Tout ça pour ça.

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Il n’est pas mon habitude de mettre des selfies ici. Encore moins d’une autre partie du corps que le visage. C’est un peu intime, quoi. Et je parle très peu de moi sur ce blog, d’habitude. Mais ce matin, j’ai pensé que je pouvais faire exception à ma réserve habituelle. Car ce matin je me suis regardée dans la glace et j’ai vu ça.

Oui, regardez bien. A droite. Cette chose inconnue. Regardez mieux. On voit trois poils et demi qui se battent en duel. Vous les voyez? Ah mais je vous entends d’ici demander « d’habitude, elle parle de sujets de société, de militantisme, de lutte, de changer le monde, et tout ça, enfin de trucs importants quoi, et voilà qu’elle vient nous rebattre les oreilles avec ses 3 poils d’aisselle, ça y est on a perdu l’elfe ».

Bon, je vous remet le contexte. Hier j’ai reçu 2 demandes d’interview dans la même journée. J’avais déjà répondu à celle-ci, dans l’obs, il y a quelques temps. Suite à cette interview de l’obs, j’ai reçu de nombreux commentaires haineux (attention si vous allez voir les commentaires, ça pique, si vous êtes maso y a aussi ceux de facebook) et j’ai même reçu une lettre d’insultes sur mon facebook privé. Plusieurs personnes m’ont dit que je faisais honte au féminisme, que je n’avais rien compris à ce noble combat et que je desservais la cause.

Ah oui, et j’oubliais, il m’a été proposé de passer à la télé, dans l’émission « c’est mon choix ». J’ai refusé car j’avais peur qu’il y ait une certaine violence dans les discussions et les réactions du public, je n’avais pas envie d’être en position de devoir me défendre, qu’on me dise que je suis dégueulasse ou des choses comme ça. Mais bon, on me l’a proposé, quoi.

J’ai été interviewée une fois parce que j’ai fondé le collectif food not bombs montpellier et une fois pour parler de véganisme. Je reçois donc plus de demandes d’interview pour mes poils que pour tout le reste réuni. En fait, je dois avouer que ça me saoûle un peu qu’on m’interviewe bien davantage pour un détail (mineur, je trouve) de mon apparence physique plutôt que pour des choses que je fais. Je veux dire, je lis, j’écris, je discute, je fabrique des choses, j’élève un enfant, je suis végane, j’ai voyagé, je réfléchis, j’ai plein d’idées sur tout. Et on m’interviewe pour parler de mes poils axillaires. Je réponds avec plaisir (quand il ne s’agit pas de m’exposer trop comme je pense que c’est le cas à la télé), et puisque les gens y mettent de l’enjeu, alors il y en a. Mais ça montre à quel point la société a grand besoin du féminisme.

Certes, j’ai dit dans l’Obs que ma non-épilation avait, à mon avis, une portée féministe. Mais vous savez, pour être honnête, je n’y croyais pas plus que ça à ce moment-là. Enfin, pas autant que maintenant. Disons que je ne voyais pas ça comme quelque chose de spécialement très transgressif, comme quelque chose d’important, je n’y mettais pas tellement d’enjeu. Je me disais que je gagnais du temps et de l’argent, et que la peau de mes aisselles n’était plus irritée en permanence comme c’était le cas avant et que c’était plutôt une bonne chose. Je me disais que de toutes façons je m’étais habituée comme ça, que j’avais la flemme de m’épiler et voilà. Je ne mettais pas à cette absence d’épilation une bien grande portée féministe. Les réactions que l’article a eues m’ont faite changer d’avis. J’écrivais en commentaire à l’article que ces commentaires m’avaient fait « prendre contact avec l’aspect subversif de ma démarche » (oui j’aime bien me citer moi-même yakoi). Il y a même des personnes se disant féministes qui ont des propos assez violents pour condamner ce que je fais (enfin, ce que je ne fais pas, plutôt).

J’ai été comparée à des singes (je trouve pas ça insultant, mais ça l’est pour les personnes qui le disent en tous cas), on m’a dit que je devais être dégueulasse, puer, on a comparé l’arrêt de l’épilation avec le fait d’arrêter de se laver ou de se torcher les fesses, on m’a dit que c’était crade, moche, et j’en oublie… Et surtout que ça n’avait rien de féministe et que je desservais la cause. Juste pour voir à quel point ça va loin, voici un message que j’ai reçu, attention ça pique les yeux:

« Encore une speudo – feminisme sans cervelle… lol… tu dois avoir le QI d’ une femen, j’ imagine… tu crois vraiment qu’ en ne pas t’ epillant les dessous de bras tu vas faire vraiment avancer le feminisme… le Vrai? … encore une petite conne sans cervelle qui fait reculer et discredite le vrai combat du femnisme… t’ as demarche est sale, malsaine et sert à rien….tu te considères comme un feminisme… va en Turquie, dans certains pays arabes… mais te proclame pas feminisme… tu fais honte aux Grandes Feminismes : Simone de Beauvoir doit se retourner dans sa tombe… avec des mal baisées de ton genre… t’ es feministe et vegan…bref t’ es une fille à la mode….c’ est tout… tu sentir le fumier et la bouze… c’ est tout… va te faire soigner… la speudo feministe de 24 ans« 

 

Donc voilà, ce qu’il y a d’intéressant dans ces réactions, c’est de voir à quel point les gens y mettent de l’enjeu et surtout ce déni que ça ait quoi que ce soit à avoir avec une démarche féministe. Y a aussi que je dois toujours me justifier en disant que chacune s’épile si elle en a envie. C’est normal de ne pas distribuer des bons points de féminisme en fonction de si les femmes s’épilent ou pas. Mais même quand je précise que c’est totalement une question de liberté, je suis quand même perçue comme une menace. Oui, parfaitement, comme une menace, j’ai réfléchi avant d’écrire ce mot. Le gars qui m’a écrit le message que j’ai cité, il habite pas dans la même ville que moi, il me connait pas, sans doute il me rencontrera jamais de sa vie. Il les verra pas, mes poils sous les bras. (D’ailleurs, même les gens que je côtoie dans la vraie vie, en général ils ne voient rien, je me balade pas en top les bras levés toute la journée été comme hiver). Mais pourtant, il y met de l’enjeu, assez pour retrouver mon facebook personnel et m’écrire un message. Il y met de l’enjeu féministe, aussi. Opposant le vrai féminisme et celui des poils sous les bras.

Je me rappelle, une fois, j’étais chez un vague pote, et on parlait de féminisme. Je lui ai dit que la plupart des hommes avaient peur du féminisme, qu’ils avaient des préjugés. Il était d’accord avec moi et il m’a répondu quelque chose comme: « il s’imaginent que t’es une poilue! ». A cette époque, j’envisageais déjà de cesser l’épilation. J’ai rien dit, mais j’ai réfléchi. Je me suis dit: quel rapport avec les poils? Le fait que je sois « poilue » change qui je suis, change la portée de mes propos.

Pour beaucoup de gens il y a deux féminismes, disons qu’il y en a un respectable, fait de personnes sérieuses, et un où les femmes se laissent pousser les poils sous les bras; et bien sur, le second est non seulement vu comme un « faux féminisme », mais il est perçu comme menaçant, d’une certaine façon. Faux, menaçant, dangereux, mais aussi futile, se « trompant de combat ». Mais ce qui est fou c’est quand même que la classification entre sérieux/futile, entre vrai et faux féminisme, se fait en fonction d’un critère physique esthétique. Vous voyez, comme je ne m’épile pas, le gars m’oppose à Beauvoir. Comme si je pouvais pas avoir lu Beauvoir (et je l’ai lue, entre autres) et avoir des poils sous les bras. Comme si je pouvais pas lire, écrire, penser, réfléchir et avoir des poils sous les bras. Comme si tout ce que je disais n’avait plus d’importance parce que j’ai des poils sous les bras.

Et l’enjeu est de taille. En même temps, si le combat était si futile, si mon féminisme porte pas plus loin qu’un pet de moineau, alors pourquoi toutes ces réactions, ces commentaires, ces messages, ces insultes? Pourquoi prendre la peine de m’écrire, pourquoi y mettre autant d’enjeu? J’ai un peu réfléchi à ça, puis j’ai lu cet excellent article d’antisexisme.  Je vous en conseille vivement la lecture, mais j’ai surtout trouvé très intéressante l’idée d’un « retour de bâton »: pour résumer brièvement, le gain de certaines libertés pour les femmes se serait vu compensé par d’autres formes de contraintes, dont des normes de beauté très sévères:

« Ce développement de l’industrie cosmétique au moment où les femmes gagnaient un peu en indépendance a été interprété comme une façon de limiter leur liberté nouvellement acquise26. Ce type de retour de bâton ne serait pas le premier de ce genre. »

Et il y a également l’idée, très intéressante au regard de ce dont je parle ici, que les normes de beauté exigées des femmes seraient une sorte de marque de soumission:

« En effet, la « beauté » qu’on requiert des femmes n’est pas quelque chose de neutre politiquement. Les pratiques de beauté ne sont pas seulement pénibles ou anxiogènes : elles peuvent être analysées comme des actes de subordination, comme une sorte de génuflexion collective face au pouvoir masculin.« 

En lisant cette dernière phrase, je ne peux m’empêcher de faire le rapprochement avec les réactions que j’ai reçues et que j’ai trouvé totalement disproportionnées. Cela répond au moins en partie aux questions que je me posais, comme: pourquoi ce type qui ne me croisera sans doute jamais dans toute sa vie s’intéresse à mes poils d’aisselle au point de me pondre un pavé? Pourquoi tant d’enjeu autour de ça? Pourquoi opposer un féminisme respectable lisse, et un féminisme dangereux poilu?

Même les féministes le font. Y a un article féministe qui circule pas mal, dans lequel l’autrice essaie de casser les clichés, et notamment elle rassure ses lecteurs sur le fait qu’être féministe ne signifie pas être « poilue » ou « lesbienne ». Elle pensait sans doute pas à mal en écrivant ça. Elle serait peut-être bien en peine d’expliquer en quoi il est mal d’être poilue ou lesbienne, en quoi ça réduirait l’impact ou l’importance de nos luttes, en quoi on ne serait plus aussi dignes d’être écoutées. Je vais pas vous ressortir les chiffres, mais entre violence conjugale, viol, harcèlement, inégalités au travail, précarité, et j’en passe, c’est quand même une lutte importante, le féminisme. Et pourtant il faut croire que quelques poils sous les aisselles en réduisent la portée. Pourquoi? Quant au truc sur les lesbiennes, ce n’est ni plus ni moins qu’une forme d’homophobie, c’est pas le sujet ici mais je me dois tout de même de le faire remarquer, parce que c’est grave.

Je le redis, parce qu’on me le demande souvent, j’oblige personne à faire comme moi. Une féministe qui s’épile n’est pas moins féministe, ni une plus mauvaise féministe, qu’une qui ne s’épile pas. Cependant, je constate que le fait de ne pas s’épiler change beaucoup la façon dont les gens perçoivent nos luttes. Et c’est ce qui m’encourage à continuer de ne pas m’épiler. Parce qu’il faut pas seulement que les gens écoutent ce que j’ai à dire, il faut qu’ils m’écoutent alors que j’ai des poils sous les bras. Et ça, quand même, c’est tout une lutte en soi. ça veut dire que mon corps doit vraiment m’appartenir, ça veut dire que ça me regarde moi et personne d’autre. Ça veut dire tout simplement que, que je sois épilée ou non, ça ne change rien à la portée de mes propos, ça ne change rien à la validité de mes ressentis, de mes raisonnements ou de mes analyses, ça ne change rien au fait de savoir si on doit m’écouter. Ça veut dire que, même si je me soumet pas à ce dictat de l’épilation (oui c’est un dictat, venez pas dire le contraire après avoir lu les commentaires), ben je suis quand même une personne, je suis quand même quelqu’un, un être humain, que je mérite le respect autant que n’importe qui. Ça veut dire que je devrais pas avoir besoin de m’épiler pour qu’on m’écoute, pour qu’on me respecte. Ça veut dire que je suis un être humain indépendamment de mon physique, comme… Ben, comme un homme, quoi. Les hommes sont beaucoup plus facilement considérés comme des êtres humains à part entière indépendamment de leur potentiel de baisabilité, vous ne trouvez pas? J’aime beaucoup cette définition selon laquelle le féminisme est « l’idée radicale que les femmes sont des personnes« .

Alors voilà. A la fois, on le voit sur cette photo, c’est pour ça que je l’ai prise: c’est rien, rien du tout, c’est trois poils et demi qui se battent en duel. Et pourtant les gens y mettent tellement, mais tellement d’enjeu, tellement d’importance, que c’en est dément. Et je trouve que ça dit beaucoup. Et si ces quelques poils changent la personne que je suis ou l’importance de ce pour quoi je lutte, ou le sérieux avec lequel on doit prendre ce que je dis, c’est que je suis quand même un peu, pour les gens, un morceau de viande avant d’être un être humain. Et ça, c’est important, et ça doit changer.

Le mythe du privilège féminin et pourquoi vos male tears me fatiguent

On a cru parfois l’entendre, euphémisme pour dire qu’on nous en rebat les oreilles en permanence: Poire le Nice Guy veut plein de choses. Du sexe, de l’affection, du sexe, des relations, du sexe, de la reconnaissance, du sexe.
Pour le Nice guy, les femmes n’ont qu’à claquer des doigts pour obtenir tout cela, et en quantité illimitée. Il estime donc qu’il y a un privilège féminin. Il se sent lésé, et tient à le faire remarquer. Les femmes ont tout ce qu’il veut, lui. Et c’est pas juste.CBBcUcoWEAAPpzi
A priori, sans trop s’arrêter pour réfléchir, disons un lendemain de cuite sans se rappeler ce qu’on a fait la veille, d’où on se trouve, ni qu’il existe un truc nommé le patriarcat, ça pourrait sembler à peu près fondé: les femmes obtiennent plus facilement ce que veut le Nice Guy. Mais est-ce tellement vrai? Une fois pour toute, je me propose de déboulonner ce mythe.

Entendons d’abord ce à quoi pense Nice Guy en disant « femme ». Il pense à une femme jeune, mince, blanche, cis, hétéro. Il sait bien qu’il existe des personnes de tout âge, de toute constitution physique, y compris malades, handicapées, vieilles, etc… qui se définissent comme « femme ». Mais ce n’est pas à elles qu’il pense. Il les exclut naturellement, s’appropriant le concept « femme » comme correspondant plus ou moins à ses fantasmes.
Mais le Nice Guy pourrait nous répondre que ok, certaines femmes sont seules, etc…, mais qu’à handicap égal, on va dire, les femmes sont « favorisées » puisqu’elles obtiennent du sexe ou des relations « plus facilement ».
Sache que je t’envie, Nice Guy, de croire de telles choses. Je t’envie vraiment. C’est la marque de ton immense privilège, et même si je me vois en devoir de le déconstruire, tu peux te réjouir tous les jours de ta vie pour avoir ce privilège, même les jours où tu ne baises pas. Si.

De quoi parle vraiment le Nice Guy quand il souhaite obtenir du sexe ou des relations?

Qu’est-ce que le sexe? A quoi ça sert? Le Nice Guy veut le sexe. Il ne pense pas au comment, au pourquoi, au qu’est-ce que c’est. Qu’est-ce que le sexe et est-ce vraiment ce que veut le Nice Guy, comme il l’affirme avec une telle véhémence?
J’affirme pour ma part que « le sexe » ou encore « l’acte sexuel » n’est pas ce que recherche le Nice Guy. Réfléchissons: je pourrais aller chercher un passant dans la rue, n’importe lequel, et lui proposer de sodomiser Mr Nice Guy. C’est un acte sexuel, non? Hé bien pourtant, j’ai dans l’idée que Mr Nice Guy ne sera pas satisfait d’une telle proposition.

C’est que le Nice Guy est hétéro, lui! C’est même sa fierté (il se moque des gays « gentiment », utilise pédé comme insulte mais sans penser à mal, et l’idée d’être gay le fait beaucoup rire sans qu’on sache vraiment pourquoi). Bon ok, Nice Guy, les mecs ne t’attirent pas. C’est ton droit. Même si tu chouines, tempête et tape des pieds quand une femme te fait remarquer qu’elle n’est pas attirée par toi. Ne pas être attirée par toi est un droit aussi inaliénable que ton droit de ne pas être attiré par un homme. Mais ce n’est même pas vraiment la question.

Ce n’est pas ici qu’une question d’orientation sexuelle, mais de représentations. Car si on proposait plutôt à Mr Nice Guy de se faire sodomiser par une femme, le succès ne sera pas vraiment au rendez-vous, à moins éventuellement qu’il espère qu’autre chose se passe. En fait, le Nice Guy ne veut pas un acte sexuel: il veut être pénétrant. Il veut pénétrer une femme, c’est ça qu’il veut. Et il se plaint  en rond que les femmes n’aient qu’à claquer des doigts pour être pénétrées, comme si pénétrer et être pénétré.e, c’était exactement la même chose. Evidemment ça ne l’est pas, mais le Nice Guy croit que les femmes aiment naturellement être pénétrées, que ça ne les dérange pas, et même un peu (avoue!) qu’elles sont faites pour cela. Il croit que le sexe, pour les femmes, c’est ça.
Si on peut aisément voir plus loin que le rapport pénétrant-pénétré dans l’axe sexuel (fort heureusement, la sexualité humaine n’est pas qu’une histoire de bâtons et de trous) on peut, en fait, voir même plus loin que l’acte sexuel lui-même. Car l’acte sexuel n’est pas important en soi, ce qui compte, c’est ce qu’il signifie. Et pour Mr Nice Guy, ce qui compte n’est pas en soi d’être stimulé sexuellement (sans quoi sa main droite suffirait), ce qui compte est justement d’être pénétrant. à la limite, le plaisir n’est pas si important que ça. Un Nice Guy qui a baisé (qui a pénétré une femme), même s’il n’a eu aucun plaisir, peu importe: il a baisé. Un Nice Guy qui vient de se taper une branlette cosmique à lui retourner complètement le cerveau, bon ok il a eu du plaisir, mais il n’a pas baisé. Son problème est intact. Son problème n’est pas le plaisir, c’est la domination, la position sociale qu’il croit que lui confère l’acte sexuel pénétrant.

Ce que propose le Nice Guy aux femmes, c’est donc d’être pénétrées. Il ne propose pas une relation sexuelle égalitaire dans laquelle chacun aurait un plaisir égal et ferait ce qu’il lui plait. Ce n’est pas ce qui compte pour lui. Non pas qu’il soit incapable de donner du plaisir, mais c’est la façon dont il envisage la sexualité qui est repoussante pour les femmes, voire même dangereuse. Ce que propose le Nice Guy aux femmes, c’est d’être objets de son désir. Bien sur, il est généralement loin d’en avoir conscience, et je pense que cet article va énerver beaucoup d’hommes. Mais c’est pourtant le cas. Aux hommes qui ne comprennent pas pourquoi nous, les femmes, ne reconnaissons pas notre privilège de pouvoir « avoir du sexe » quand on veut, je réponds clairement: globalement, vous ne nous proposez pas du plaisir, vous nous proposez d’être vos objets sexuels (j’ai plein de mots plus vulgaires qui me viennent à l’esprit mais ils sont très violents et par égard pour les femmes qui me lisent, je laisse aux lecteurs et lectrices le soin de les imaginer). Or, si être un objet sexuel peut faire travailler notre mental, parce que nous sommes un peu conditionnées à ça, notre éducation ne réussit pas complètement à faire de nous des serpillères. La plupart des femmes, quand bien même elles fantasmeraient sur la chose, ne sont pas assez lavées du cerveau pour vous servir d’objet masturbatoire juste parce que vous en avez envie. Nous avons nos désirs, nous avons nos plaisirs, et c’est ça que vous n’entravez pas. Vous servir d’objet masturbatoire ne nous intéresse pas, c’est pourquoi il vous semble si difficile d’obtenir du sexe. Vous ne cherchez pas à partager, vous cherchez à nous prendre quelque chose. Vous croyez d’ailleurs que baiser une femme, c’est lui prendre quelque chose. Bien sur que le sexe, en lui-même, ne nous prend rien. Mais dans la façon dont vous percevez inconsciemment l’acte sexuel, c’est le cas. Et concrètement, les croyances ont tendance à se traduire en faits. On pourrait dire qu’un homme qui baise une femme comme un objet, sans lui donner de plaisir, lui prend effectivement quelque chose.

Bien sur, le Nice guy dit aussi parfois vouloir aussi autre chose que du sexe: de l’attention, des caresses, etc… Mais tout Nice Guy digne de ce nom déclamera un discours enflammé sur la tendresse dont il a besoin, l’attention dont il a besoin, l’amour dont il a besoin, sans forcément envisager que tout ne tourne pas uniquement autour de ses besoins. Il n’est  jamais nulle question de ce dont sa partenaire pourrait avoir besoin. Je ne dis pas que les Nice Guys sont incapables de donner de la tendresse, en fait je pense que tout le monde en est capable. Simplement, ce n’est pas ce qui compte à ses yeux. Et finalement, la façon dont il exprime son désir de façon égocentrique, en ne tenant pas vraiment compte de la personne qui lui prodiguerait l’attention et l’amour dont il a besoin, constitue une fois encore un discours réifiant. La personne qui donne de la tendresse n’est dans ses mots plus une personne, mais un anonyme distributeur à bisous. Qu’importe sa personnalité, qu’importe ce qu’elle pense, ce qu’elle vit et la façon dont elle expérimente ce rapport amoureux. Je caricature à peine, pour les besoins de la démonstration.

Bien sur, je généralise un peu plus haut en parlant de pénétration. Il y a des cas où ce que je dis sur la pénétration ne va pas exactement correspondre. Cependant, cette histoire de pénétration est exactement représentative de ce qu’est un Nice Guy. Même si ce n’est pas exactement la pénétration qu’il recherche, c’est la symbolique que le patriarcat lui attribue qui l’intéresse. Autant dire que le sexe n’est pas une fin en soi, c’est un moyen. L’essence même du Nice Guy, c’est qu’il est en recherche d’une sorte de bonheur dont il se fait une idée plus ou moins précise, mais qui nécessite l’utilisation comme objet d’un autre être humain. Le Nice Guy souhaite utiliser quelqu’un comme moyen pour ses propres fins. C’est ce qui, pour nombre de féministes, est si insupportable chez lui: il se pose en victime, il se prend pour une victime et se plaint de sa position qui serait, selon lui, en bas de l’échelle sociale. Mais dans le même temps, son positionnement est celui d’un oppresseur. Il souhaite utiliser les femmes pour réaliser ce qu’il souhaite, plaisir passager ou bonheur durable, et il croit dur comme fer qu’elles lui doivent d’être ce qu’il veut qu’elles soient. Il refuse de voir en elles des êtres humains autonomes qui existent pour leurs propres objectifs de vie et n’ont pas pour devoir de le servir, ni de le récompenser (même s’il est très gentil avec elles).

male-tearsPas tous les hommes, l’elfe tu nous caricatures t’es vraiment pas sympa espèce de sale féminazgul

Pas tous les hommes, on va me dire. Pas tous les Nice Guy. Qu’importe. Tout le monde n’est d’ailleurs pas obligé de se sentir visé par ce que j’écris, même si je me doute que cette lecture risque d’être pénible à ceux qui se reconnaîtront dans le personnage. Ce que je décris là n’est pas un phénomène individuel, mais global, car construit socialement. Les hommes veulent du sexe parce que le sexe est fait pour eux. Les hommes veulent du sexe parce qu’ils veulent pénétrer et que pour eux, ce mot veut dire dominer, consommer, détruire.

Bien sur, beaucoup de femmes aiment le sexe. Seulement, on dirait parfois que le sexe ne nous aime pas. Si c’est pour se faire pilonner par un marteau piqueur, personnellement j’aime autant jouer une partie de scrabble. Or, c’est ce que proposent 99% des mecs. Certes, il me serait extrêmement facile d’aller me faire utiliser sans ressentir aucun plaisir. Seulement, je n’en ai pas plus envie qu’un Nice Guy a envie de se faire sodomiser pour faire plaisir à quelqu’un d’autre. Ce qui fait que pour moi, comme pour beaucoup de femmes, trouver un partenaire sexuel est en fait quelque chose d’assez délicat et difficile. Sans oublier ce que les Nice Guy ont l’énorme chance de pouvoir oublier perpétuellement, mais ce que les femmes gardent en permanence à l’esprit: les risques de viol. Beaucoup plus d’hommes que vous ne le croyez sont des violeurs. Notamment, la plupart des hommes ne comprennent absolument pas que, quand ils ont eu une relation sexuelle consentie avec une femme, la forcer plus tard à une autre relation sexuelle est un viol. Pas si c’est fait sans violence, pas si c’est fait avec juste des mots, pas si elle n’a « pas assez » dit non.

Et c’est en partie à cause de ça, mes chers petits Nice Guys, que vos larmes de crocodile me fatiguent. Je suis en fait plutôt empathique, je peux compatir avec plein de choses, et je sais que c’est pas drôle d’être seul-e ou de se sentir frustré-e, ça je peux parfaitement l’entendre. Seulement, vos envies et désespoirs de baiser, on les entend en long, en large et en travers, à longueur de journée, et on n’arrive pas à parler d’autre chose sans que vos problèmes ne reviennent constamment sur le tapis. Entendez nos envie de ne pas être violées, ou brutalisées ou tuées (car oui, une minorité de Nice Guy vont jusqu’à tuer, une minorité suffisamment importante pour entrer dans les statistiques). Ok, on a compris que vous avez très envie de baiser, mais personne ne vous doit une relation sexuelle ou amoureuse. Et entendez que nous avons des problèmes un peu plus sérieux que les vôtres; entendez que par contre, le droit à l’intégrité physique, vous nous le devez, c’est notre droit, et globalement il n’est pas respecté. La plupart des femmes subissent des violences de la part d’hommes au cours de leur vie.

Oh oui je sais, vous n’êtes pas comme ça. Vous n’êtes pas violents. Vous allez me le dire, me le chanter sur tous les tons dans les commentaires: « moi, je suis un mec bien, moi ». Aussitôt qu’on parle de la violence que nous subissons, vous nous parlez de vos problème et vous essayez de prouver que vous êtes « un mec bien ». Si vous n’êtes vraiment « pas comme ça », pourquoi est-ce que vous êtes incapable d’entendre que parfois, il n’est pas toujours question de vous tout le temps, que parfois les gens ont leurs problèmes et que vous ne pouvez pas toujours être au centre de l’attention? Si vous n’êtes « pas comme ça », pourquoi vous n’arrivez pas à comprendre que les problèmes de viol et de violence sont importants, plus importants que de prouver que vous êtes un mec bien? L’effort d’empathie qu’il faut pour ne pas mettre son égo sur la table quand quelqu’un parle des violences physiques ou sexuelles qu’il ou elle a subi est réellement minime, et pourtant je constate que pour certains hommes, c’est quasiment impossible.

Est-ce que vous avez vraiment envie d’être ce mec qui, alors qu’on lui parle de souffrances graves, ramène la conversation à lui en essayant de prouver qu’il n’est « pas comme ça »? Est-ce que vous pensez que ça aide? Est-ce que vous pensez que c’est sérieux? Que ça nous intéresse, même?

L’autre jour sur Twitter, on parlait des agressions sexuelles dans les transports en commun sur des mineures, et un Nice Guy Chevalier Blanc a cru bon de venir déclarer qu’attention, tous les hommes ne sont pas comme ça et d’ailleurs faut pas juger trop vite parce que c’est pas ce qu’on croit. On parlait de se faire tripoter par des vieux porcs dans le bus à l’âge de 14 ans. Le niveau d’empathie de ce mec est carrément négatif. Et il croit qu’avec cette remarque, on va s’imaginer qu’il n’est « pas comme ça » et surtout, il croit que ça nous intéresse! C’est complètement dingue. Les hommes ne réagiraient pas comme ça s’ils avaient la moindre idée concrète de ce dont on parlait. Mais pourtant, on a beau en parler sur tous les tons, le plus clairement possible, on dirait que cette réalité leur échappe. On parle de nos expériences dans le vide, personne n’écoute. Si bien que, alors que je ne souhaites évidemment pour rien au monde que ce genre de choses arrive à qui que ce soit, une partie de moi souhaiterait presque que ce mec subisse ça, pour qu’il comprenne enfin ce que c’est et que c’est autrement plus grave que « une personne dans le monde a mal jugé une autre personne ». Comme si c’était le seul moyen, puisque les mots, semble-t-il, ne suffisent pas. Nous ne sommes pas écoutées.

J’ai du mal à être moi-même en empathie avec les Nice Guy car, bien qu’ils soient loin d’être tous sans exception des violeurs, ils se positionnent souvent en oppresseurs dans une dynamique qui fait exister le viol. Ils se positionnent en oppresseurs car ils partent du principe que seuls leurs désirs comptent, et osent fréquemment mettre en équilibre leur désir de pénétrer et le besoin des femmes à ne pas être violées, comme s’il y avait là une sorte de conflit symétrique. Ce n’est pas toujours exprimé clairement, mais c’est souvent ce que je constate. Quand je parle de viol sur ce blog et qu’un Nice Guy ramène la conversation sur son désespoir de non-baise, c’est exactement ce qui se passe. Ils ont également tendance à mettre en équilibre le besoin d’émancipation des femmes, ou leur besoin à l’intégrité physique (ne pas être violées, frappées, etc) avec leur besoin à eux de préserver une bonne image d’eux-même et de ne pas se voir ni être perçus comme violents ou comme faisant partie des oppresseurs. Or, ironiquement, c’est l’inverse qui se passe, car sans l’existence d’un système patriarcal, personne n’oserait jamais mettre ce deux types de besoins sur le même plan. Le besoin de ne pas subir un viol est beaucoup plus important que celui de préserver son égo, c’est presque une question de survie. En ramenant sans cesse la conversation à « je suis un mec bien », le Nice Guy se positionne en oppresseur dans un système patriarcal. Concrètement, discuter sans arrêt de savoir si tel mec est un mec bien ou pas, plombe considérablement les discussions et freine toute velléité féministe. C’est précisément la raison pour laquelle il existe des réunions féministes non mixtes: ça permet d’aborder des problématiques qui sont très rarement possibles à aborder quand il y a des hommes cis dans la pièce. Typiquement le Nice Guy ne comprend pas qu’on puisse parler de problèmes qui ne le concernent pas, qu’il ne comprend pas et sur lesquelles il n’aurait rien à dire: sa façon de participer à une conversation rejoint celle dont il envisage l’acte sexuel. Il pénètre la conversation, il prend et ne songe pas à donner en échange. Il parle et s’attend à être écouté, mais ne prend la peine d’écouter les autres que pour répliquer, et songer à la façon dont il devra se défendre. Il croit qu’il est important.

Ni de cette sexualité, ni de ce transfert d’amour à sens unique, ni de ces conversations à monologues, nous ne voulons. Nous ne souhaitons pas plus te servir d’objet masturbatoire au sens littéral que métaphoriquement, en écoutant tes malheurs et tes complaintes misogynes pendant que tu ignores royalement ce que les autres ont à dire. C’est pourquoi, à ton grand désespoir, je filtre les commentaires sur ce blog. Je ne te donnerai pas le loisir d’étaler ton sexisme crasseux à tous les regards, mais si tu as une once d’intelligence en toi, tu es capable de comprendre que c’est une chance que je t’offre. Avec celle, immense et précieuse, de te remettre un peu en question.

La bonne façon de réagir

Suite à mon récent article sur le slut-shaming, en particulier en ce qui concerne les jeunes filles qui s’habillent court, plusieurs personnes ont réagi en disant qu’il fallait « expliquer » à ces enfants ce qu’elles provoquent comme pensées ou regards en s’habillant ainsi, qu’il fallait les « prévenir », les « mettre en garde », afin qu’elles sachent « comment réagir ».

Une fois n’est pas coutume, je vais parler un peu de mon expérience, parce qu’elle est, je pense, assez représentative. À vrai dire ça me gène un peu de parler de ça, mais je pense que ça peut être utile à certains qui voudraient éventuellement comprendre certaines choses à propos de ce qu’est être une femme dans cette société. Peut-être que ça va choquer des gens, mais paradoxalement beaucoup de femmes s’y reconnaitront, au moins en partie.

Je vais sur mes 30 ans. Pour moi, le harcèlement de rue a commencé non pas quand j’avais 18 ans, ni même 16-17 ans. Le harcèlement de rue a commencé quand j’ai eu 12 ans.

12 ans c’est peu. 12 ans c’est quand tu es en classe de cinquième. 12 ans c’est un âge où on joue encore un peu aux barbies et aux polly pocket (oui vous savez ces petites jouets avec des maisons de poupées qui n’ont jamais de toilettes). 12 ans c’est quand je dessinais des chats dans les marges de mes cahiers à l’école.

Alors maintenant pour être claire, je vais décrire un peu plus précisément ce que j’entends par harcèlement de rue. La harcèlement de rue c’est les mecs (adultes) qui, par exemple:

  • T’alpaguent bruyamment dans la rue en te disant « t’es trop bonne » ou « oh les gros nichons » etc…
  • Te suivent. Te suivent en te parlant (que tu répondes ou non) ou en te demandant ton numéro de téléphone, si t’as un copain, si tu suces… Ne partent pas si tu le leur demande.
  • Te traitent de salope, de pute.
  • Te regardent littéralement comme si tu étais un paquet de viande, d’une façon totalement ostensible, des pieds à la tête.
  • Te regardent ostensiblement en sortant et remuant leur langue et/ou en passant leur langue sur leurs lèvres d’une façon absolument dégueulasse.
  • Te touchent le cul ou les seins vite fait en passant, ou dans l’ascenseur.

Je ne vais pas faire une liste exhaustive, je pense que ça donne une idée assez représentative du problème que j’essaie de dénoncer. Donc tu vois moi à 12 ans je vais au collège, je dessine des chats dans mon cahier de texte, et en sortant un mec me regarde en me faisant des signaux obscène avec sa langue ou me crie que je suis bonnasse. C’est du moins quand j’avais 12 ans que ça a commencé, ça s’est intensifié au fil des années et c’est vers 15-16 ans que je subissais ce genre de choses le plus souvent. Ce n’est que vers 22-23 ans que ça a vraiment commencé à diminuer. Aujourd’hui je suis beaucoup plus tranquille, même si ça m’arrive encore assez régulièrement. Lire la suite

La nouvelle salope

Le monde évolue, le sexisme aussi. Cet article a pour but de montrer comment des croyances misogynes peuvent perdurer dans le discours ambiant, tout en étant plus ou moins cachées derrière certaines apparences, à travers l’exemple du slut-shaming. Le slut-shaming peut en effet prendre bien d’autres formes que de simplement estimer qu’une femme ne doit pas avoir de sexualité.

Je vais donc m’adresser beaucoup dans cet article à un personnage inventé de toutes pièces, mais représentatif: le gentil mec de gôche.

Toi. Oui, toi, là, le gentil mec de gôche, ouvert d’esprit et qui joue vaguement de la guitare, c’est à toi que je parle. Non, tu n’as pas le monopole du sexisme, loin de là. Pourquoi toi, alors? Parce que tu a beau te croire « ouvert » et « tolérant » et « pas sexiste pour un sou », ça m’agace. Parce que tu l’es, sexiste. Oh oui, peut-être un chouïa moins que les petits fachos du style JV.com, mais beaucoup plus que tu ne le crois. Et si je m’adresse à toi c’est parce que ton sexisme avance masqué derrière des discours, dissimulé à chaque coin de mot.

Toi qui n’a rien à dire sur ce que les femmes font de leur corps, « mais »… Toi qui t’imagine qu’une fille qui veut coucher avec toi veut forcément que sois son petit ami… Toi qui va laisser échapper un terme du genre « fille facile »… Toi qui est tellement pas sexiste du tout que si tu penses que ton ex est une grosse salope parce qu’elle t’a quittée ou qu’elle a osé refaire sa vie, ça ne peut qu’être vrai. Les filles bien ne larguent pas les mecs. Pas toi en tous cas, qui est si gentil.

C’est toi le genre de gars qui va fièrement décréter que les femmes font ce qu’elles veulent de leur corps, mais… Lire la suite