, et à des normes intellectuelles (idiot, débile), psychiatriques (fou, cinglé), médicales (taré), etc… donnant un aperçu de toutes les formes que peut prendre le validisme. Elles peuvent aussi renvoyer à l’hygiène corporelle, ou à la pauvreté. Enfin, les plus prisées par les groupes d’insulte non oppressive sont pour ainsi dire les insultes les plus primaires, au sens qu’elles font appel à une distinction entre le « bon » et le « mauvais » au sens les plus basiques du terme : le « mauvais » désignant tout ce dont l’on doit se débarrasser, à savoir les ordures et les excréments. Et je trouve intéressant de constater qu’il ne reste plus que ces insultes, à savoir que toutes les autres font plus ou moins appel à des systèmes d’oppression.

Alors quelque part, oui, je veux bien reconnaître que c’est un progrès d’utiliser des insultes comme « fumier » ou « ordure » plutôt que débile, imbécile, taré, salope, etc… Mais c’est quand même des insultes, elles visent quand même à rabaisser autrui. Je suis pas en train de dire qu’il faut jamais insulter les gens, mais si vraiment on veut aller jusqu’au bout d’une logique de pureté comme ça se fait dans ce genre de groupes, on peut s’interroger sur le fait même d’insulter. Et ce n’est pas idiot comme questionnement : au fond, pourquoi insulter ? Dans quel but ? Je fais remarquer un truc tout bête, c’est qu’insulter les gens, on peut très bien s’en passer, rien ne nous y oblige.

En fait, la logique jusqu’auboutiste des discussions ou des groupes « insultes non oppressives » m’a souvent beaucoup étonnée, mais d’autant plus que je n’ai jamais vu qu’on y remette en question le concept d’insulte. Pourtant, certaines insultes étaient refusées parce que « trop insultantes », ce qui est tout de même paradoxal. Par exemple « mange tes morts » avait été refusé d’un de ces groupes parce que « insultant envers les morts » (tu m’étonnes). Comme si le but d’une insulte était d’être respectueux. Au fond, je me demande s’ils ont pris la peine de se demander ce qu’est une insulte et pourquoi on l’utilise.

Je reviens sur la pauvreté des insultes dont je parlais plus haut, et pourquoi je pense que c’est un problème (alors que je viens de dire qu’on était pas obligé, dans l’absolu, d’utiliser des insultes). J’avoue être restée longtemps dans un de ces ateliers de production d’insultes non oppressives parce qu’il me fascinait. J’y avais donc un jour proposé l’insulte « surimi » et on me répliqua que ce n’était pas safe car spéciste envers les poissons. (à qui ça fait une belle jambe, et c’est beaucoup dire). Au final, chaque discussion ouverte produisait immanquablement des insultes toute gentillettes comme  « espèce de tofu pourri ». On y proposait régulièrement des insultes comme « t’es aussi paradoxal qu’un vegan qui mange de la viande ». Je n’ai rien contre cette insulte, si ce n’est le fait que ça n’en est pas une. Il n’est pas insultant de dire à une personne qu’elle est paradoxale, cela peut être tout à fait bienveillant. Je me souviens d’ailleurs qu’en réponse à mon « surimi », on m’avait proposé « tofu ». Je trouvais « surimi » déjà plutôt gentillet, mais j’ai du mal à voir en quoi « tofu » est une insulte.

Au final, toutes ces insultes sont bien gentilles et mignonnes. L’ennui c’est qu’elles ne servent à rien. Alors oui, je disais plus haut qu’on peut très bien ne pas insulter autrui. Sur le papier. Dans la vraie vie, cela peut demander des compétences sociales extrêmement élevées. Je prends l’exemple du harcèlement de rue. Si je me fais agresser dans la rue, de quoi j’ai l’air si je traite le mec de tofu, ou si je lui dis qu’il est aussi paradoxal que machintruc ? Malheureusement, je n’en suis pas fière mais ce qui sort dans ces cas-là peut se trouver dans le genre vraiment pas cool, parfois à base de « va te faire foutre » et compagnie. Instinct de survie oblige. Je pense que toutes les personnes se faisant parfois harceler ou agresser comprendront qu’on dispose pas forcément de toutes les ressources et de la minute de réflexion nécessaire.

D’ailleurs, ça pose une question intéressant c’est de savoir qui s’adresse à qui quand on parle d’insultes non oppressives. c’est vrai que c’est pas bien de dire « va te faire foutre », on devrait pas le dire, mais bon, c’est facile aussi de faire la morale quand on dispose du temps de réflexion et de recul nécessaire à ne pas dire n’importe quoi, et c’est quelque chose qui est inégalement partagé. Selon votre apparence, votre genre etc…, vous aurez à subir plus ou moins d’agressions, et c’est un des facteurs qui feront que ce sera plus ou moins facile pour vous de communiquer de façon bienveillante ou du moins non oppressive.

Bien sur il y a une différence entre une agression dans la rue et, par exemple, une discussion qui s’envenime sur internet. Sur internet je n’utiliserais pas « va te faire foutre » parce que je peux quand même prendre ne serait-ce que 10 seconde pour réfléchir à ce que je vais dire, et qu’y a pas besoin de plus pour se rendre compte de ce que veut dire cette insulte et pourquoi il ne faut pas l’utiliser. D’ailleurs sur internet on peut aussi prendre une grande inspiration et n’insulter personne. On peut pas toujours, bien sur, mais c’est une idée à ne pas négliger.

Mais tout de même, même si l’exemple de l’agression dans la rue est un peu extrême, ça illustre bien le problème que j’ai avec les insultes non oppressives. Elles sont mignonnes, mais face à la réalité concrète et brutale, elles ne tiennent pas longtemps la route, surtout si on ne questionne pas du tout les formes de communication qu’on utilise. La réalité de la vie est différente de la théorie, et entre une situation dans laquelle je vais traiter quelqu’un de vilain tofu pourri, et une situation dans laquelle je vais dire « va te faire foutre » parce que c’est ce qui me vient immédiatement à l’esprit, il y a tout un éventail de possibilités. En règle générale, il est bien de réfléchir à ce que l’on dit et d’éviter de sortir des trucs comme « enculé » ou « débile », même si c’est ce qui nous vient à l’esprit. (alors oui on pourrait me répliquer qu’il m’arrive parfois d’utiliser des insultes validistes comme « débile » etc, mais je pense que le sujet n’est pas ce que je fais moi et si je suis ou non une personne absolument parfaite, je pense qu’il vaut mieux ne pas utiliser d’insultes validistes, et pour certaines le validisme est plus violent et évident que pour d’autres). En règle générale, c’est pas mal de faire attention à ce qu’on dit, et ce sont des précautions qui peuvent varier en fonction du contexte, de qui va entendre tel terme, etc…

Pour finir, ce n’est pas un hasard si j’ai fait un parallèle entre l’humour et les insultes. Si j’utilise des insultes c’est que je trouve qu’elles ont souvent une portée humoristique. Finalement, sans aller jusqu’à en tirer des règles explicites et préconiser tel ou tel truc, est-ce qu’insulter a vraiment tellement d’intérêt en soi ? Je crois que si on se creuse autant la tête sur les insultes, c’est que parfois, la vie fait qu’on en vient à insulter, et il faut le prendre en compte. Mais ça ne veut pas dire que c’est quelque chose qui ne doit pas être remis en question du tout. Ça ne veut pas dire qu’on ne peut pas aussi essayer de trouver des façons de communiquer qui excluent plus ou moins les insultes. Et ça c’est vraiment quelque chose qui manque, je trouve, dans les réflexion SJW, qui tournent beaucoup autour du fait d’extérioriser la colère, mais très peu sur des formes de communication moins violentes, alors que, finalement, ce n’est pas aussi incompatible qu’on pourrait le croire, ça peut même aller de pair. C’est aussi des choses pour lesquells c’est totalement pas intéressant d’être dans la pureté (« bouh t’as insulté, c’est mal bouh bouh » ou « bouh, t’es pas bienveillant espèce de gros naze» ) mais ça ne veut pas dire qu’on ne peut pas prendre ça en compte. En revanche, j’ai un peu plus de mal à l’idée de me passer totalement des insultes pour leur aspect humoristique, ou en général pour leur portée percutante mais sans qu’il soit question d’insulter une personne en particulier (par exemple quand je disais « teaser comme une connasse » dans l’article tant attendu sur les sachets cuisson). Au final dans ce contexte, je trouve que la portée oppressive est moindre, mais c’est un avis personnel. Dans l’idéal, je trouve que ce serait bien que chaque personne réfléchisse aux limites qu’elle se pose en terme de vocabulaire, bien sur cela doit se faire en fonction du ressenti global des autres à ce sujet, puisque c’est une question de respect envers les autres et pas seulement envers soi-même. Mais la vocabulaire c’est quand même quelque chose de très personnel, je ne pense pas qu’on puisse non plus trop imposer et être dogmatique. Et reprendre les gens, ça peut être bien, mais il faut pas non plus oublier que les gens peuvent soit ne pas avoir réfléchi du tout à la question, soit faire ce qu’ils peuvent et ce qui leur semble juste, soit n’être pas d’accord avec vous, ou un mélange de tout cela.

En conclusion, évitez de vous comporter comme des gros cons, au sens le plus général du terme évidemment, et tout ira bien.

Végéphobie, oppression réelle ou victimisation?

La végéphobie, oppression réelle ou victimisation outrancière? Les vegans eux-même forment deux camps opposés.

D’un côté:

Oui, je suis opprimé. Je subis des moqueries, rejets, discriminations à cause de mon régime alimentaire.

De l’autre:

Arrêtez de vous victimiser, c’est indécent de comparer quelques remarques désagréable à une véritable oppression.

 

J’ai longtemps louvoyé entre ces deux positions. Je pense que d’une certaine façon, les deux sont vraies. Mais dire ça, ce n’est rien dire. Je vais donc développer.

La végéphobie est-elle une oppression?

Là, comme ça, j’ai envie de dire non. Quand je vois le titre de l’article « végétarien, je revendique le statut de minorité opprimée« , j’ai un peu envie de dire au mec qu’il se victimise et que son statut de végétarien n’est pas grand chose comparé au fait d’être gay, trans, racisé, ou autre. Et pourtant, sans moi-même revendiquer le statut de minorité opprimée, je comprend un peu ce qu’il veut dire par là.

Au lendemain de la Veggie Pride 2013, je suis allé faire un tour sur les sites d’actualité. La plupart des articles n’étaient pas terribles, même si l’évènement a parait-il eu une bonne couverture médiatique dans la presse Genevoise. Enfin dans l’ensemble, ce n’était pas si mal. Mais un gros mot a suscité des réactions très fortes: végéphobie. Réactions à chaud: « mais non ils sont pas discriminés les végétariens ».

Y a un truc que j’adore, c’est qu’on m’explique si je suis discriminée ou non. Si une personne me dit qu’elle est discriminée, je trouve peu respectueux de lui répondre du tac-au-tac « non t’es pas discriminé ta gueule », surtout si je ne connais rien de sa situation. Or, des gens qui n’ont jamais vu un végétarien de près réagissent au terme « végéphobie » en déclarant que ça n’existe pas. Qu’en savent-ils?

Pour me faire l’avocat du diable, ou plutôt des gens qui parlent bêtement avant de réfléchir, ce ne sont pas les articles en ligne qui vont les instruire beaucoup sur ce qu’est la végéphobie. Pour enfoncer le clou de l’incompréhension, certains articles évoquaient un parallèle entre la végéphobie et l’homophobie. Or, je l’ai dit, je ne pense pas qu’on puisse comparer. Je ne pense pas qu’on puisse affirmer que la végéphobie est « aussi grave » que l’homophobie, ni qu’elle prend les mêmes formes. Par exemple, je ne crois pas que des gens se fassent frapper ou assassiner ou violer parce qu’ils sont végétariens. A priori ce n’est pas le cas. Je comprend qu’évoquer un parallèle entre homophobie et végétarisme puisse décontenancer a priori, surtout quand on n’est pas végétarien et que donc on n’a aucune idée de ce que c’est qu’être végétarien.

Pourtant, je pense que le parallèle n’est pas complètement idiot. Attention: je ne dis pas que les végétariens subissent une oppression comparable à l’homophobie. Je dis juste qu’il y a un parallèle intéressant à faire. J’y reviendrai.

Je ne sais pas si la végéphobie est une oppression, mais ce dont je suis sure, c’est que les végétariens, et surtout les véganes, sont victimes de discrimination.

Alors oui, j’ai beaucoup lu sur les réseaux sociaux des choses comme « non mais ça va, on vous fait des blagues et vous mangez moins bien au restau, mais c’est pas grand chose ». Oui mais non, la discrimination est à mon avis bien réelle, et ne s’arrête pas à quelques vannes mal placées; de plus, cet humour est, je pense, lourd de sens. Lire la suite

Les petites claques

« La raison du plus fort est toujours la meilleure. »
JDLF
« Tu verras, quand t’auras des enfants. »
Des gens.

Ces derniers temps il a été question de violence physique envers les enfants, suite à la campagne « il n’y a pas de petite claque » initiée par la Fondation pour l’Enfance.

On a vu aussi, encore une fois, le défilé de justifications. Il faut bien qu’ils apprennent les limites. Il faut bien qu’ils ne deviennent pas des enfants-roi, des enfants-tyrans; le spectre de l’enfant-roi est agité comme une marionnette, dressant encore des enfants le portrait de petites bêtes à civiliser de peur qu’ils ne deviennent des monstres. En passant je résisterai pas au (dé)plaisir grinçant de vous partager quelques citations relevées dans les commentaires de cet article. Voici les conséquences attendues si on arrêtait de frapper les enfants: Lire la suite

Ne le prend pas dans tes bras

Quelle mère n’a jamais entendu ça? « Ne le prend pas dans tes bras, il va s’habituer ». « Laisse-le pleurer, ça lui fera les poumons ». La violence éducative commence tôt, très tôt. L’enfant à peine né, il faut couper le cordon, se garder d’être trop « fusionnel », le laisser seul pour qu’il « s’habitue ». L’envoyer à l’école le plus vite possible. Le séparer, vite. S’il pleure, c’est la faute de la mère. Elle est trop fusionnelle. Elle étouffera son enfant, l’empêchera de grandir, de vivre…

Même en n’en sachant que très peu sur les enfants, il m’a toujours semblé que ces gentils théoriciens du « ne le prend pas dans ses bras, il pourrait s’habituer » en savent encore beaucoup moins que moi. Ont-ils déjà regardé un bébé? Non pas vu, mais regardé. Ont-ils déjà réfléchi à ce qu’est un bébé?

Autonomie. Solitude. Apprentissage. Pleurs. Communication. Langage. Fusion. Ces mots reviennent sans arrêt sur le tapis dès qu’on parle des bébés. Mais ont-ils encore un sens? Plusieurs mots en revanche sont curieusement absents du vocabulaire couramment usité. Amour. Attachement. Détresse.

Je ne veux pas parler ici de façons de s’occuper des enfants, ce n’est pas vraiment le sujet. Je veux encore parler de théories sur l’éducation. De violence éducative. Car la première violence que subit l’enfant est cet ensemble de théories savantes qui ne le regardent pas, qui ne l’écoutent pas, qui décident pour lui ce qu’il est, ce dont il a besoin. Et qui, au final, peuvent le maltraiter, même avec les parents les plus aimants et dévoués au monde.

La mère et l’enfant dans les théories psychanalytiques

Un bébé, pour beaucoup de gens, c’est un tube digestif armé de puissantes cordes vocales. C’est une vision très culturelle des bébés parce que dans notre culture, les bébés pleurent beaucoup et sont difficiles à calmer. Je reviendrai là-dessus.

Un bébé, pour moi, c’est un être vulnérable, sans la moindre autonomie, totalement dépendant de ses parents (et en particulier de sa mère chez la plupart des mammifères non-humains et dans de nombreuses cultures humaines) pour sa survie, son bien-être et son développement. Cela me semble une évidence, mais cette vision des choses est très peu partagée, comme nous allons le voir. Lire la suite