Viol: la faute aux violeurs

Le viol, ce fléau. Celui qui empêche les jeunes filles de bonne famille de sortir de chez elles, et les enferme dans la terreur de l’inconnu, de la nuit, de l’obscurité.

Mais pas d’inquiétude, braves gens, la justice veille. De temps à autre, on nous exhibe la vilaine tête d’un violeur sur les murs de Facebook, comme avant on l’exhibait sur la une des journaux, comme avant encore on nous la brandissait au bout d’une pique. C’est lui, le violeur, le méchant, le fou. Pendons-le !
Mais qu’a-t-il fait? Il a violé, pardi. Violé qui? Violé quoi? Et pourquoi, d’abord? On s’en fout, me hurle le comité pleurnichard des compatissant lointains des victimes dont ils ont vaguement entendu parler, signeurs de pétitions pour le bien et contre le mal et tourneurs de pouces. Va pas l’excuser non plus! Va pas l’expliquer ! Puisqu’on te dit qu’il est fou, méchant, vilain, dangereux, regarde sa tête sur les murs de facebook, il a bien une tête de psychopathe, non?

Mais moi, les pleurnicheries, je m’en fous. Ils peuvent même penser que je suis insensible et m’insulter en majuscules, si ça les rassure. Je suis prête à expliquer le violeur. Ni cautionner, ni pardonner (ce n’est à moi de pardonner), mais expliquer, oui. Je me dis qu’au fond, les victimes auraient juste préféré ne pas être des victimes. Alors je me demande: Pourquoi ?

Y a des réponses. Y a surtout une série de 5 excellents articles sur le blog « sexisme et sciences humains » qui explicitent les mythes sur le viol et leurs conséquences. Je vais en faire un très petit résumé ici, pour clarifier mon propos; ce qui ne vous dispense pas d’aller les lire, car vous y trouverez nombre d’arguments solides, de données intéressantes de faits stupéfiants.

Petit résumé des mythes sur le viol

    Le viol est:

  1. Une agression de type sexué
  2. Subi par une victime non-consentante (homme ou femme, surtout des femmes)
  3. Qui prend place dans une certaine culture des genres
  4. Souvent commis par un homme pouvant être qualifié de « normal », parfois connu de la victime
  5. Souvent commis au domicile de la victime, sinon chez des amis, chez l’agresseur; Rarement dans l’espace public
  6. Aussi bien la nuit que la journée
  7. Commis dans un but d’affirmation de soi, de domination (prise de contrôle)
    Le viol n’est pas (mais on croit souvent que ça l’est):

  1. Un acte sexuel (en fait il n’est sexuel que pour l’auteur, pas pour la victime)
  2. Initié, désiré, recherché ou déclenché par la victime d’une quelconque manière que ce soit
  3. Un acte naturel, inévitable car inhérent à la « nature masculine »
  4. Commis uniquement par des cas sociaux: monstres, malades mentaux, fous
  5. Dans une ruelle sombre, un parking…
  6. Toujours commis la nuit
  7. Commis sous l’emprise d’une pulsion irrépressible (perte de contrôle)

On le voit, le viol dans l’imaginaire collectif se pare de tout un folklore effrayant. Il aurait lieu la nuit, dans une ruelle sombre, par un pervers fou et masqué, sur une pauvre et chaste jeune fille.
En réalité, le viol est le plus souvent commis par un ami de la victime, son compagnon ou des amis de celui-ci, également souvent par un membre de sa famille. La victime peut être n’importe quelle femme, qu’elle soit chaste et pudique ou extravertie et dévergondée. Malheureusement, une femme active sexuellement, si elle subit un viol, risque fort de ne trouver aucune aide. Comme si coucher avec des hommes rendait implicitement une femme disponible pour tous les hommes qui veulent d’elle…

Ce qu’il me semble important de souligner, c’est que, comme d’autres formes de violences infligées aux femmes par les hommes, le viol est une conséquence logique de l’éducation, de la culture des genres et de toutes les croyances qu’on nous inculque autour du sexe. La femme pure et chaste petite chose, l’homme prédateur et esclave de ses pulsions. Cette culture non seulement permet l’existence du viol, mais le légitime a posteriori.

Dans l’imaginaire collectif, le viol est presque considéré comme du « sexe normal ». Un souvenir me revient, un jour j’ai regardé « faites entrer l’accusé » en compagnie d’un ami que je voyais souvent il y a quelques années, et nous parlions de sexualité assez librement; le cas était celui du violeur multirécidiviste Roland Chazaux, surnommé « le chat » par la presse(1). Lorsque l’agresseur se mit à expliquer pourquoi il avait violé des femmes, ce qu’il avait espéré, ce qu’il avait ressenti, les fantasmes qui le poussaient à espionner et violer des femmes(2), j’avais vu le visage de mon ami changer de couleur. Il y avait presque de la peur dans sa voix quand il m’a dit « J’ai beau me dire que ce qu’il a fait est terrible,  je le comprend« .

Mais on ne veut pas le comprendre, le violeur. On veut brandir sa tête au bout d’une pique, et qu’il ait la gueule de l’emploi, comme Emile Louis par exemple, une grosse tête bien dégueulasse qu’on puisse exhiber en disant « voilà le monstre ». Pas comme Roland Chazaux, dit « le chat », une bonne tête de père de famille vaguement gentil, et pire que ça, des fantasmes qu’il explique et que les hommes comprennent. Et même les femmes, dans un sens; car les femmes aussi adhèrent aux mythes sur le viol, les femmes aussi ont cette vision du sexe qui fait d’elles d’éternelles victimes.
Attention, entendons-nous bien. Je ne suis pas en train de dire que les femmes veulent être violées d’une façon ou d’une autre. Parler de « fantasme de viol » vibre souvent comme une horrible fausse note. Je ne dis ni que les hommes sont tous des violeurs en puissance, ni que les femmes veulent être violées d’une façon ou d’une autre, même si c’est une croyance répandue. Mais j’affirme en revanche que le viol fait partie de l’imaginaire populaire en tant que fantasme sexuel, en ce qu’il résulte, finalement, de nos représentations culturelles du sexe et des genres. J’insiste, au cas où ce ne serait pas clair: fantasmer sur le viol ne signifie ni désirer violer, encore moins désirer être violé-e, et que de toutes façons, la victime d’un viol ne subit qu’une agression dégradante qui n’a pas trait à sa sexualité à elle, et qui ne saurait en aucun cas concrétiser ses fantasmes à elles (toujours contrairement à ce que voudrait le mythe !).

Toujours est-il que, si on arrête de jeter des quolibets et d’agiter nos fourches, si on essaie de sortir un peu de la vindicte populaire, alors on se rend compte de ce que nous sommes; nous sommes des gens qui croyons, au moins un peu, souvent inconsciemment, aux mythes sur le viol. En cela, d’une certaine manière, nous rendons cela possible. D’une certaine manière nous le faisons exister. Et pire, nous aggravons la détresse des victimes, en leur faisant porter la responsabilité, la culpabilité; parfois d’une façon assez subtile, mais pas moins terrible pour elles.

Pourtant nous nions. Nous nions et nous renions. La société engendre le viol et le nie, engendre le violeur et le renie. 25 000 viols chaque année en France, commis par des messieurs tout le monde plus ou moins sûrs de leurs bons droits. De temps en temps, un vilain attrapé et montré du doigt. Bouh, qu’il est moche ! Comme le bouc émissaire, pauvre animal qu’on balançait du haut d’une falaise, il fut un temps, pour expier les pêchés de la communauté. On attrape le vilain qui viole dans les ruelles sombres, et on continue de violer tranquillement chez soi et d’envoyer chier les victimes de viol si elles ont le malheur de ne pas correspondre à la chaste et pure victime imaginaire.

Ainsi, en croyant nous unir contre l’adversité, nous nous lions dans la complicité.

(1) « le chat » parce qu’il traquait longuement ses victimes et que s’il était surpris par un imprévu, il s’enfuyait dans la nuit sans faire aucun bruit. Merci pour l’image romantique du viol et du violeur que nous vendent les médias…

(2) Le fantasme du « chat » était, en gros, de séduire une femme en la violant. Qu’elle dise non non au début et qu’elle dise oui oui à la fin. C’est, qu’on le veuille ou non, une vision du sexe extrêmement répandue, que les médias et la culture nous vendent comme romantique.

 

A lire aussi:
Les Violeurs
Les victimes coupables, ou Yaka et Yakapa au dur pays de la réalité
Les aventures de Yaka et Yakapa: petit guide anti-viol

14 réflexions au sujet de « Viol: la faute aux violeurs »

  1. La lancée féministe revient au premier plan ^^

    « La femme pure et chaste petite chose, l’homme prédateur et esclave de ses pulsions. »
    À propos de questions qui composent, on se sent près à embrayer, comme Hypathie, vers l’omnivorisme :p

    La ruelle sombre et le parking…mais d’où viennent des mythes pareils ? On y croit un peu, mais dès qu’on y pense…par exemple, une chose qui me surprend, en particulier, c’est qu’il n’y a rien de moins discret que ces endroits, où n’importe qui peut passer.
    Je crois que ça vient pas mal des films. V pour Vendetta, Spiderman ont joué sur ces idées-là, les ont perpétuées. En tout cas, l’art est doué pour trouver beau et sensible de lier des idées. La peur, c’est la peur du noir, de l’inconnu, de l’arme – bah, hop, on va prendre ces trois éléments et en faire un viol bien réaliste, c’est beau et ça fait plaisir à Lafâme de se voir reconnue !
    Enfin, je parle des films, on peut aussi songer à la littérature de bas rayons, à certaines productions cinématographiques (pour changer le non en oui), aux médias (plus de peurs, plus de sensation).

    Question : et si le viol était aussi lié à la peur du râteau ?
    Ainsi, lavées à grande eau les fausses raisons contingentes qui motivent la perverse femme à répondre non alors qu’au fond d’elle, l’homme pourrait bien lui plaire, le violeur, homme rétablissant la nature, la vérité des rapports, alors que depuis le courtois moyen-âge des générations de précieuses l’ont engluée dans des manières de cour qui gênent tout ce charmant commerce, permet à la femme d’atteindre à la même extase originelle, d’avouer cette vérité des profondeurs : elle avait envie, non pas du viol, mais de la sincérité.
    Épique, non ?

  2. Tu as raison de dire qu’on est pas loin de l’omnivorisme. En fait, quand on parle d’une discrimination, on se retrouve très souvent proche d’une autre ou de plusieurs autres.
    Le viol est lié à la peur du râteau dans le sens où les hommes, non seulement vivent mal les refus des femmes, mais ne les comprennent pas, et qu’on les éduque un peu avec l’idée qu’une femme qui dit oui pense non, que le sexe c’est sale pour les femmes et que donc de toutes façons forcer l’autre fait partie de la sexualité normale. C’est d’ailleurs quelque chose qui est en trame de fond derrière les mythes sur le viol. Quand je parlais de « respect du non », en fait ce respect n’est pas absolu, c’est un peu plus compliqué.

  3. Le début de cet article m’a furieusement rappelé une volée de bois vert qu’un petit apprenti fanasciste m’a balancé en pleine gueule il y a quelques années sur un forum quand je tentais d’énumérer ce qui pouvait bien expliquer l’état ou les agissements d’un pédophile pour orienter des soins… Je n’avait que des insultes hallucinantes de rage entrecoupées d’arguments à la « c’est qu’un taré, une ordure, le mal absolu, il sait parfaitement ce qu’il fait, faut pas le soigner, il est juste comme ça »… Rien que cette réaction sur-exagérée était fascinante :)

    Sinon le sujet du viol en lui même, je trouve qu’un trop souvent grand oublié de ce triste sujet, bien qu’il soit de nature assez délicat (à « établir »), c’est le viol conjugal. Un tabou s’il en est (parmi les autres tabous…)

    Tabou suprême dans certains cercles, mais qui revient un peu sur le devant de la scène (pour de mauvaises raisons sensationalistes et bassement commerciales), c’est tout ce qui tourne autour des ordres religieux et, semble-t-il, la main invisible du vatican sur tout ça.
    Je recommande le documentaire plutôt honnête d’Amy Berg « Délivrez-nous du mal » sur le « cas » du père O’Grady, et cet acharnement à ne rien voir, ne rien dire, ne rien aider par toute la « profession »…

  4. Le viol conjugal il y aurait beaucoup à en dire. Je me souviens à ce sujet de cet article écrit sur le post en réaction à une opinion lamentable de Bruno Gollnish sur le sujet: http://www.lepost.fr/article/2011/07/01/2538591_viol-conjugal-quand-gollnish-nous-livre-sa-vision-de-la-femme-ca-derape.html

    L’article original (sur le blog de bruno gollnish) a disparu.

    Rien que le titre était sexiste: « viol conjugal » entre guillemets (genre c’est pas vraiment un viol). On avait droit aux foutaises habituelles que contredisent les statistiques: les femmes se plaignent de viol alors que c’est pas vrai, etc. Et cerise sur le gâteau, la référence magique au « devoir conjugal »…

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  7. J’avais déjà narré cette anecdote chez Valérie, mais elle est plus pertinente ici semble-t-il.

    Au cours d’une pause durant ma première relation sexuelle, jeune et nigaud que j’étais (depuis, je suis devenu moins jeune), je demandai à ma partenaire si elle aussi, c’était sa première fois. Elle me répondit que non, qu’elle avait été violée une fois. Je l’ai serrée dans mes bras sans rien dire.
    Si j’avais su alors ce que je sais aujourd’hui, je lui aurais dit que ça ne comptait pas, que c’était bel et bien sa première fois, car j’étais son premier partenaire.

    • Ca me rappelle un article que j’ai lu sur un blog féministe: pour l’abolition de la virginité. La fameuse « fleur » dont on fait toute une histoire et qui n’existe que chez les dames (les messieurs n’ont rien à salir, selon l’idéologie patriarcale ils sont déjà sales à la base). Bon article, dommage je ne le retrouve plus.
      Merci pour l’anecdote triste et touchante.

  8. Le ressenti de viol est très différent selon les personnes et c’est ce qui fait de chacun de nous un violeur en puissance.

    Une femme m’a dit un jour qu’elle s’était sentie très humiliée parce que, des années auparavant, j’avais poliment repoussé ses avances étant alors amoureux de celle qui allait devenir ma femme. Qu’elle m’en avait détesté au point de me crever les pneus de ma voiture. Rien de sexuel donc, mais une violence par dépit.

    Ma femme m’a un jour traité de violeur, car j’ai été plus insistant auprès d’elle un soir qu’un autre. Personnellement je ne m’en suis jamais remis vraiment et cela a provoqué une crise de couple terrible avec adultère de ma part et désir de la quitter. Dans son histoire à elle, elle avait été violée avant que je ne la connaisse et a gardé une relation aux hommes difficile. Je suis aujourd’hui toujours auprès d’elle, depuis 25 ans, mais je n’ai toujours pas digéré cette accusation de viol me demandant si cela fait effectivement de moi un violeur ordinaire…

    • Je ne pense pas qu’on puisse vraiment affirmer que chaque personne soit un violeur en puissance. Par contre je pense que n’importe qui est capable du pire selon les circonstances, l’éducation, etc… dont le viol.
      Je ne pense pas qu’on puisse comparer le fait de repousser quelqu’un a du viol. A mon avis, c’est plutôt elle qui a un problème. Tu n’es pas responsable de la jalousie des autres… Bien sur ça n’empêche pas de les ménager mais tu ne leur appartiens pas, c’est parfois dur mais c’est à eux de faire un effort sur eux-même.

      Par rapport à ta femme, c’est difficile de faire face à une telle accusation, c’est sur. Mais culpabiliser n’est jamais la solution, je crois qu’il faut surtout essayer de communiquer un max. Je sais que ça fait très conseil bateau, mais bon. Ca te permettrait de mieux comprendre pourquoi elle t’a dit ça. Elle a pu se sentir effrayée ou humiliée par ton comportement, mais aussi des fois on dit des choses pour blesser l’autre quand on est en colère…

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  12. Bonjour, merci pour ce site passionnant.
    Je cherche actuellement des textes, des témoiniage, des démarches d’hommes essayant de se confronter au violeur qui est en eux (avéré ou potentiel) et qui essayent de décrypter les mécanismes psycho-sociaux, qui essayent de déconstruire leur masculinité.
    J’ai trouvé ceux ci :
    https://petravolta.files.wordpress.com/2014/12/et_si_pour_une_fois_on_s_y_mettait_vraiment.pdf

    http://triangle.ens-lyon.fr/spip.php?article297

    http://www.crepegeorgette.com/2013/10/09/virilite-stoltenberg/

    En connaissez vous d’autre sur la question ?
    J’ai l’impression que c’est un sujet vraiment difficile, j’aimerai beaucoup que les hommes organisent des réunion non-mixtes pour se parler de tout ça mais puis qu’ils fassent des comptes rendu, qu’ils expliquent, qu’ils ne laissent pas aux femmes seule expliquer et décrypter tout ce merdier comme s’ils n’y avaient pas leurs place.

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