L’auto-amputation et le carnisme

En mai 2003, Aron Ralston devint célèbre pour une mésaventure qui lui arriva dans les gorges de l’Utah. La main piégée sous un énorme rocher impossible à déplacer, il resta prisonnier six jours et cinq nuits. Puis, il se libéra en coupant son propre bras à l’aide d’un canif.

Une telle force morale impressionne à coup sûr. Aron Ralston a d’ailleurs écrit un livre, « between à rock and a Hard place » (sorti en français sous le titre « plus fort qu’un roc », cette traduction est vraiment nulle…) et ce livre a fait l’objet d’une adaptation cinématographique, « 127 heures », qui sortira dans les salles le 23 février 2011.

L’histoire d’Aron Ralston nous apprend à quel point nous pouvons faire des choses complètement dingues quand il s’agit de vivre ou de mourir.

Cependant, si l’exploit impression et mérite d’être salué, la première chose à laquelle on pense en entendant cette histoire (du moins, ce fut mon cas) ce sont ces histoiure d’animaux qui, pris dans les pièges, se rongent la patte pour s’échapper. Ce comportement est  connu chez les loups, mais il est en fait assez répandu chez tous les animaux qui se font piéger: renards, chiens, chats, loutres, rats musqués, etc. Un site donnant des conseils de piégage des rats musqués précise d’ailleurs, ouvrez grand les guillemets:

« Le point essentiel est de changer souvent les engins de place, surtout quand ils ne sont pas placés sous 5 centimètres d’eau. Ensuite, il faut éviter que l’animal pris ne se ronge la patte. Le choix d’un système d’attache convenable permet facilement d’éviter cet écueil (1). En outre, une visite des pièges matin et soir ainsi que le piégeage à proximité immédiate de couche d’eau d’au moins 30 centimètres de profondeur limitent ces amputations et évasions. »

Ainsi, il arrive couramment que, si les chasseurs tardent trop à visiter les pièges, les animaux se soient échappés en y laissant leur patte.

J’ai également lu sur des forums divers de nombreux témoignages de personnes ayant retrouvé leur chien ou leur chat piégé, l’animal ayant commencé à se ronger la patte, et également certains dont l’animal était rentré très affaibli après plusieurs jours d’absence, une patte tranchée.

Ainsi en est-il d’Asco, un labrador noir qui a disparu 14 jours, avant de revenir à son domicile avec un morceau de patte et un morceau de langue manquants, et en ayant maigri de 10 kilos.

C’est également ce qui est arrivé à Alaric,un chat angora habitant la commune de Montolieu. Comme Asco, il s’est rongé le morceau de patte pris au piège  ( » comme le font certains animaux, dit sauvages », précise l’article) et a ensuite subi une amputation du membre entier.

 

D’après Aron Ralston, il est très douloureux de couper les os et les nerfs, même si le tranchage des muscles est moins douloureux que ce à quoi l’on pourrait s’attendre. Il ne fait aucun doute que la souffrance physique éprouvée par un renard, un chien ou un chat pris au piège et qui se ronge la patte, est comparable avec celle qu’il a du s’infliger. Sans parler d’autres formes de détresse, comme le stress, la faim, la soif, la fatigue, etc.

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Si nous ne comprenons pas tous les ressorts psychologiques qui animent les animaux et motivent leurs décisions, nous ne pouvons en revanche que constater que, dans des nombreuses situations, ils peuvent s’infliger volontairement des souffrances quand leur survie est en jeu. Et que c’est également le cas des animaux que nous sommes (même si on ne sait pas combien de gens auraient survécu à la place d’Aron Ralston, et d’ailleurs, on ignore aussi quelle proportion d’animaux se rongent la patte).

 

Or, un point essentiel de la logique carniste, c’est qu’il reste éthique de tuer un animal tant qu’on ne le fait pas souffrir (le plus couramment, on estime que tuer un animal reste éthique si c’est pour le manger et même si le manger n’est pas une question de survie). Evidemment, j’ai déjà fait remarquer qu’il était impossible de tuer un animal en étant certain qu’il ne souffre pas; et quand on sait que sur certaines chaines d’abattage, il peut passer 150 porcs, 200 agneaux, 35 vaches ou 500 poulets par heure (!), on se demande bien par quel miracle quiconque pourrait garantir qu’aucune de ces bêtes ne souffriraient.

Mais bref, ce n’est pas mon propos. Selon la logique carniste, maltraiter un animal (le frapper, lui infliger de la douleur) est grave, alors que le tuer l’est beaucoup moins. C’est un point central du welfarisme. J’ai donc le droit de prendre un couteau et de trancher la gorge d’une vache, mais pas de lui donner un coup de pied.

 

Pourtant, si la douleur existe chez les animaux, c’est bien dans le but de garantir leur survie. Et les animaux (humains ou non) qui s’amputent un membre nous prouvent bien qu’ils tiennent davantage à continuer à vivre qu’à éviter des souffrances. Estimer que les animaux tiennent à se garder de toute souffrance, mais ne se soucient pas de continuer ou non à vivre, est donc un parfait non-sens.