Social Justice Warriors, notre violence n’est pas virtuelle

Cet article sera sans doute un peu hermétique à certaines personnes puisque je l’ai écrit principalement en réponse à la violence ayant lieu dans les milieux militants sur les réseaux sociaux et en particulier sur Twitter Je préfère m’exprimer ici et non pas sur Twitter car d’une part j’ai quitté ce réseau pour les raisons que j’explique ici; d’autre part le format de toutes façons ne le permettrait pas, écrire un article est plus demandeur de temps et d’énergie mais me permet de m’exprimer avec beaucoup plus de liberté.

Comme le savent sans doute les utilisateurs de ces réseaux, à qui s’adresse cet article, l’acronyme SJW (pour Social Justice Warrior) désigne, de façon plutôt péjorative, bien que parfois méliorative, les militants égalitaristes qui s’y trouvent. Je suis navrée d’utiliser un tel mot, gentils SJW dont je suis parfois, mais j’en ai plein le cul. Plein de cul de votre violence. Et même, puisque c’est de l’intérieur que je l’ai constatée, et de l’intérieur que je souhaite en critiquer les excès, de Notre violence. Je suis désolée pour la longueur outrageusement excessive de cet article, qui n’intéressera qu’une partie de mes lecteurs, mais j’en ai gros sur la patate.

Depuis longtemps, j’essaie d’alerter sur la violence des milieux militants sur internet, et en particulier sur Twitter (les raisons n’en sont pas très claires pour moi). Il m’est invariablement répondu que la colère des uns est légitime, que la culpabilité des autres est avérée. Preuve qu’on ne se comprend pas. Je n’ai jamais dit le contraire, je ne parle pas de ça. Il est mal vu de questionner l’usage certains outils militants, comme un crime de lèse-majesté. Pourtant, peu importe le bien-fondé et l’utilité de ces outils: TOUT peut être questionné, et tout doit être réfléchi.
Quant à la violence, il m’est répondu continuellement: soit qu’elle est pur produit de mon imagination (je serais une sorte de drama-queen voyant de la violence là où elle n’est pas), soit que ses auteurs sont eux-même victimes de violences. Pour la première partie, je regrette de ne pas disposer d’une imagination à la hauteur: injonctions au suicide, harcèlement, publication des coordonnées IRL de personnes harcelées, j’ai vu passer tout ça dans un silence à peine troublé par quelques protestations timides. Et encore d’autres « petites violences » sur lesquelles je vais revenir.
Quant au fait que les auteurs de violences en soient eux-même victimes, je n’en doute pas une minute. La violence ne vient jamais de nulle part. Ce n’est pas pour autant ce qui la rend juste, souhaitable ou légitime. Qu’on puisse comprendre, expliquer cette violence, c’est une chose. Qu’on lui laisse libre cours en est une autre, et quand bien même seuls les coupables seraient châtiés (ce qui n’est pas le cas, c’est ce que je vais tenter d’expliquer ici) on peut s’interroger sur de tels procédés et sur leurs conséquences effectives. Cette violence est-elle un moyen efficace de combattre les oppressions et de lutter pour plus de justice? J’en doute fort, et je vais tâcher d’expliquer pourquoi.

La légitimité de la colère et de son expression

Je voudrais d’abord dire un mot en faveur de l’expression de la colère, pour être sure que je me fais bien comprendre quand je parle des limites de certains concepts.
Dans les sphères militantes, il n’y a pas que des gens qui ont décidé d’être militants parce qu’ils n’avaient rien à faire le week-end. Il y a des gens qui font face à une déshumanisation constante de la part de la majorité de la société. Prenant conscience de l’oppression dont ils sont victimes, il est normal et sain qu’ils se mettent en colère. Et non seulement leur colère est légitime, mais attendre d’eux qu’ils ne l’expriment pas, ou qu’ils l’expriment d’une certaine façon (sans trop faire de vagues, en restant poli et courtois) constitue encore une forme de déshumanisation. Être en colère, c’est d’une certaine façon, exister en tant qu’individu, en tant qu’être humain qui a ses propres désirs, aspirations, etc…

Vouloir museler toute forme de colère est une profonde violence qui ne dit pas son nom parce qu’elle peut être exercée de façon extrêmement polie et courtoise. C’est d’ailleurs une violence de laquelle sont victimes beaucoup de gens dès l’âge le plus tendre, dès leurs premières manifestations de colère (donc d’individualisation). Il est impossible pour moi d’ignorer les traumatismes qui résultent d’un tel traitement.
Aussi, quand je parlerai ici de violence, je voudrais qu’il soit bien clair que je ne cautionne en aucun cas tout discours visant à évanouir la colère des discours ou des débats militants.
Quant aux discussions entre militants, elles sont souvent houleuses, et il ne pourrait en être autrement. Des gens discutent de sujets importants ou graves qui les touchent profondément, il est donc naturel que les débats puissent être houleux. Exiger que les discussions soient lisses et courtoises en toutes circonstances n’est pas seulement irréaliste, c’est aussi museler ce qu’il y a de plus important dans le militantisme: le fait que les gens soient profondément impliqués dans ce qu’ils défendent. Et au final, c’est également une forme de violence.

Je ne plaide pas ici pour une « non-violence » creuse au bénéfice des gens dont la violence des propos ou des actes serait plus difficile à voir et à expliquer. Je ne plaide pas pour une « bienveillance » de surface qui profiterait uniquement aux oppresseurs. Je suis autant que n’importe qui, favorable à l’expression de soi, y compris de la colère. Et pourtant, je pense qu’une certaine forme de bienveillance est compatible avec la colère. C’est même précisément ce qui l’autorise, d’un certain point de vue, puisque s’autoriser à être en colère, c’est s’autoriser à exister, à s’indigner des injustices qu’on subit. C’est donc être bienveillant avec soi-même. Si des gens sont bienveillants envers vous, ils ne vous reprocheront jamais de vous mettre en colère, et d’ailleurs il n’est pas question d’injonctions culpabilisantes à la bienveillance, ce qui est un non-sens total (puisque ce n’est pas bienveillant).

D’autres causes de la violence?

Il est souvent nécessaire de s’autoriser à s’indigner, d’exprimer sa colère. Néanmoins, j’observe parfois que les gens prennent difficilement en considération que tel ou tel sujet soit difficile également pour ses contradicteurs. Et j’ai le sentiment que cela nous divise.

J’observe également une chose très importante et qui me pose un énorme problème. J’observe que ce ne sont pas les personnes concernées par une oppression qui crient le plus fort, mais les « alliés » (personnes non concernées mais se plaçant du côté des opprimés). Bien sur, les alliés ont aussi le droit d’être en colère, témoins de terribles injustices, violences, brutalité, oppressions… On peut aussi, pour des raisons personnelles, dues à notre histoire, être très en colère par rapport à une oppression que ne nous concerne pas directement. Je respecte ça. Néanmoins, en voyant que les alliés font toujours plus de bruit que les opprimés, j’ai parfois le sentiment qu’on leur « vole » leur colère, et qu’une fois de plus, on les silencie, les noyant sous un discours qui certes, reprend certaines de leurs revendications, mais du coup ne leur appartient plus autant qu’il le devrait. De plus, tous les opprimés ne peuvent pas être d’accord entre eux… Leur colère n’est pas homogène, elle n’est pas forcément partagée par chacun de la même façon. Que penser que la « colère » sans cesse exprimée par les alliés?

Pour parler de quelque chose qui me concerne, quand je vois un homme proféministe insulter violemment des gens tenant des propos sexistes, peu importe à quel point il a raison et qu’ils ont tort, je me méfie. Pourquoi cette virulence? Bien sur, il est parfois confortable pour moi que certains hommes défendent des concepts féministes, mais c’est une arme à double tranchant. Au final, ça se transforme parfois en injonctions à revendiquer ceci ou cela (exemple, un homme qui me dit de ne pas m’épiler parce que ma liberté, de me revendiquer salope parce que c’est trop bien l’appropriation du stigmate… et j’en passe). De plus, même si je pense personnellement que les hommes ont un rôle à jouer dans le féminisme, ce n’est certainement pas celui d’exprimer NOTRE colère face à notre déshumanisation. Ils ont bien sur le droit d’être en colère, mais n’étant pas directement concernés, ils peuvent faire passer leurs affects après l’efficacité de leur militantisme. Aussi, je me méfie de ceux d’entre eux qui font preuve d’une grande virulence à l’égard de leurs contradicteurs, car je les soupçonne (peut-être pas toujours avec raison, certes, je veux bien accorder aux gens le bénéfice du doute jusqu’à un certain point) de vouloir s’approprier la lutte féministe, d’en faire des caisses sur leur indignation afin d’obtenir la médaille du meilleur allié (j’y reviendrai), voire même d’utiliser le féminisme comme prétexte pour gueuler bien fort sur des gens.

Face au constat que ce ne sont pas les plus opprimés qui font le plus de bruit et aussi que ceux ne sont pas les personnes concernées qui sont les plus vindicatives, force est de constater que l’expression d’une colère légitime face à la déshumanisation dont on est victime n’est pas la seule raison de l’agressivité ayant court dans les milieux militants. J’en veux pour preuve l’agitation qui règne dans le milieu végane/antispéciste. Si toute cette violence n’était QUE le résultat de cette colère légitime, le mouvement végane serait relativement calme et pacifiste par rapport à ceux qui sont portés (ou censés être portés) par les opprimés, ou du moins dans lesquels les opprimés s’expriment. Or, c’est plutôt le contraire que j’observe: les militants véganes sont parmi les plus virulents. Bien sur, les véganes ont le droit d’être en colère face aux traitements immondes que les humains infligent aux animaux. Mais n’étant pas concernés, ils devraient globalement être en capacité de faire passer leurs affects après les questions d’efficacité militante, de stratégie, etc… Or, c’est plutôt l’inverse qui se passe: les affects passent avant tout, au détriment de l’efficacité, davantage que dans les autres mouvements. Je reviendrai là-dessus dans un autre article, mais c’est pour moi ce qui se passe quand, par exemple, les militants antispécistes hurlent « assassins » sur un restaurant ou un commerce lors d’une manifestation. L’efficacité stratégique de cette attitude est selon moi proche de zéro. Le seul résultat positif est que les militants se sont défoulés. De même, beaucoup de véganes me soutiennent que montrer des images les plus horribles qu’ils puissent trouver est une bonne stratégie, du moins que cela va convaincre au moins quelques personnes. Mais j’y vois moins une stratégie efficace qu’une forme de défouloir.

Le concours du meilleur allié?

Un autre phénomène qui est particulièrement prégnant dans le milieu végane, c’est celui du concours du meilleur allié ou de la course à la médaille. On discute sans arrêt de qui est le meilleur végane, de qui est le plus beau ou intelligent parmi les personnes qui consomment beaucoup, peu ou pas d’animaux, occultant les victimes derrière une lutte des dominants entre eux (les humains). A moindre échelle, ce phénomène est présent dans les autres luttes, quoique combattu généralement par les opprimés. Combien de fois les femmes féministes répètent à des hommes que le souci n’est pas de savoir à quel point ils sont « des mecs biens »? Combien d’antiracistes expriment leur lassitude ou leur mépris face aux blancs qui se prennent pour des héros parce que « moins racistes » ou ayant fait une mission humanitaire? Il existe même des termes spécifiques: Nice Guy, White Saviour, Chevalier blanc…

Malheureusement, le concours du meilleur allié peut prendre des formes plus ou moins subtiles. Et en tant qu’allié, il est parfois difficile de comprendre ses propres motifs pour agir. Un allié peut sincèrement croire être en train de « défendre les opprimés » quand il s’éternise dans un débat stérile pour faire valoir son point de vue comme juste (comme une fin en soi). Et parfois, personne ne peut dire avec certitude ce qu’il en est. Au final, on se retrouve avec de longs débats houleux, plein d’incompréhensions et d’agressions réciproques, parce que chaque personne a voulu avoir raison face à l’autre. Les concernés ont tendance à fuir ce genre de discussions parce qu’elles sont extrêmement pénibles pour eux. Les véganes en sont bien sur les spécialistes, mais ce ne sont pas les seuls. Combien de fois j’ai fini par abandonner un débat sur le féminisme pour finalement laisser les hommes parler entre eux, pro-féministes contre machos assumés? Bien sur, tout n’est pas tout noir ou tout blanc, les pro-féministes ne doivent pas (pas d’après moi, en tous cas) se taire en toutes circonstances (les hommes ouvertement sexistes ne se tairont pas, eux). Mais c’est bien de garder ça à l’esprit, d’observer ce qui arrive.

Sur les dichotomies allié-concerné, opprimé-oppresseur, opprimé-privilégié

Dans les paragraphes précédents, j’utilise des dichotomies qui sont d’usage très courant dans le militantisme : les concernés contre ceux qui ne le sont pas, les opprimés contre ceux qui ne le sont pas (et donc privilégiés, voire oppresseurs d’un certain point de vue: les blancs, les hommes, les cis, etc…)
Il est important de faire ces distinctions, et comme vous le voyez, tout ce que j’ai écrit n’aurait aucun sens sans ces distinctions. Néanmoins, ces dichotomies sont en elles-mêmes critiquables, questionnables dans certaines situations. L’existence d’opprimés et de privilégiés n’est bien évidemment pas fausse, en aucune façon, mais les conséquences de cet état de fait peuvent différer d’une situation à l’autre, rien n’est aussi simple, d’autant plus qu’il existe de très nombreuses oppressions (certains réacs anti-SJW nous le rappellent souvent, comme si ce constat invalidait nos points de vue) qu’elles se croisent de différentes façons et qu’il est difficile de les avoir en vue. Cette dichotomie ne devrait pas, selon moi, constituer la fin de tout, être la seule grille de lecture du monde, et c’est ce que je reproche au milieu militant, en particulier sur les réseaux sociaux. Je n’ai aucun problème à ce que les gens se posent eux-même de multiples étiquettes en fonction de leurs orientations sexuelles, de leurs genres, de leurs neuroatypie etc, en revanche je refuse de voir les gens, les êtres humains, comme des assemblages de privilèges et d’oppressions.

Laisser la parole aux concernés est quelque chose de primordial dans les luttes sociales. Je suis entièrement convaincue de ça. Je suis fatiguée de vivre dans une société où les hommes parlent des femmes, où les blancs parlent des noirs, où tout le monde parle des femmes voilées sauf elles comme si le fait de porter un voile t’enlevait toute possibilité d’émettre une réflexion intelligente, etc… Bien sur, le fait de subir une oppression ne donne pas un diplôme d’expertise dessus. Mais les gens en sauront toujours plus sur ce qu’ils vivent que sur ce qu’ils lisent, entendent, imaginent ou voient à la télé. Et trop souvent, les opprimés sont privés de parole sur leur propre situation, comme s’ils étaient incapables de la moindre analyse, de la moindre réflexion sur leur vie, comme s’il fallait être homme, cis, hétéro, blanc, etc… pour savoir des choses. Voir sans cesse la parole sur sa propre situation confiée à des « experts » ne la vivant pas, et par-dessus le marché voir leur avis considéré comme « neutre » alors que le notre serait « biaisé » par l’expérience (ce qui est faux, on parle toujours d’un certain point de vue, la neutralisé n’existe ni d’un côté, ni de l’autre), voilà qui fait entièrement partie de l’oppression, et constitue une forme de plus de déshumaniation.

Laisser la parole aux opprimés est donc primordial si on veut espérer avancer. Si j’essaie de nuancer cette dichotomie, ce n’est pas pour remettre ça en question, mais parce qu’il en découle, comme de tout constat militant qui est juste à la base, des règles strictes appliquées sans réfléchir, et cela pose problème. Certes, il est vrai qu’on s’exprime toujours d’un certain point de vue. Il est vrai aussi que de savoir « d’où »s’exprime l’interlocuteur, cela apporte des éléments de compréhension de son message. Tout ne s’arrête pas à ça, mais ça peut aider. Par exemple, critiquer une norme sociale imposée aux femmes, comme l’épilation, c’est différent si l’on est une femme, qui subit donc cette norme sociale, qu’un homme, pour qui c’est un peu facile de critiquer ce qu’il ne comprend pas de l’intérieur. ça ne veut pas dire qu’il n’a pas le droit de critiquer, mais on peut s’interroger sur sa compréhension du phénomène, voire même sur ses motivations,sans pour autant lui faire un procès d’intention (on a vu des proféministes faire ainsi la promotion de leur fétichisme de la pilosité féminine, et ça pour moi ce n’est pas acceptable).

Néanmoins, comme je le disais, « d’où on parle » n’est pas le début et la fin, ce n’est pas la clé de tout. On peut étudier, savoir certaines choses sans forcément les vivre, à l’inverse on peut vivre des oppressions sans en avoir conscience et même en les perpétuant (des femmes peuvent être ouvertement sexistes, etc… sinon ce serait trop simple). Mais surtout, dans la vie en général mais plus encore sur internet, nous devons accepter que nous ne savons pas toujours d’où parlent les gens. Nous ne savons pas toujours à qui nous nous adressons, et nous devons absolument garder à l’esprit que ce mystère, s’il est handicapant parfois pour nous comprendre les uns les autres, n’est pas nécessairement à lever. Dans certaines situations, il peut être très violent de s’enquérir de la position de son interlocuteur, surtout quand c’est fait d’une façon brutale, et certains « militants » semblent oublier toute décence quand il s’agit de demander à son interlocuteur des informations personnelle afin d’évaluer la pertinence de ses propos. Pire encore, de plus en plus de personnes n’hésitent pas à décider eux-même à qui ils parlent, parfois dans le but évident de pouvoir rejeter les propos qui ne les arrangent pas. Il est extrêmement violent d’imposer ainsi une identité à une personne s’exprimant ainsi sur une oppression, surtout quand c’est pour lui nier le droit à la parole.

A titre personnel, sur twitter, j’étais continuellement qualifiée d’hétérosexuelle par des gens qui ne sont pas d’accord avec moi, et je me défendais constamment de l’être. Des gens m’imposent cette orientation sexuelle sur la base de rien du tout, si ce n’est leur biphobie crasse. J’ai également été qualifiée de « neurotypique » un certain nombre de fois, en particulier pendant le harcèlement que j’ai subi après avoir eu des propos problématiques par rapport à la neuroatypie. Certes, je peux comprendre que mon point de vue était biaisé et blessant envers les autres personnes neuroatypiques, mais m’exorter ainsi au silence en  m’imposant une identité n’était pas la moindre des violences, d’autant plus que mes protestations par rapport à ce point ont été totalement ignorées. Les gentils SJW oublient trop facilement qu’on internalise nos propres oppressions et donc qu’on peut tenir des propos oppressifs sans forcément être en situation de privilège, et dans certaines situations ils refusent carrément de l’entendre, peut-être parce que c’est plus gratifiant d’être les gentils contre les méchants?

Il est également courant de silencier les personnes s’exprimant sur la transphobie en leur disant qu’elles sont cis et donc n’ont rien à dire. C’est extrêmement violent car rien ne dit que les personnes en question sont bien cis. D’ailleurs il s’est parfois avéré peu après ces échanges houleux, que la personne ainsi silenciée était en réalité trans.

Tout ceci est très compliqué et il y a plusieurs points qui posent problème:
1) imposer à l’autre une identité est une violence en soi. Dire « tu es hétéro », « tu es cis », juste pour avoir raison, alors qu’on ne sait pas à qui l’on s’adresse, est violent.
2) Faire ça dans une tentative pour faire taire la personne est encore une violence supplémentaire. Dire « ta gueule sale cis » à une personne peut-être trans, c’est tout simplement inacceptable. Je ne comprends pas comment on peut accepter de telles pratiques dans un mouvement qui dit vouloir rendre la parole aux opprimés. D’autant plus que les personnes qui disent ça sont parfois elles-mêmes cis. On marche sur la tête.
3) Une violence supplémentaire découle du fait que beaucoup d’oppressions ne peuvent pas être révélées au grand public par les gens qui les subissent. Une personne trans, ou non-hétéro, prostituée ou ex-prostituée, victime de viol ou d’autres abus, etc… N’a pas forcément envie d’en faire profiter tout le monde. On impose donc le silence sur leurs propres oppressions au personnes n’étant pas outées publiquement. On les silencie, on les pousse à l’outing sous menace de silenciation et de harcèlement, on leur impose une identité imaginaire pour les faire taire, on les isole encore un peu plus, on les nie. C’est quelque chose qui me met particulièrement en colère. Je ne sais pas si les SJW ont conscience qu’ils accordent plus de points de crédibilité à la victime qui raconte bien son viol en long et en large par rapport à celle qui ne veut pas en parler? Sans parler des fois où la victime est carrément outée par quelqu’un d’autre…
4) Même par rapport aux oppressions n’ayant pas de « placard », on induit une hiérarchie entre les personnes subissant ces oppressions. Les personnes neuroatypiques, par exemple, sont plus ou moins informées sur ce qu’est la neuroatypie. Il en est de même pour certaines oppressions qui ont aussi un placard (par exemple on peut très bien être dans le flou à propos de son genre et ne pas disoposer d’informations sur la transidentité, on peut aussi être trans mais ne pas vouloir à un moment X que tout le monde soit au courant, et ça peut peut-être même être un mélange confus des deux?).
5) Enfin, dans cette atmosphère toxiques d’agressions, censées être dirigées uniquement contre les « oppresseurs » mais dirigées en fait au petit bonheur la chance contre n’importe qui n’ayant pas sa carte d’opprimé officiel, on échoue lamentablement à créer des espaces safe. Je ne sais pas s’il est possible de créer des espaces safe sur Twitter, mais ce dont je suis certaine, c’est qu’on ne peut pas y arriver comme ça. Le fait de ne se poser aucune limite dans la violence verbale envers les personnes supposées être des « oppresseurs » en présumant de leur identité, de leur vie, de leurs luttes, de leurs intentions, etc… finit par créer une atmsophère toxique dans lequel les personnes les plus vulnérables qui espéraient trouver un refuge, un espace d’accueil et de compréhension, risquent à tout moment d’être violemment rejetées.

Ceci rejoint l’introduction de l‘article de Quinnae:

La rage, et souvent la colère vaine, incontrôlée, qui frappent à l’intérieur et à l’extérieur de nos communautés, ont un prix: la création d’un climat de toxicité et de peur qui, non seulement sape nos idéaux les plus élevés mais abîme aussi les soutiens communautaires pour celleux qui en ont le plus besoin. En effet, la peur est un des coûts les plus lourds de cette culture de la rage.

Comme on le voit dans cet extrait, ce que Quinnae appelle la « culture de la rage » n’est pas seulement un problème quand elle vise une personne parlant de ses propres oppressions. Empêcher les dominante de pérorer entre eux sur les oppressions qu’ils ne subissent pas, c’est une chose. Exprimer sa colère face à propos blessant, c’en est une autre et c’est aussi très valable. En revanche, revendiquer le droit à une violence sans limite face aux propos blessants ou oppressifs, voilà qui est un problème pour beaucoup de personnes, puisque cela entretient un climat de peur. Certes, la dichotomie « concerné/non concerné » existe individuellement pour chaque personne face à chaque oppression, mais elle n’existe pas pour l’ensemble de la population par rapport à l’ensemble des oppressions. Ce que je veux dire, c’est que quasiment tout lemonde a d’un côté des privilège, et de l’autre, subit une ou plusieurs oppressions. Or, à en croire les militants du « tout ou rien », il y aurait d’ûn côté les pauvres opprimés victimes, et de l’autre les méchants oppresseurs (dont la figure du « mec blanc cis hétéro – mais la liste des oppressions ne s’arrête pas à 4, que je sache?), donc ce ne serait pas grave d’être violent car on serait toujours violent envers les oppresseurs, et ceux qui protesteraient ne feraient que se plaindre de leur problème d’égo de dominant blessé.
Force est pourtant de constater que le harcèlement vise toujours des personnes vulnérables, et par-dessus le marché, se concentre presque toujours sur elles quand elles sont en situation de fragilité temporaire: dépression, difficultés de la vie, harcèlement par des personnes extérieures au milieu militant…

De plus, on arrive là à s’interroger sur le but même de notre militantisme: a-t-on le moindre espoir de faire changer d’avis qui que ce soit? J’ai l’impression que tous les militants ne sont pas dans une optique d’éducation, de discussions constructives autour des privilèges, de déconstruction, bref de faire changer les gens dans le bon sens. Ils ont leurs raisons de se dire militants ou de se regrouper. Mais cela me pose problème quand on rame dans le sens inverse. Je pense personnellement que cet aspect est primordial: conscientiser les gens sur les oppressions en général, qu’ils les subissent ou non, afin d’aller vers plus d’égalité, ne serait-ce qu’au sein du milieu militant en lui-même, puis vers l’extérieur dans un esprit d’ouverture, de progression. Or, comment y arriver quand les gens n’osent pas parler de peur d’être violemment harcelés? Comment les gens peuvent s’éduquer s’il n’y a aucun débat possible? Comment parler de problèmes graves et qui touchent les gens, dans une atmosphère d’agressions permanentes?

 

Quand à l’espoir de créer des espaces safe, il échoue lamentablement. Beaucoup de personnes quittent Twitter à cause de la violence que véhicule ce milieu. Les plus bouchés prétendent que ce sont les personnes « oppressives » ou « problématiques » qui s’en vont et que cela permet d’avoir justement des espaces safe. Ce qui me pose deux problèmes:
1) D’abord, le fait de taxer une personne de « plus problématique » ou « moins problématique ». On peut dire qu’un propos est problématique, d’accord. On peut dire qu’une personne a souvent des propos problématiques, ok. Mais on ne peut pas dire « telle personne est plus problématique que telle autre » comme ça, dans l’absolu. Ce serait exactement le même problème que si on estimait que « telle personne est plus déconstruite que telle autre ». On parle toujours d’un certain point de vue, personne n’a la vérité absolue. Et voir les outils militants détournés pour dire en gros, avec des mots un peu déguisés, qu’il existe des personnes plus mauvaises que d’autres, ça me dérange. On peut bien sur trouver telle personne infréquentable ou pénible, mais ça ne veut pas dire que cette personne est mauvaise « dans l’absolu » et doit être bannie. Les personnes qui pensent ça doivent croire qu’elles sont seules sur twitter, qu’elles ont le pouvoir de décider qui est bien et qui ne l’est pas en fonction de ce qui les arrange.
2) Le deuxième problème c’est que, même si on essayait de classer les personnes en fonction du nombre d’oppressions qu’elles subissent, ce qui a peu de sens mais je veux bien me plier à l’exercice pour montrer l’inanité et la dangerosité de ces propos… Hé bien non, ce ne sont pas les personnes les plus « dominantes » qui quittent twitter. Je n’ai jamais vu un mec cis hétéro valide etc… Partir de twitter suite à un harcèlement ou parce qu’il trouvait le milieu trop violent. Ces gens restent. Les gens qui quittent twitter sous la pression sont généralement les plus fragiles, les plus isolés socialement; ce ne sont ni les gens les moins capables de remise en question, ni les plus privilégiées, ni ceux qui ont les propos les plus discriminatoires ou blessants. Ce sont simplement les gens qui supportent le moins la violence. Dois-je préciser que statistiquement ce ne sont pas les « mec cis hétéro valide CSP+  » qui supportent le moins la violence, mais plutôt les gens subissant des oppressions, handicaps et discriminations dans leur vie? Faut-il vraiment exclure ces personnes? Est-ce le prix à payer de la « safitude »? En réalité, ce sont justement les personnes les plus sensibles, ayant le plus besoin d’un espace safe qui s’en vont les premières. Je vois même certaines personnes les juger sur leur « faiblesse » et se réjouir d’être entre personnes plus dures. C’est une attitude profondément méprisante, validiste et, selon moi, qui va à l’encontre toutes les valeurs prétendument pronées par les SJW, valeurs d’égalitarisme, de respect de chacun dans sa différence. C’est même une attitude viriliste n’ayant rien à envier aux masculinistes. Plus j’y pense, et plus j’ai peur que nous ne re-créions une sous-société n’ayant rien à envier au patriarcat dans sa violence et son exclusion brutale de certaines personnes en fonction de critères abritraires.

Subtweets, médisances et déformations de propos

Le subtweet consiste à twitter à propos d’une personne ou d’un groupe de personnes qu’on prend soin de ne pas citer. C’est critiquable en soi, mais selon moi, cela ne pose réellement problème que quand on fait cela dans le but de décrédibiliser une personne ou un groupe sans lui donner la possibilité de se défendre. Cela s’accompagne presque systématiquement de déformation des propos cités. Les personnes qui lisent les subtweets ne peuvent qu’adhérer aux propos de leur auteur; seule une minorité aura la curiosité d’aller remonter à la source des propos critiqués, un plus petit nombre de personnes aura encore le sens critique nécessaire pour prendre de la distance par rapport aux déformations du propos. Cette pratique entretient donc un esprit de clans, les gens se voyant choisir l’un ou l’autre camp, sans aucune possibilité de dialogue posé et argumenté. Cela s’accompagne fréquemment des « petites violences » que j’ai citées au-dessus: la personne critiquée se verra par exemple devenir  » un militant cishet » même si ce n’est pas le cas, et peu de gens remettront au cause cet aspect.

Pour montrer l’importance du problème, j’ai moi-même un esprit critique particulièrement acéré (on me reproche régulièrement d’avoir trop d’esprit critique, de passer mon temps à tout remettre en question, de trop critiquer, de trop réfléchir etc…). Pourtant, il m’est souvent arrivé d’écouter les propos d’une personne et d’adhérer sans réserve à ce qu’elle disait, puisque d’une part elle reprenait des propos qui semblaient totalement indéfendables, d’autre part c’était une personne que je suivais et donc que j’appréciais et au point de vue de laquelle j’accordais de l’importance (NB: je ne parle pas de quelqu’un en particulier, cela s’est répété avec plusieurs personnes). Ce n’est que plus tard et un peu par hasard, ou voulant vérifier moi-même à quel point la personne citée disait n’importe quoi et avait des propos oppressifs et dangereux, que je me rendais à l’évidence: sans être forcément d’accord avec ce que je lisais, ça n’avait pourtant plus rien à voir avec ce qu’en disait la personne qui avait subtweeté à ce sujet. Au lieu d’une personne saine et raisonnée face à une personne disant n’importe quoi, je me trouvais face à deux points de vues divergents, mais tous deux défendables et censés. Je me rendis compte que plusieurs personnes avaient l’habitude de déformer complètement des propos pour mieux les critiquer sans risquer d’être contredits. Je ne peux présumer de leurs intentions, et si je leur accorde entièrement le bénéfice du doute, je dirais qu’ils ont simplement mal compris à la base ce qu’ils avaient lu, mais je ne peux m’empêcher parfois d’y soupçonner une certaine malveillance, et en tous cas je peux au moins dire que ces gens font preuve de mauvaise foi. D’autant plus quand c’est moi qui suis visée (et d’autant plus que c’est par des gens que j’ai bloqués il y a longtemps, qui donc me stalkent sans vergogne ET déforment mes propos). Je donnerai un exemple récent à la fin de cet article.
Bien sur la mauvaise foi n’est pas un problème grave en soi, ce qui me pose plus de soucis, c’est ce qui en résulte: des formation de clans, les gens sont montés les uns contre les autres, s’opposant parfois violemment à des personnes dont ils ne comprennent parfois même pas vraiment le point de vue, ne les ayant pas directement lues! On pourrait d’ailleurs le leur reprocher, mais il faut une certaine curiosité pour aller lire la prose de quelqu’un quand une personne de confiance nous l’a résumée en disant que c’est oppressif, que c’est de la merde, que c’est n’importe quoi, et par-dessus le marché en ayant dressé un portrait au vitriol de l’auteur-e.

Déshumanisation, le harcèlement du dimanche

Toutes les violences que je viens de citer participent à générer une atmosphère toxique, en particulier pour les personnes les plus fragiles. Cependant, elles seraient beaucoup moins importantes si elles étaient pratiquées de façon isolée. Malheureusement, il arrive souvent que les violences individuelles évoluent en véritable harcèlement, se poursuivant parfois sur d’autres plate-formes (en particulier ask puisqu’elle offre la possibilité d’envoyer facilement des messages de façon anonyme), et même « IRL » (en dehors d’internet), et pouvant durer très longtemps.

Je n’ai pas de mot pour décrire la violence du harcèlement, en particulier quand elle émane d’une communauté à laquelle on a cru ou souhaité appartenir pour se protéger de la violence du monde extérieur

Cet article est déjà outrageusement long, et la déshumanisation mériterait un article à elle seule. Le principe même de Twitter, plus que toute autre réseau social, incite à se comporter en consommateur, comme si chaque compte twitter existait pour procurer une sorte de divertissement. Ce ne sont plus des humains dont on partage ou dont on discute les idées, ce sont des personnages presque fictifs que l’on consomme et que l’on jette quand on a fini de les utiliser. Ce n’est pas gravissime en soi, mais on voit les dérives que cela génère quand les gens se mettent à 40 pour faire quitter twitter à une personne qui a dit une connerie, en l’insultant et en la harcelant jusqu’à ce qu’elle craque.
Le problème que me pose cette attitude n’est pas qu’elle soit simplement sadique. Je crois que les personnes qui prennent réellement plaisir à faire souffrir quelqu’un sont minoritaires, si elles existent. Le problème est que les gens font ça en toute ignorance, en toute indifférence de la souffrance qu’ils provoquent chez les autres, d’autant plus que la souffrance la plus importante provient généralement de l’acharnement non pas d’une seule personne, mais d’un groupe.

Les personnes harcelées auront beau parler de leur souffrance, elles seront moquées, tournées en ridicule, d’une façon n’ayant rien à envier au harcèlement ordinaire que l’on peut voir dans les cours d’école, dans toute sa banale cruauté.
Parmi les personnes les plus sensibles à ces procédés, on trouve des victimes de toutes sortes d’oppressions, fragilisées par leur situation sociale (personnes rejetées en raison de leur orientation ou de leur identité de genre, mères célibataires isolées socialement, personnes précaires, personnes dépressives ou souffrant d’autres troubles mentaux). Peu importe les raisons, la fragilité de ces gens est le résultat de leur histoire personnelle, et n’est en rien risible. Les harceleurs s’amusent avec ces personnes tel le « scientifique » barbare qui ouvre un rat pour voir comment c’est fait à l’intérieur, sans prêter la moindre attention au fait qu’il s’agisse par ailleurs d’un être ressentant la souffrance.
Finalement, le plus horrible avec les shitstorm, c’est qu’elles arrivent presque toujours le dimanche. C’est à dire que tourmenter quelqu’un jusqu’à ce que qu’il soit en larmes derrière son écran, fasse des crises d’angoisse ou passe des nuits d’insomnie, c’est finalement une manière comme une autre de passer le temps. La distance que les écrans interposés mettent entre les gens permet si facilement d’oublier qu’on a affaire à des êtres humains, et non pas des machines ou des punching-balls, qu’on en arrive là, sans complexes.
Il arrive bien sur que les harceleurs se justifient en évoquant tels propos ou actes problématiques de leur victime, mais je ne crois pas qu’ils s’abaisseraient à de telles distractions si c’était réellement un souci de justice sociale qui les animait. Il existe de nombreuses façons de militer et aucune ne justifie de toutes façons de déshumaniser ainsi une personne. Aucune façon de militer ne nécessite ni ne justifie d’encourager une dépressive au suicide, ou autres horreurs du même style que je n’ai pas le courage de citer. Il y a d’autres moyens de militer, et ce moyen n’en est finalement même pas un. Militer répond à un besoin de justice sociale, ce n’est pas un loisir stupide et destructeur dans lequel on s’amuse vaguement sans avoir conscience de la souffrance qu’on provoque. Lire la suite

Toi aussi encourage le viol comme Kamal

Dans « les violeurs« , je reprenais des passages d’un article écrit par un demeuré quelconque de la communauté des players (sortes de Poires sur le retour animés d’une queutardise à peine complexée); à ceci près que celui-ci a la particularité de gagner sa vie sur la frustration sexuelle de gamins probablement un peu idiots et terrorisés à l’idée d’être toujours puceaux à l’âge de 15 ans. Mais bref.

L’article en question, je le rappelle, était sexiste et problématique à plusieurs niveaux, mais il l’était surtout parce qu’il incitait au viol d’une façon plus que claire. Je ne vais pas reciter les passages les plus choquants (j’en avais déjà cité pas mal dans « les violeurs », vous pouvez les lire en seconde partie de l’article). Je vais me contenter de résumer en quoi l’article était non seulement choquant, mais dangereux. Les conseils suivants étaient donnés:

  • Imposer un rapport sexuel violent à une inconnue, partant du principe qu’à partir du moment où elle est entrée dans votre appartement c’est ce qu’elle veut.
  • Imposer une pénétration violente et des actes sexuels violents à sa conjointe, sans lui avoir demandé son avis auparavant (absence de demande de consentement explicitement précisée).
  • Continuer d’imposer le rapport sexuel violent si la « partenaire » (ou plutôt victime) montre des signes indiquant qu’elle le refuse.
  • Forcer la « partenaire » à une fellation avec éjaculation.
  • S’autoriser sur sa personne tout acte sexuel dont le lecteur pourrait avoir envie, sans se préoccuper de son plaisir à elle. (« ne vous refusez rien »…)

Le tout emballé dans une espèce d’idéologie misogyne et présenté comme une « méthode » (« cette méthode est réellement efficace ») permettant d’arriver à ses fins, c’est à dire d’obtenir un rapport sexuel. L’article propage en outre plusieurs mythes sur le viol: les femmes aiment être forcées, si une femme vient chez vous c’est pour être baisée violemment, elles adorent qu’on ne se préoccupe pas de leur plaisir, elles disent toujours non au début mais finissent par aimer ça si on les force, etc.

Ce texte a évidemment été dénoncé plusieurs fois comme incitant au viol et signalé au gouvernement, mais il est resté en ligne. J’insiste sur le fait que cet article est lu par des jeunes hommes souvent inexpérimentés, s’estimant frustrés sexuellement, déjà pétris de culture du viol, et les encourage donc très dangereusement à passer à l’acte.

Mais pourquoi je vous parle de ça, alors que « les violeurs » date de 10 mois et que la bouse dont je parle est encore plus ancienne que ça?

Récemment, cet article a été dénoncé à nouveau par la blogueuse féministe Dikéju dans un article intitulé Pick Up Artist, le marketing de la violence misogyne. Elle incitait à signaler à nouveau cette page, ce qui apparemment a fini par aboutir à un résultat car le site gouvernemental français indique que la page a été signalée « à de très nombreuses reprises »; de plus elle indique également d’autres moyens de signaler le contenu problématique (à l’hébergeur, à l’agence CSV etc; pour en savoir plus je vous invite à lire directement son article).

Elle a également écrit un courrier à l’agence CSV dénonçant ironiquement sa façon de se faire de l’argent sur le marché du sexisme, courrier également publié sur son blog. Le créateur de l’agence CSV, un super beau gosse dont le charisme animal n’a d’égale que sa formidable tête de winner (voire photo ci-dessous), s’est fendue d’une réponse complètement idiote, accumulant tous les clichés crétins assenés aux féministes par les pires beaufs qu’on puisse trouver. De quoi remplir un bingo féministe à lui tout seul. Notons que l’argumentaire (si tant est qu’on puisse appeler « argumentaire » un peu de bave mousseuse collée sur un clavier d’ordinateur) ajoute le racisme à la misogynie, puisqu’il conseille à Dikéju, après s’être élargi le vagin avec un sex-toy, d’aller s’occuper des vraies victimes de sexisme, les femmes irakiennes. Car c’est bien connu (du beauf raciste et sexiste de base), nous dans notre beau pays du pain-baguette et de la tour eiffel(1), le sexisme ça n’existe pas, c’est le problème des Arabes qui sont méchants avec les pauvres fâmes parce que ce sont des barbares même pas civilisés. Par contre, inciter à violer des femmes, c’est pas du tout un problème: y a pas de voile.

Bref. Depuis que l’affaire est remontée, quelques passages de l’article ont été supprimés, mais des passages très gênants sont restés et de plus, le sens global de l’article est de toutes façons dangereux. On ne peut pas accepter des propos aussi violents et parfaitement décomplexés sous couvert de « conseils sexuels ».

Un viol n’est pas un acte sexuel, mais une agression, bien que les agresseurs aient tendance à confondre les deux. Un acte sexuel n’est pas une agression, mais la rencontre de deux désirs.

Plutôt que de se demander « comment bien baiser » les lecteurs et surtout les auteurs de SeductionByKamal feraient mieux de se demander pourquoi c’est si important de baiser avec des femmes qui ne les désirent pas.

Avec Antisexisme, j’ai lancé sur twitter le hashtag #ToiAussiSéduisCommeKamal afin de dénoncer la culture du viol colportée par ce site, mais aussi par les « players » en général, dont j’ai lu énormément de propos dangereux que je n’ai pas le temps de détailler ici.

 

 

 

 

 

 

 

(ceci étant un échantillon de twits choppé à peu près totalement au hasard).

Nous espérons que le buzz ainsi créé permette d’attirer l’attention sur ces pratiques problématiques (mais malheureusement très lucratives). Mais si ce n’est pas le cas, ça nous aura au moins permis de rire un bon coup.

Et tant mieux, parce que c’est pas tous les jours.

 

A lire aussi:
PUA: quand la drague incite au viol

 

(1) symboles phalliques notoires, et je dis pas ça juste parce que c’est drôle de voir des symboles phalliques partout.

Les petites claques

« La raison du plus fort est toujours la meilleure. »
JDLF
« Tu verras, quand t’auras des enfants. »
Des gens.

Ces derniers temps il a été question de violence physique envers les enfants, suite à la campagne « il n’y a pas de petite claque » initiée par la Fondation pour l’Enfance.

On a vu aussi, encore une fois, le défilé de justifications. Il faut bien qu’ils apprennent les limites. Il faut bien qu’ils ne deviennent pas des enfants-roi, des enfants-tyrans; le spectre de l’enfant-roi est agité comme une marionnette, dressant encore des enfants le portrait de petites bêtes à civiliser de peur qu’ils ne deviennent des monstres. En passant je résisterai pas au (dé)plaisir grinçant de vous partager quelques citations relevées dans les commentaires de cet article. Voici les conséquences attendues si on arrêtait de frapper les enfants: Lire la suite

Les violeurs

Parmi les mythes sur le viol, il y a l’idée que les violeurs sont des psychopathes, des malades mentaux. Bien pratique, cette idée fait du viol non pas un phénomène de société, mais un ensemble de faits divers isolés. Elle est bien sur démentie par de nombreux éléments concrets, à commencer par le nombre de viols par an en France (environ 75 000 d’après l’Observatoire National de la Délinquance, chiffre probablement sous-estimé puisque de nombreuses femmes ne parlent jamais du viol qu’elles ont subi), mais aussi par leur impunité (90% des femmes ne portent pas plainte, 98% des agresseurs ne seront jamais condamnés; de plus la plupart des viols sont requalifiés en agressions sexuelles).

Il est difficile de mettre un chiffre là-dessus mais la majorité des femmes ont déjà subi une agression sexuelle. J’ai subi plusieurs agressions sexuelles dans ma vie ainsi qu’une tentative de viol, et cela n’a rien d’exceptionnel. Si je raconte cette tentative de viol à plusieurs femmes, un certain nombre d’entre elles auront une histoire équivalente à raconter, toutes auront quelque chose à dire de leur expérience là-dessus. Les viols et les agressions sexuelles ne sont pas des choses qui arrivent comme ça, par hasard, à cause de fous isolés. Ils font partie du fonctionnement de la société. Ils sont « normaux ».

Il peut sembler paradoxal qu’un viol soit à la fois considéré comme un crime horrible et à la fois comme quelque chose de tout à fait normal et banal.
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