La secte majoritaire

Dans mon dernier article, j’ai illustré la façon dont le concept de modération intervient dans la vie des gens, et est utilisé par eux, de façon parfois totalement aveugle, de sorte que, en appelant à des principes tout faits, des phrases toutes faites et autres platitudes modernes, ils s’épargnent l’effort de la réflexion.

Ce que j’appelle l’extrêmisme de la modération est une sorte de religion du non-penser. Il agit comme un repoussoir à idées nouvelles.

Récemment, j’ai lu le témoignage d’une personne qui était devenue récemment végétarienne, et qui avait parlé à son entourage proche de l’antispécisme. On lui avait répondu qu’elle devait prendre garde à ne pas « se laisser happer par des idées sectaires ».

Je trouve cela intéressant, puisque, si on y réfléchit, aucune idée n’est sectaire. Si les sectes se contentaient d’avoir des idées et d’en parler, il n’y aurait aucune raison valable de lutter contre. Une idée peut être bonne, mauvaise, farfelue, idiote, mais certainement pas sectaire.

Les sectes se distinguent non pas par la qualité « sectaire ou non sectaire » de leurs idées, mais par leur façon de les propager et de les défendre. Aucune idée n’est sectaire, ce qui est sectaire, c’est de manipuler les gens pour les faire coller à une idéologie, en annihilant leur sens critique, en leur interdisant de remettre certaines choses en question. Des voies de promulgation et/ou de censures d’idées peuvent être sectaires, mais pas ces idées elles-mêmes.

Dans les dictionnaires, on définit une secte, entre autres, par son isolement du reste de la société.

Dans l’imaginaire collectif, ce qui rend une secte effrayante n’est pas l’isolement en lui-même, mais l’aliénation qui a pour conséquence, entre autres, à la marginalisation de l’individu. L’individu craint d’être dépossédé de lui-même.

Penchons-nous sur les caractéristiques de l’individu intrumentalisé:

  1. Il a toujours recours au même schéma de pensée, qu’on lui a inculqué et non pas qu’il a inventé lui-même.
  2. Il s’est approprié ce schéma de pensée, de sorte qu’il est persuadé que c’est lui qui pense comme ça, et non pas que c’est quelque chose qu’il a appris d’autres personnes.
  3. Il rejette les idées extérieures, alternatives à ce système de pensée, en ayant recours à des arguments tantôt rationnels, tantôt non rationnels.
  4. Si on lui démontre l’incohérence ou le caractère nocif de ce système, il a recours au déni et/ou à l’agressivité.
  5. Toute remise en question du système est considéré par l’individu comme une attaque contre sa personne.

C’est la façon dont réagissent certaines personnes de la société normale, quand on remet en question des points importants du système dans lequel nous vivons: alimentation, éducation, discriminations diverses et variées considérées comme la norme.

Ainsi, on peut constater que la société de consommation agit sur les individus à la manière d’une secte. A ceci près qu’elle ne les isole pas de la majorité, puisqu’elle contrôle justement la majorité. Mais il est intéressant de constater que les individus aliéné vont avoir un comportement de rejet envers les personnes qui sont extérieures au système, qu’elles soient issues d’autres cultures, ou qu’elles aient simplement rejeté les valeur de la culture de la consommation.

Par plusieurs procédés, la société de consommation aliène l’individu et le dépossède de ce qu’il est. Habilement, toute idée nouvelle est catégorisée comme « sectaire »; de telle sorte que les individus aliénés vont rejeter ces idées, de peur justement d’être aliénés. Ce procédé permet de maintenir l’instrumentalisation de l’individu.

Je parlais précedemment de procédés sectaires de manipulation des individus. Sans donner une liste exhaustive, on peut en citer quelques-uns utilisés par la société elle-même:

  • La stratégie d’éducation qui consiste à maintenir enfermés les enfants, à longueur de journée, avec un seul adulte et d’autres enfants uniquement de leur tranche d’âge
  • Apprendre aux enfants à obéir, dès leur plus jeune âge, les décourager de perturber l’ordre établi
  • Obliger les gens (enfants ou adultes) à travailler toute la journée
  • Faire prendre des habitudes de vie aux gens, de sorte qu’il leur sera difficile d’en changer

Tout cela participe à abrutir les gens et à les empêcher de réfléchir.

On leur enseigne aussi des façons de penser qui sont en réalité des façons de ne pas penser. La modération à tout prix en est un exemple. C’est un principe « tout fait », qu’on peut appliquer à n’importe quoi et qui permet de ne pas réfléchir.

Je n’ai pas encore très bien compris comment ça marchait, ni si c’est universel chez l’être humain ou propre à notre culture, mais il y a aussi quelque chose sans quoi cette aliénation ne serait pas possible: il y a une annihilation de toute recherche d’alternatives. C’est à dire que les alternatives au travail, à l’école, à la façon d’élever les enfants, à des pratiques sexistes ou spécistes, comme la consommation de produits animaux ou l’expérimentation, mais aussi toutes les alternatives aux moyens de transports que l’on utilise, aux techniques permettant de fournir de l’énergie, etc… Tout cela va être considéré comme impossible ou comme forcément nocif d’une façon ou d’une autre.

Ainsi il est difficile de faire une liste de tout ce qui est possible et que la majorité des gens considèrent comme impossible, comme au mieux une blague de mauvais goût, au pire une idée dangereuse (encore une fois, estimer une idée dangereuse est un moyen pratique de ne pas y réfléchir).

Quelques exemples:

Il est possible d’éduquer un enfant sans punition.

Il est possible d’instruire un enfant sans école.

Il est possible de socialiser un enfant sans forcément qu’il cotoie d’autres enfants qui ont exactement son âge.

Il est possible d’être végétalien et en bonne santé.

Il est possible de se déplacer sans voiture.

Il est possible de construire une maison en sacs de terre.

Il est possible de soigner les gens sans sacrifier des animaux.

Il est possible d’utiliser des cosmétiques, de nettoyer sa maison sans utiliser de produits chimiques.

Il est d’ailleurs possible de ne pas utiliser de cosmétiques.

Il est possible de donner les mêmes chances aux hommes et aux femmes dans le monde du travail.

Il est possible aussi de vivre sans travailler.

Il est possible de produire de l’énergie sans nucléaire.

Etc, etc…

Il n’y a pas vraiment d’idées nouvelles dans cet article. Ce ne sont que des idées trop peu répandues. Non pas qu’il y ait une volonté consciente et unique de les censurer. Mais chacune d’entre elles rencontrera un obstacle à un moment donné. Les éleveurs par exemple ont peu intérêt à ce qu’on considère possible de vivre sans produits animaux. Le débat est donc censuré. Mais la force d’inertie la plus puissante qui combat ces idées, c’est peut-être tout simplement que les gens sont trop occupés à s’abrutir, à jouir de leur confort facile, à travailler et à avoir des loisirs futiles, pour réfléchir à une autre société. Pourtant, plus de la moitié des gens ont pris, prennent ou prendront des antidepresseurs dans leur vie – entre autres preuves qui montrent que le bonheur est, pour beaucoup, une idée floue.

Quelques lectures et vidéos pour essayer de voir plus loin :

Sur la manipulation:

Noam Chomsky: les 10 stratégies de manipulation des masses

Sur l’éducation:

L’enfance buissonière: le blog

L’enfance buissonière: le site

La déséducation

Insoumission à l’école obligatoire (un livre de C. Baker aux édition Tahin party)

Sur l’éducation et le sexisme:

Filles et garçons à l’école maternelle

Femmes en flagrant délit d’indépendance, de Pheterson, éditions Tahin Party

Sur le travail:

La valeur travail

Sur le spécisme:

Dénier l’intelligence des animaux aide à les manger

FAQ antispécisme

Sur la justice:

Pourquoi faudrait-il Punir? (livre de C. Baker sur l’abolition du système pénal)

Films à voir:

Attention danger travail

Volem rien foutre al pais

Les carottes sont crues

Earthlings

Gary Yourosfski: le discours le plus important de votre vie

Un repas végé

Si vous avez d’autres suggestions de sites, livres, films… Merci de les poster en commentaires, et je les ajouterai.

Bonus: les éditions tahin party

La viande au coeur du spécisme

Certains auront remarqué que dans ce blog, je parle un peu plus de viande que des autres pratiques spécistes, qui pourtant sont légions.

 

J’utilise même assez souvent le terme de « végétarien », alors que je suis végane, c’est-à-dire que je considère que le lait, les oeufs, le cuir, et bien d’autres produits de la vie courante, sont, comme la viande, des produits issus de la souffrance, que l’on devrait éviter d’utiliser, afin de cesser d’entretenir le commerce des vies d’êtres sensibles.

 

Si tu lis ça et que tu es ovo-lacto-végétarien, sache que ce n’est pas un jugement. D’ailleurs pour ceux qui ne l’ont pas compris, je veux ce blog totalement exempt de jugements, de dénonciations, d’insultes. Non pas que je ne juge jamais les gens dans la vie courante, mais je m’efforce de l’éviter quand je le peux, ce qui n’est pas tous les jours facile. Mais surtout, les jugements sont stériles, ils ne servent à rien. On ne devrait être soumis qu’au jugement de soi envers soi (et encore…)

 

Donc si tu es ovo ou lacto ou pesco ou flexo ou omnivo ou quoi que ce soit qui se termine ou pas en o, ce n’est pas un jugement contre toi ou qui que ce soit. Mais le cuir, la laine, le lait, et même le miel, sont des produits de l’exploitation et causent de la souffrance tout comme la viande, et leur achat, leur consommation méritent qu’on y réfléchisse. J’ai bien conscience qu’être végan n’est pas facile, voire même peut être presque impossible pour certains, notamment pour les jeunes qui vivent chez leurs parents. Simplement, j’affirme que ces produits ne sont pas des produits ordinaires, que des animaux ont été maltraités ou tués pour les produire. Il ne faut pas que les gens culpabilisent de les utiliser, il faut plutôt qu’ils réfléchissent à la façon dont ils pourraient les éviter, et à ce qu’ils peuvent faire à leur échelle, et à leur rythme, s’ils désirent un peu plus de justice dans ce monde.

 

Ceci étant dit… Malgré cela, j’utilise souvent le terme « végétarien », alors que j’estime qu’être végétarien ne suffit pas, dans la mesure où l’on peut éviter tous les autres produits que les véganes évitent. Et même si la liste de ces produits est longue, je parle beaucoup de la viande. J’ai parlé de la viande de chat, de la viande d’autres animaux que certains rechignent à manger, j’ai parlé en particulier de la viande humaine, et j’en parlerai peut-être encore. Et d’une façon générale, je parle le plus souvent de la viande(1).

 

C’est que je pense qu’être végétarien, c’est déjà un geste fort. Pourquoi?

 

Parce que manger la chair des animaux, c’est un acte de domination sur eux auquel on renonce quand on devient végétarien, ce qui mène à des discriminations, à un  ostracisme dont sont victimes tous ceux qui renoncent à un acte de domination sur ceux qui sont situés en-dessous d’eux dans la hiérarchie sociale.

 

Mais manger de la viande, ce n’est pas seulement une pratique de domination sur les animaux, une pratique spéciste. Je vois la consommation des animaux comme la pratique spéciste centrale.

D’abord parce que, non seulement c’est un acte de domination, mais c’est l’acte de domination le plus total que l’on puisse imaginer: tuer, mettre fin à une vie, supprimer tous les plaisirs qu’un être ressentira dans sa vie, du plus insignifiant au plus important, supprimer son bonheur, le défaire de son bien le plus précieux, et même, en ce qui concerne les animaux, du seul bien qu’ils possèdent, qui est leur vie. Et tout ça pour quoi? Pour quelques minutes de plaisir dans sa bouche.

J’insiste là-dessus, mais je ne veux pas culpabiliser les mangeurs de viande. J’insiste là-dessus parce que je pense que c’est primordial, de considérer à quel point tuer un animal pour le manger est un acte symbolique fort, puisqu’on le prive de tout, pour un tout petit peu de son plaisir à soi.

 

Et je pense que c’est très important, y compris pour ceux qui mangent de la viande, même s’il ne s’en rendent pas forcément compte. D’ailleurs, les chairs les plus appréciées sont celles de très jeunes animaux, que l’on prive d’une vie entière, et non pas d’une partie seulement de leur vie. On dit que leur chair est plus tendre… Peut-être, mais je crois surtout qu’il ont davantage à sacrifier(2).

C’est d’ailleurs une triste raison de préférer la « viande heureuse » pour certains hédonistes. Comme le dit David OIivier dans son article « le goût et le meurtre » des cahiers antispécistes:

« (…) ainsi l’élevage industriel a-t-il aujourd’hui plutôt acquis la réputation de rendre la viande fade. Mais dans ce cas précisément on trouve l’idée fort répandue – et fausse, malheureusement – selon laquelle les animaux élevés ainsi seraient à ce point dénaturés qu’ils ne souffriraient même pas ; ce ne seraient plus que de simples machines. À trop la torturer, on rend sa victime insensible. C’est donc plutôt le veau « élevé sous sa mère », celui qui a quelque chose à regretter quand on l’arrache à la vie, qui nous donnera aujourd’hui une chair savoureuse. »

 

La viande est donc un acte de domination totale. Prendre le lait d’une vache pour se nourrir soi-même plutôt que de le laisser à son petit, c’est un acte de domination. Mais il n’est pas aussi fort, aussi puissant que tuer un animal pour le manger. J’ai d’ailleurs évoqué cet aspect dans mon article sur  la viande humaine: si l’anthropophagie est si fortement réprouvée (davantage que le meurtre), c’est parce que la pratique de domination suprême qui consiste à manger la chair est un sort réservé aux animaux, et réserver ce traitement à un humain est un crime, pas seulement contre cet humain, mais surtout contre l’ordre social, ou plus largement, contre l’Humanité. Cette humanité qui se construit par opposition à l’animalité, en la dominant.

 

Ainsi nous dominons les animaux en les mangeant.

 

La consommation de viande est ainsi considéree par la plupart des gens comme la pratique spéciste centrale (même si bien sur ils ne l’expriment pas en ces termes), et elle justifie à elle seule toutes les autres pratiques spécistes.

 

Si vous entrez dans un magasin de chaussures et que vous demandez des chaussures sans cuir n’ayant pas nécessité l’abattage d’animaux, on vous regarda bien sur comme si vous étiez folle ou fou, et on vous répliquera qu’il faut bien faire de la viande, alors pourquoi ne pas utiliser le cuir? Alors que si vous vous exprimez publiquement contre la consommation de viande, on ne vous dira pas qu’il faut bien faire des chaussures (pourtant, il me semble, mais à vérifier, que le cuir rapporte plus d’argent aux abattoirs de bovins que la viande elle-même). Non, on vous dira que c’est dans l’ordre naturel des choses, que la Nature/Dieu a placé « l’Homme » en haut de l’échelle des êtres, ou que sais-je. Ou pire encore, on vous répliquera « la viande c’est trop bon »! finissant de ravaler au rang de chose cet être sensible, en le niant, en faisant comme s’il n’existait pas. Sa vie ne vaut pas quelques minutes de plaisir dans une bouche humaine.

 

Mais le fait que manger de la viande constitue un acte de domination suprême ne suffit pas à mes yeux pour en faire la pratique spéciste centrale. Si j’accorde autant d’importance à la viande, c’est parce que cet acte de domination, en plus d’être fort, est celui qui réunit tout le monde. Non seulement la consommation de viande montre que les gens sont spécistes, mais je suis persuadée qu’elle entretient et renforce le spécisme des gens, voire même qu’elle peut suffire à le faire exister.

 

Tout le monde mange de la viande. Enfin, tout le monde… Sauf les végétariens, bien sur, qui sont si souvent purement et simplement ignorés, comme s’ils n’existaient pas, car s’ils existent, alors la vie des animaux pourrait valoir davantage que quelques minutes de plaisir et un peu d’argent.

Le problème de la viande, c’est qu’en étant si fortement ancrée dans les habitudes culturelles, elle ligue les gens contre les animaux. Ce n’est pas un hasard si, lors des actions contre la fourrure, lors des manifestations contre l’utilisation d’animaux dans les cirques, ou contre la corrida, j’ai si souvent entendu: « mais vous mangez bien de la viande! »

Non, nous ne mangeons pas de viande! Ce à quoi les gens répondent: « mais tout de même, vous ne pouvez pas empêcher

les gens de manger de la viande! »

 

Mais pourquoi manger de la viande? Peut-être précisément parce que tout le monde le fait. Et, comme on justifie de manger du chat ou du cheval par le fait « qu’on mange bien les autres animaux », on justifie de faire des objets en cuir parce que « on mange bien les animaux », on justifie aussi la chasse, la fourrure, la corrida, la détention et le dressage d’animaux sauvage, par le fait que les gens mangent bien de la viande.

 

Et les gens approuvent. Ils mangent bien de la viande, non? Et ils ne sont pas de mauvaises personnes, pourtant. Alors ça ne doit pas être si mauvais que ça. Ca ne doit pas être si terrible d’utiliser les animaux, de les tuer. Puisqu’eux-même le font.

 

Tout le monde mange de la viande.

Ainsi, les gens se désolidarisent des animaux devant le constat qu’eux-même les asservissent, de la façon la plus terrible qui soit; et qu’ils pensent avoir besoin de cet asservissement pour continuer à vivre.

 

Etre végétarien, c’est déjà remettre en question cet ordre des choses, le déclarer pas si parfait, considérer comme pas si innocent l’utilisation de l’animal, et c’est donc le début potentiel d’une remise en question totale de la place de l’animal dans la société.

 

(1) Quand je parle de « viande », je pense en réalité à la chair animale, ça inclut donc aussi le poisson.

(2) D’ailleurs, dans l’industrie de la viande, les animaux sont presque toujours tués très jeunes. Les animaux élevés pour leur chair sont tués soit tout bébés, soit très jeunes. Par exemple, les poulets de chair sont abattus à l’âge de 6 ou 7 semaines, ce ne sont en réalité que des poussins hypertrophiés qui sont le résultat d’une sélection génétique rigoureuse. Même les animaux « adultes » ne vivent pas bien longtemps: le boeuf est abattu à l’âge de deux ans et demi, les porcs Large White sont tués à l’âge de 145 jours, soit environ 5 mois. Les seuls animaux qui vivent un peu plus longtemps sont ceux qui sont utilisés pour autre chose: les poules pondeuses vivent un an et demi et les vaches laitières environ 4 ans. Bien sur il y a aussi des raisons économiques à cela, mais on mange très peu les vieux animaux.