Végéphobie et critique

Mon dernier article offre un petit aperçu  des principales attaques contre le veganisme, enfin du moins celle qu’on rencontre le plus souvent.

En résumé on pourrait les diviser en deux catégories: d’un coté les insultes (moqueries, accusations diverses, etc) et de l’autre, les critiques. Parfois, il peut être difficile de distinguer si l’on a affaire à une insulte ou à une critique: une insulte peut être déguisée en critique. L’inverse arrive aussi: certaines critiques sont parfois formulées de façon insultante. La limite est parfois floue parce que les gens n’ont pas toujours envie que l’on réponde à leurs critiques… Mais bref il faut bien simplifier un peu, car je vais laisser de coté les insultes pour le moment et me concentrer sur les critiques.

Les critiques contre le veganisme sont multiples mais peuvent être facilement regroupées. Pour simplifier encore, je n’aborderai pas non plus les critiques qui sont simplement basées sur des informations fausses, qu’il s’agisse de mensonges, de manque d’information ou de manque de réflexion (par exemple des affirmations totalement fantasmées sur l’écologie, comme quoi ce serait plus écolo de manger de la viande nourrie aux céréales que des céréales directement). Il existe de vraies critiques dont c’est beaucoup plus intéressant de les aborder que de se contenter de lister des imbécillités.

Critiques d’arguments secondaires

Pour commencer il existe, par exemple, beaucoup de critiques contre le fait d’affirmer qu’être vegan serait forcément meilleur pour la santé. A vrai dire je ne suis pas sure que l’on doive affirmer ce genre de choses. Je crois aussi qu’il y a un mélange de malentendus et d’exagération. Affirmer que le veganisme est en tout points supérieur a un régime contenant des produits animaux, je pense que ce n’est pas ce que les défenseurs des animaux veulent dire, et si c’est bien ce que certains disent, alors à mon avis, ils font fausse route. Je ne crois pas que tout régime alimentaire puisse être meilleur que tout autre en toutes circonstances… Globalement, les populations des pays industrialisês souffrent d’un excès de produits animaux dans l’alimentation, c’est pourquoi le veganisme protège de beaucoup de problèmes de santé. Mais je ne pense pas que la viande en petite quantité soit un poison. De toutes façons, le veganisme est un choix éthique avant tout. On peut vivre en bonne santé sans exploiter les animaux, c’est ce qui importe. Le fait que le veganisme ait d’autres avantages que ne pas exploiter les animaux, c’est bien, mais à la limite ce n’est pas le sujet.

Donc dire qu’être vegan c’est pas forcément la seule et unique solution d’être en meilleure santé, ce n’est pas une critique du véganisme en lui-même sauf si on a pas vraiment compris le principe.

Ce sont des critiques un peu à coté de la plaque parce qu’elles ne remettent pas en question, finalement, le fait d’être vegan. Elles ne disent rien contre, si j’ose dire, la supériorité éthique du véganisme par rapport au style de vie qui est la norme et donc qui consiste à vivre sans se soucier de savoir si on exploite ou non les animaux. Cet élément crucial du véganisme, celui qui le constitue en quelque sorte, est finalement rarement remis en question. C’est difficile d’argumenter pour dire qu’être vegan n’est pas plus éthique que de ne pas l’être.

Avant d’aller plus loin dans mon propos, je précise quand même que quand je dis que ces critiques sont à coté de la plaque, ce n’est pas vraiment péjoratif, du moins ce n’est pas contre ceux qui les émettent. Je pense que si les gens émettent de telles critiques, c’est souvent parce qu’ils ne font que répondre aux arguments des végans, qui parfois ont un peu trop tendance à parler de santé ou d’écologie qui sont des sujets secondaires, peut-être parce qu’ils pensent (à tort ou à raison) que les gens s’y intéressent plus facilement. La vraie raison pour laquelle on devient vegan et qu’on le reste, c’est parce que c’est un choix éthique.

Et donc si l’on écarte tout ce qui concerne les arguments secondaires du veganisme, on en vient au mythe de la pureté. Mais avant de développer, je voudrais me pencher sur une objections courante contre le véganisme en lui-meme qui est celle du tout-ou-rien.

Le tout-ou-rien

Pour mieux comprendre ce qu’est le mythe de la pureté, voici ce qui se passe généralement lorsque vous devenez vegan:

Vous prenez conscience, d’une façon ou d’une autre, que l’exploitation des animaux est une mauvaise chose. Vous décidez donc de vous passer des produits de cette exploitation (selon les gens ça peut prendre plus ou moins de temps). Vous vous renseignez et vous effectuez quelques aménagements dans votre vie pour ne plus utiliser les produits issus des animaux, viande, lait, oeufs, cuir… Ainsi que ceux fabriqués en faisant souffrir des animaux.

Par exemple au lieu d’acheter de la viande vous achetez des lentilles, au lieu du lait de vache vous prenez du lait de soja ou de riz et au lieu d’un dentifrice lambda vous en choisirez un d’une marque qui ne teste pas sur les animaux.

Le veganisme est aussi simple que ça. C’est presque idiot tellement c’est simple.

Vous êtes donc tout heureux de vivre sans profiter de l’exploitation des animaux car vous pensez que ce sont des êtres sensibles qui ont le droit de vivre sans être utilisés comme des objets, que les vaches ne sont pas faites pour vous faire du lait tout comme les tigres ne sont pas faits pour vous distraire en sautant dans ces cerceaux.

Mais tout de même, à ce stade vous semblez bien ne pas êtres un parfait crêtin, et donc arrive un moment ou vous réalisez que les produits que vous consommez peuvent poser d’autres problèmes éthiques qui ne sont pas des problèmes d’exploitation des animaux.

Par exemple certains produits sont fabriqués par des employés sous-payés, ou nécessitent de nombreuses étapes de transport et de transformation et ne sont pas écologiques. Certains produits participent plus que d’autres à la destruction de l’environnement, ce qui, indirectement, nuit à la vie des animaux sauvages.

Il y a aussi le problème des composants animaux qui se cachent dans tous les produits de consommation courante, que vous ne savez pas très bien comment éviter. Il est relativement facile de ne pas utiliser de lait animal ou de cuir, mais comment ne plus utiliser de papier? Pourtant il semble que les papiers contiennent des matières animales et la seule solution pour avoir du papier vegan serait de le fabriquer soi-même… Et comment éviter d’utiliser des billets de banque? Sachant qu’il y a probablement des matières animales dans les chéquiers, et il est très possible que des composants animaux existent dans les machines utilisées pour les cartes bleues (lesquelles d’ailleurs sont fabriquées avec des encres probablement testées sur les animaux)… Certains composants d’ordinateurs contiendraient des ingrédients animaux, il y en aurait aussi dans les pneus de voiture et les réacteurs d’avion.

Alors, que faut-il faire? Cesser d’utiliser du papier, de l’encre, des voitures, des ordinateurs et de l’argent?

Il y a aussi le fait que les légumes que l’on mange soient parfois produits d’un façon peu écologique et que cela occasionne la mort de certains petits animaux (insectes et autres). Même les légumes bio ne sont pas forcément clean, puisque beaucoup sont produits à l’aide d’engrais issus de l’élevage: fumiers, corne, sang…

Lorsque vous vous rendez compte que tout ce que vous faites occasionne potentiellement une nuisance envers un autre  être vivant, que faites-vous? Ce n’est pas une prise de conscience facile. Quand on est vegan, on est en quelque sorte dans une escalade d’engagement qui nous incite a essayer d’être une personne meilleure, à penser pas seulement à soi mais aussi aux autres. Plus on en fait pour rendre le monde un peu moins injuste, plus on a envie d’en faire. Et se rendre compte qu’on mange des légumes qui ont sans doute été produits en tuant des petits animaux n’est pas une chose agréable. Savoir qu’il y a peut-être des composants animaux dans mon ordinateur ne me fait pas plaisir.

Bien sur on pourrait se contenter de dire que qu’un régime végétalien occasionne moins de souffrances « collatérales’ qu’un régime omnivore puisque ce dernier utilise au final davantage de végétaux et donc tue indirectement aussi davantage d’animaux. Mais ce n’est au final qu’une maigre consolation.

Je crois que se rendre compte que notre existence même est source de nuisance pour d’autres individus, c’est une êtape importante de sa vie, c’est le signe qu’on s’intêresse à d’autres choses que son nombril, ce qui est difficile dans une société qui privilégie l’individualisme.

Ce constat donne pourtant lieu à des objections contre le veganisme qui volent bas: les adeptes du « tout ou rien » qui nous serinent inlassablement que, puisqu’on tue des acariens a chaque fois qu’on passe l’aspirateur, puisqu’on utilise de toutes façons des produits animaux dans les billets de banque et puisqu’il faut tuer des insectes pour récolter des légumes blabla, alors tout ce qu’on fait ne sert à rien.

Je me dis parfois que ces objections ne valent rien, puisqu’en poussant cette logique jusqu’au bout, on peut justifier tout acte nuisible à l’encontre de tout être sensible. Puisqu’on est nuisible envers les fourmis qu’on êcrase, alors pourquoi se priver de manger de la viande? Et puisqu’on mange de la viande, et qu’on admet que c’est mal, à quoi bon se préoccuper de savoir dans quelles conditions elle a été produite? Et puisqu’on se préoccupe plus d’éthique car nous sommes intrinsèquement mauvais, pourquoi ne pas aussi manger de l’humain, pourquoi se priver du plaisir de pousser sa grand-mère dans les escaliers?

Mais si la logique du « tout ou rien » est absurde, je pense que certaines critiques s’en rapprochant sont fondées sur une sorte de malentendu. Et il existe, à coté de l’absurde tout-ou-rien, des critiques censées qui se basent sur ce mythe de la pureté. Et quand on voit un peu mieux de quoi il s’agit, on comprend que derrière l’absurdité du tout-ou-rien se cache une logique.

Cette logique est celle de la perfection et de la pureté. Il suffit d’une petite incompréhension pour que le tout-ou-rien prenne sens, du moins virtuellement.

Toutes les critiques sensées contre le véganisme se rapprochent de celle, insensée en apparence, du tout-ou-rien, puisqu’elles se rapportent au mythe de la pureté. Ce que je developperai dans la prochaine note.

25 réflexions au sujet de « Végéphobie et critique »

  1. Super synthèse !

    L’environnement et la santé sont des éléments importants, mais sans doute plus pour « rassurer » l’omni (santé) ou soi (environnement). Il y a de plus en plus d’études prouvant les bienfaits du vg*isme sur la santé et l’environnement, on est tellement content que ça apporte de l’eau à notre moulin, et que du coup certains omnis nous écoutent plus facilement, qu’on oublie la composante fondamentale qu’est l’exploitation des animaux.
    Car je pense que lorsqu’on argumente et qu’on parle santé/environnement avec un omni, assez vite il trouve des situations ou être omni n’est pas grave. Et là, on se retrouve con. Sauf que, il nous reste le coeur du pb, la raison profonde qu’on a parfois du mal à exprimer, tellement on passe du temps à parler des sujets connexes, et néanmoins important : l’exploitation des animaux.
    Parler santé/environnement ouvre le cerveau des omni, mais nous du coup on oublie de parler des animaux. Et attaquer directement sur l’exploitation animale ferme directement le cerveau des omnis. Equilibre difficile à trouver, parfois.

    Et pour finir mon long com’, entièrement d’accord pour le mythe de la pureté, piège dans lequel on tombe facilement, car on veut faire au mieux, être le plus cohérent possible, pour soi, et aussi pour ne pas prêter le flanc aux omnis.

    • C’est vrai, quand je vois par exemple le site de l’AVF, il est globalement bien fait mais les animaux passent APRES la sante, l’environnement… C’est dommage. 

  2. Entierement d’accord avec le commentaire precedent (et pourtant je suis omnivore)!
    J’ai toujours pense que le seul rempart du veganisme etait ethique, mais des fois il y a une certaine impression a prendre les omnivores pour des imbeciles en voulant faire passer l’environnement et la sante pour les « vraies » raisons…J’ecoute beaucoup plus ce qu’on me dit, si on me parle de l’ethique (et pq je devrais y adherer) que du reste…Mais c’est p-e pas le cas de tous.

    • Disons que l’ethique est un sujet difficile. mais en effet je pense que parler d’ethique c’est ne pas prendre les gens pour des cons, etre franc avec eux. C’est tres important. Et en plus c’est aussi ne pas accepter d’etre soi meme pris pour un con. Si je disais aux gens que je suis vegane pour ma sante ca reviendrait a accepter que mes vraies motivations sont stupides. C’est vrai qu’en general la premiere reaction des gens est de rire. Mais j’ai remarque que quand on est sincere (sans etre agressif) sur ce qu’on pense, et meme sur ce qu’on pense de leurs reactions, le dialogue est beaucoup plus facile et beaucoup plus vrai des deux cotes.

  3. Bonjour !

    Le véganisme est en effet insuffisant dans une civilisation spéciste. Mais en tirer la conclusion qu’il faut en faire moins, ce que font beaucoup de mangeurs d’animaux, mérite quelques explications au plan logique. La conclusion est qu’il faut en faire plus : s’attaquer au problème au niveau politique. C’est la raison d’être du mouvement pour l’abolition de la viande. Personnellement, je vois le véganisme comme un boycott dans le cadre de la campagne pour l’abolition de la viande (et des autres produits du meurtre des animaux).
    Quant à l’argumentaire de l’AVF, je trouve qu’il ne va pas du tout. Il accorde trop de place aux arguments indirects et les mets sur le même plan que les arguments éthiques, alors qu’ils ne sont pas contraignants (= ils n’impliquent pas qu’il faut faire tomber à zéro sa consommation de viande). J’ai d’ailleurs écrit une parodie pour le montrer :
    http://www.fichier-pdf.fr/2011/07/06/devenez-salaristes/devenez-salaristes.pdf

    • Voila, il faut en faire plus. Et en effet un argumentaire eco-sante peut peut-etre mener les gens a baisser un peu leur consommation de viande… c’est deja pas mal mais beaucoup l’augmenteront des que ca deviendra plus contraignant ou qu’ils auront oublie… 

  4. Il ne faut pas denier la possibilité à un omnivore l’envie de faire plus, je pense qu’adopter le veganisme peut être une manière de faire plus. Pas la seule. Je crois que l’elfe a bien résumé la situation en disant que seule notre existence en soit créée de la souffrance. De là chacun tire ses conclusions qui semblent aller vers une réduction de la souffrance, tout en continuant a vivre (bon sauf ceux qui vont baisser les bras devant l’ampleur de la tache, et y’en a aussi pas mal).

    • Le trucs c’est que peu de gens (y compris les « ex-vegan » qui sont en realite des ex-vegetaliens), peu de gens comprennent que le veganisme n’est pas, en soi, une facon de diminuer la souffrance, mais une reponse a un probleme politique. C’est certain, les vegans sont sensibles a la souffrance, mais c’est le theme de l’exploitation qui est crucial dans le veganisme, et non pas la souffrance. 

  5. héhé, cool ton texte, Pierre. Il fait bien prendre conscience du ridicule de l’utilisation des arguments santé/environnement. Enfin, pour peu que l’exploitation des animaux nous touche vraiment.
    Par contre, je sais pas quel mot j’aurais employé, mais pas salariste. Le salariat étant pour moi une forme moderne d’esclavage (enfin, finalement, un peu comme tt travail, en fait ^^) j’ai eu du mal à comprendre, au début. Mais sinon, nickel comme texte.

  6. Moi , comme dentifrice j’utilise du bicarbonate de soude . C’est pas cher , c’est pas toxique , ça purifie l’haléne si tu mange de l’ail ou oignons et ça blanchit les dents . Bref , c’est génial .

    • Pas con … Parce que moi je galere un peu, enfin la ca va j’en ai achete au cruelty free. Sinon il faut dire que je mange pas d’ail ni d’oignon, et mine de rien quand on mange ni ail ni oignon ni produits animaux, on pue jamais de la gueule. Les odeurs corporelles sont beaucoup plus agreables et discretes, aussi. Enfin la prochaine fois j’acheterai du bicarbonate, j’y avais pas pense. 

  7. Ping : Réponse à une critique | Les Questions Composent

  8. Ping : Les ex-vegans en colère | Les Questions Composent

  9. Ping : La pureté, la cohérence et la bière | Les Questions Composent

  10. Ping : L’auto-flagellation | Les Questions Composent

  11. Je viens de découvrir votre blog et je lis, je lis avec beaucoup d’intérêt.
    Pas vegan (mais peut-être un jour …) l’éthique est une notion qui me parle, et plus qu’une notion bien entendu !!
    Je suis ahurie de voir que l’on peut trouver de la matière animale dans certains papiers et dans les composants électroniques !!
    Où puis-je trouver des sources sur cette question ?
    merci

    • Heu j’avoue que je n’en sais rien (peut-être un lecteur aura une idée?). Je ne me suis pas spécifiquement posé la question, car je ne pense pas que ce soit ce genre de chose qui fasse vraiment vivre l’industrie animale. Pour le papier, j’ai interrogé quelqu’un qui a fait une thèse sur la photographie ancienne et qui s’est lui-même pas mal renseigné sur la question. Il me semble aussi qu’on trouve des matières animales dans les pneus. Mais pour les composants éléctroniques, ce sont des on-dit, je n’ai pas vraiment vérifié dans quels composants on en trouvait.

      • La plupart des liants de peintures ancienne sont fait à base d’œuf. Les pigments ne faisant pas exception (le rouge cochenille, par exemple… utilise la cochenille.) Donc les musées sont remplis d’œuvres pas du tout végan… Par nécessite.
        Les premières photographies utilisaient aussi l’albumine comme médium. Donc l’œuf.
        Ceci dit, il ne faut pas confondre production agricole au XVIIIème et production agricole de nos jours.

    • http://www.ted.com/talks/christien_meindertsma_on_pig_05049.html

      http://www.christienmeindertsma.com/index.php?/books/pig-05049/

      Il y a ce bouquin. Jcrois que c’est Insolente Veggie qui en avait parlé à l’époque ..

      « Christien Meindertsma, auteur de « Pig 05049″ examine l’extraordinaire seconde vie du cochon ordinaire dont les différentes parties se retrouvent dans au moins 185 produits »
      « l’extraordinaire seconde vie du cochon ordinaire »
      Fuck. Le cochon consacré par son sacrifice sur l’autel du dieu Omni-nihiliste. Le pire c’est qu’ils y croient.

  12. « Toutes les critiques sensées contre le véganisme se rapprochent de celle, insensée en apparence, du tout-ou-rien, puisqu’elles se rapportent au mythe de la pureté. »

    C’est faux et je m’en vais l’illustrer. En parlant de mes poules. (bon).

    J’aime les poules (surtout les noires, parce qu’elles couvent) et j’en ai eu, elles étaient très mimi et donnaient de bon œufs. Sauf la noire, donc, qui couve et donc ne veut pas donner ses œufs, ce qui est logique. Mais on est bien obligé de lui les prendre pour les remplacer pas des œufs fécondés par un coq, sans quoi elle couve à blanc des œufs qui finissent par pourrir et cet échec la déprime. OUI les poules dépriment, même si elles ont 1ha de verger comme les nôtres, si elles sont face a un échec comme le fait de ne pas voir de poussin sortir des œufs qu’elles couvent avec amour.
    Les poules ont leur maison de poules, construite par l’homme, pour les poules, ou les poules dorment. Parfois les poules pondent du haut du perchoir, et les œufs explosent par terre, donc l’homme étale une couche de paille sur le sol et les œufs atterrissent dans la paille sans se casser. La plupart du temps, la poule se contente de pondre à hauteur du sol et d’abandonner l’œuf.

    Nous avons eu 4 poussins de notre poule noire. On était très heureux. Mais, une nuit, la fouine et venue et nous avions mal fait notre travail d’hommes, qui est de sécuriser nos poules. La fouine à réussi a entrer dans la maison des poules et elle a tué toutes nos poules sauf la grise¹.

    C’était un jour tragique.
    C’est bête, mais j’ai presque les larmes aux yeux, alors que ça s’est passé il y a 15 ans cette histoire.

    J’ai tiré de cette expérience une vérité fondamentale: la poule à besoin de l’homme pour la protéger de la fouine. Sans cette protection, la poule se fait égorger. Ensuite la fouine arrache les têtes avec ses dents et joue avec les cadavres et toi le matin tu pleures sur tes poules qui sont mortes.

    De là découle une critique du véganisme, mais qui n’est évidement valable que dans le cas de personnes ayant leurs propres poules: on récolte que les œufs que les poules abandonnent, on aide les poules qui couvent à avoir des œufs fécondés et on leur fournit tout ce dont elles ont besoin pour leur nid, on les tient au sec et au chaud autant que possible, on les nourrit, elles sont libres en journée de se balader dans un hectare de verger et la nuit on les protège de la fouine: il n’y a aucune exploitation animale la dedans.
    (Mais je me sens toujours coupable de n’avoir pas réussi à bien protéger mes poules.)

    Il est de la même manière possible d’avoir du miel sans exploitation animale, il faut pour cela simplifier au maximum le travail des abeilles. Le fait de leur fournir la ruche et les bases pour les rayons est en soi déjà un gain de temps énorme pour elles, car elles n’ont pas à le fabriquer elles-mêmes. Lorsque cela est bien fait, les abeilles produisent beaucoup plus de miel que ce dont elles ont besoin pour faire vivre la ruche et il est possible de prélever le surplus sans leur nuire. Il est beaucoup plus difficile de protéger des abeilles que des poules, car leur premier prédateur est omniprésent dans les champs cultivés… J’ai nommé tous ces insecticides divers et variés qui sont en train de décimer les populations de manière dramatique.
    Bon, par contre: même problème que pour les poules, pour être sur que c’est bien fait la seule solution est de le faire soi-même: en gros, d’avoir ses abeilles et de les soigner. Contrairement aux poules qui sont bien trop vulnérables, les abeilles, même si elles préfèrent de loin habiter les ruches construites par l’homme, peuvent s’en sortir sans l’aide de l’homme et retourner à l’état sauvage.

    Il résulte de tout cela que le véganisme, si il naît d’un souci d’éthique, est avant tout un mode de pensée citadin. Le citadin, effectivement, n’a pas le choix: s’il ne veux pas l’exploitation animale dans son assiette, il ne mange pas d’œufs (etc). Bon, il peut *aussi* se mentir en achetant du label rouge, mais « élevés en plein air » ne veut strictement rien dire d’autre que « pas élevé en cage »: c’est à dire, en gros, que les animaux sont maltraités sans être en plus mutilés. Trop de bonheur! Donc, obligatoirement, le citadin qui est dans cette optique à deux choix:
    1/ devient végan.
    2/ devenir plouk et avoir des poules.

    Le plouk, au contraire du citadin, peut se rendre assez facilement acteur de sa propre production d’œufs et de miel², plus difficilement de sa production de lait mais cela est possible. Je ne parlerais pas en détails du jardin, mais le fait d’en avoir un, bien sur, permet également une certaine forme de contrôle sur le coût pour l’environnement des végétaux consommés. Etc.

    La plus grosse critique que j’ai à faire aux végans ne concerne que ceux d’entre eux qui sont trop ignorant des choses de la vie³ pour croire qu’une poule qui a 1ha de verger à sa disposition est exploitée quand on prend les œufs qu’elle abandonne, et cette critique est la suivante: le mode de vie végan citadin n’est pas le seul mode de vie possible pour une consommation éthique et sans exploitation animale. Globalement, j’aurais même tendance à penser qu’il est beaucoup plus difficile de limiter les sources problématiques en étant citadin qu’en étant plouk. (De mon expérience personnelle, ayant habité Plouk-Land, puis Aix-en-Provence, puis Marseille, puis de nouveau Trou-sur-Bled).

    L’homme n’exploite pas par nature les animaux, c’est le marché qui fait cela. Car, effectivement, à partir du moment ou il s’agit de rentabiliser une ferme et de tirer son épingle du jeu dans la concurrence tout en se payant quand même un salaire, obligatoirement on exploite. C’est même la définition du terme.
    Le problème étant que cela est valable également pour les céréales, les légumes, les fruits, etc (au grand détriment des abeilles, donc, et donc globalement d’à peu près tout ce qui pousse à la surface de la terre, on est pas dans la mouise les amis…) et que, comme le dit l’Elfe, tout ce qu’on peut faire là c’est juste limiter les dégâts: que l’on soit citadin ou plouk.

    _________________
    ¹ Cette poule grise survivante a été appelée Antigel par la suite, car, traumatisée à vie (OUI les poules peuvent êtres traumatisées, comme nous, et avoir par la suite des réactions post-traumatiques) elle s’était mise à chanter comme un coq et à pondre tout le temps, même en hiver. Elle est morte de sa belle mort de poule depuis.
    ² Encore que le citadin audacieux peut aussi avoir des ruches, il parait que le miel de Paris est extraordinaire.
    ³ Un de mes ex est végan et aussi très très con. Lorsque je l’ai rencontré il se moquait de mon régime végétarien, le « avant-après » fait tout drôle. C’est triste à dire mais il était moins con quand il mangeait de la viande.

  13. J’ai lu quelque part qu’il était totalement con de commenter un article quand on a rien d’autre a dire que « Merci » et qu’on apporte strictement rien au débat. Sauf que quand on lit quelque chose d’aussi pertinent et clairvoyant, qu’on y trouve autant de matière a réfléchir et parfois même la formulation précise d’un argumentaire qu’on défend depuis toujours, il me semble important, dans ces circonstances, de dire merci. Car c’est bien la moindre des choses, ne pas se comporter comme un consommateur égoïste et s’enivrer de ces merveilleux billets sans rien en retour. Alors même si ce n’est pas grand chose : Merci l’elfe pour tour ton travail, merci d’avoir un cerveau, merci de le partager.

  14. Salut l’Elfe,

    Ça va faire quelques mois que je lis ton blog, et j’y ai trouvé beaucoup d’inspiration, dans de nombreux articles, celui-ci en particulier, car c’est pour moi l’exemple typique de la question : Jusqu’où peut-on (doit-on) aller?

    Pour me présenter rapidement, j’ai 23 ans, j’ai été étudiante en géo, je suis végétarienne depuis toujours et vegan depuis peu.
    Après trois ans à parcourir les campagnes françaises et espagnoles pour commencer à esquisser certains des traits de « natureculture » des lieux où j’étudiais, je viens finir mon master en socio, où les notions d’exploitation, de rapports de domination, me sont arrivées droit dans la gueule, en prise de conscience accélérée. Où je me suis rendue compte que mes idéaux de non-violence étaient bien sympathiques, mais qu’ils ne valaient rien si je continuait à m’aveugler sur ces formes de violence indirectes, symboliques, plus ou moins bien dissimulées.
    C’est là que je suis tombée sur ton blog. Et je dois dire que ça m’a beaucoup aidée, de voir que je n’étais pas la seule à me (dé)composer sous l’effet de ces questions, j’ai parcouru tes écrits en long et en large, et à présent que je les ai bien médités, j’ai quelques je commence à entrevoir certains paradoxes sur lesquels j’aimerai échanger; voilà pourquoi j’aimerai te poser une ou deux questions, et je serais vraiment très heureuse si tu me donnais ton point de vue car elles commencent vraiment à m’obséder :

    1) Comme je le disais plus haut, un des sujets qui me passionne est l’existence, de cette frontière supposée entre nature et culture, dans les mentalités, et les enjeux, les effets empiriques qui en découlent; et je me demande sincèrement si le fait d’être vegan n’implique pas une certaine dissonance entre théorie et pratique à ce sujet. Je m’explique : Si on considère qu’il n’y a pas de frontière (autre que construite) entre les animaux (naturels) et les humains (culturels) mais qu’il y a eu coévolution entre les deux espèces (ce dont l’agriculture et l’évolution de l’auroch vers la vache est un exemple parmi d’autres) alors comment peut-on dire que la vache « n’est pas faite pour produire du lait » alors que d’un point de vue historique, ces pauvres Holstein vouées à pisser leurs soixante-dix litres par jour, que je croise hélas trop souvent, ont de fait été croisées, soupesées, et sélectionnées dans ce but? (C’est presque une question rhétorique ici, mais elle est importante car elle m’amène à la seconde, pratique, car ça ne m’intéresse plus trop de penser dans l’absolu).

    2) De par ce fait, comment envisager la relation avec l’animal « domestique-agricole » (type Holstein) voué de par l’histoire de son espèce à la relation avec l’homme, sans tomber dans des relations d’exploitation, d’esclavage, et donc de domination? Et -je ne suis pas biologiste de formation donc, s’il te plaît, corrige moi s’il y a la moindre erreur dans ce que je dis- comme l’évolution régressive est impossible dans leur cas, que faire avec eux? Comment envisager la relation de travail -la traction animale par exemple, qui me paraît tout de même plus éthique que l’utilisation de combustibles fossiles pour le labour? (Tu me répondrais sûrement : il y aurait bien assez d’humains sur terre pour s’en charger, si seulement la moitié d’entre eux retournaient aux champs, et je suis bien d’accord; mais vu qu’on n’est pas sous une dictature maoïste…) Faire un planning strict de reproduction afin de gérer la possible surpopulation animale au sein de la ferme…?

    Peut-être que tu as déjà évoqué ces questions dans un article qui m’aurait échappé, si c’est le cas je le lirai volontiers.
    Je tiens à te dire aussi que ces questions ne sont pas posées en l’air, elles sont pour moi cruciales, car je suis d’abord et avant tout une paysanne qui cherche à explorer les possibilités d’une vie rurale sobre, heureuse et non-violente.

    Merci d’avance, et à posteriori aussi, pour les écrits qui m’ont soutenue et accompagnées durant ces dernier mois.

    P.S. Je viens de voir le commentaire de Marwina sur ses poules, et je crois que, maladroitement, en substance, elle cherchait à montrer qu’à la campagne, les enjeux sont différents -attention, je ne défends pas le fait d’avoir des poules, je sais comment ça se passe, il y en avait chez mes parents… Mais du coup, la seule solution, finalement, c’est de ne pas en avoir…?

    • Salut,
      Tu poses des questions intéressantes, mais je crains de ne pas avoir toutes les réponses.
      Que faire des animaux dans une société en route vers le véganisme? C’est une bonne question (enfin, quand on se la pose pas dans le but d’écarter toute idée de changement, comme le font malheureusement beaucoup de gens). Est-ce qu’une cohabitation pacifique avec les animaux est possible? Je sais pas, tout dépend vers quelle société on se dirige. A l’heure actuelle, je dirais non, mais peut-être un jour? Qui sait?
      Quant au devenir des animaux, certes l’évolution ne régresse jamais, mais elle peut parfois prendre des tours inattendus. Par exemple, on a longtemps pensé que les parasites du type vers qui vivent dans les intestins étaient des formes de vie très primitives, alors qu’en fait ils ont évolué vers une simplification extrême de par leur mode de vie.
      Si on arrête de sélectionner les vaches pour du lait, il est probable qu’elles en produisent de moins en moins, car ça handicape leur reproduction (les holstein sont moins fertiles que les races à moindre rendement), et leur vie en général (beaucoup de boiteries…).
      Il arrive que les animaux domestiques retournent à un mode de vie autonome (c’est le marronnage). Donc c’est possible. Mais certaines races sont néanmoins vouées à l’extinction (comme par exemple les mérinos, je ne crois pas qu’il puissent survivre sans être tondus). Certaines personnes sont attachées aux races qui existent actuellement, pour des motifs pas bien clairs je trouve. On peut se demander quel intérêt à conserver des races d’animaux qui ont été crées pour être utilisées par l’être humain, surtout si elles sont incapables de vivre de façon autonome hors de la domestication. Et surtout quand on sait que l’élevage endommage l’environnement et provoque la raréfaction (voire l’extinction) de nombreuses espèces sauvages, dont personne ne semble se soucier autant…

      Pour revenir à ta première question (oui je sais je répond pas dans l’ordre…) Il n’est pas faux d’affirmer que la race holstein existe pour produire du lait, voire même que les individus holstein existent pour produire du lait. Mais c’est finalement assez terrible de constater ça, puisque ces individus existent, pensent et vivent pour eux-même, et pourtant ils n’existent qu’au service de leurs exploiteurs… C’est pourquoi je suis plutôt contre l’existence d’espèces domestiques, dans l’état actuel des choses. Si on réfléchit bien, et qu’on est pas trop hypocrites, être né au service d’autres qui nous ont fait naître, c’est généralement être voué à une vie de souffrance. Et c’est bien ce qui se passe actuellement.

      • Merci pour ta réponse, elle rejoint globalement ce à quoi j’ai abouti en retournant la question dans tous les sens… Tu te douteras, vu ma situation, que ces conclusions sont loin d’être les plus confortables, mais au moins je peux me dire que la suite va être d’autant plus intéressante, puisqu’il va falloir être sacrément créatif!

        Cependant, je me prends à m’interroger sur la possibilité d’une relation de « don pour don » avec le animaux (opposée, donc, à celle d’exploitation) comme on peut la voir chez les animaux domestiques « non-utilitaires » (hum, quoique…), par exemple les chats (je sais pas si c’est une légende urbaine, mais j’ai assez souvent entendu dire qu’ils se seraient « domestiqués eux-même » pour bénéficier de la chaleur du foin et de l’abondance de rats dans les greniers). Est-ce qu’on pourrait transposer le « paradoxe du don » dans notre relation aux animaux, ou ce serait du pur anthropomorphisme?

        J’évoque la question aussi parce que, je ne sais pas si tu en as eu vent, est paru il y a peu un article intitulé « Ce que les animaux nous donnent en nature » dans le dernier numéro de la revue du Mauss, d’une certaine Jocelyne Porcher (comme quoi les noms, des fois…) qui dresse le stéréotype d’un affreux végane, complètement déconnecté de la « nature », ne cherchant aucune solution concrète au malheur des animaux d’élevage, espérant seulement leur disparition « comme par magie » mais bien content de pouvoir nourrir son chien au steak lui aussi 2.0 car synthétisé à partir du pois et du soja. Et je dois dire que, malgré le fait que sa réflexion soit généralement anthropocentrique, avec même de vastes passages totalement anthropomorphiques, et de forts relents naturalistes (oui je sais le cocktail est détonnant, exemple de citations : « Ce que vivre avec les animaux dans la nature nous donne (…) c’est l' »amor fati », l’acceptation de ce qui arrive. Parce que le présent est ce qui compte pour les animaux. Non que les animaux résistent aux injonctions de la nature ni aux nôtres, ni qu’ils soient insensibles à la colère ou à la peur, mais ils sont capables, finalement, de lâcher prise et de tourner la page sans dramaturgie. En tant qu’éleveur, nous apprenons à faire de même, tout en refusant souvent de l’admettre. Nous refusons de nous habituer à la maladie et à la mort, et pourtant nous continuons à faire de l’élevage. (…) Le troupeau s’éloigne de l’animal mort, et nous, nous restons là (……) Entre l’homme « augmenté » (ndt: végane donc) qui ne veut rien devoir à personne (sauf aux fournisseurs d’électricité car sans elle, évidemment, notre société 2.0 s’écroule) et l’homme vivant avec les animaux, il y a le sentiment du don et de la reconnaissance ») elle m’a posé question.

        Certes, elle mélange tout, elle part d’un principe arbitraire selon lequel l’élevage permet à l’homme de se confronter à la nature (et donc de rester humain…?), elle suit des raisonnements circulaires voire sans queue ni tête.

        Mais elle pose aussi sous un autre angle l’interrogation que je posais plus haut : faut-il totalement rejeter la relation avec l’animal domestique agricole au regard du refus de l’exploitation? Est-ce qu’en arriver là, ça ne procèderait pas de la la vision négative et habituelle d’un humain, par essence, voué à faire le mal, coupable (tiens, ça me rappelle un autre truc que tu as écrit :), dont l’activité néfaste doit être circonscrite à tout prix, ce qui recrée donc une limite palpable entre le « naturel » et le « culturel »? Est-ce qu’on peut imaginer une relation qui ne tombe ni dans l’esclavage violent, ni dans le paternalisme surprotecteur?

        Hum… Ça peut paraître très stratosphérique tout ça, mais ces questions me taraudent vraiment… Mais elles n’ont peut-être pas de réponse, en tout cas pour l’instant…

Les commentaires sont fermés.