Anarchie dans la colle

Comme je le disais dans l’article sur les critiques, il y a, contre le véganisme, une sorte de résistance au changement qui prend généralement la forme de moqueries sous lesquelles, exceptionnellement, perce une légère inquiétude face à une possible évolution de la société.

Mais généralement, le journaliste lambda qui rédige un quelconque torchon sur le véganisme ne va pas chercher à savoir ce qu’est vraiment l’antispécisme, il se contentera de le tourner en dérision en faisant passer les vegans pour de parfaits abrutis. Ca ne mange pas de pain, ça évite de se poser des questions, et en prime ça fait marrer les mangeurs de rillettes. Que demande le peuple? Des crétins qui refusent une bonne blanquette de veau et qui ne vont même pas au marineland, tout ça parce qu’ils s’imaginent que les vaches ont des sentiments humains, voilà une bonne source de rigolade.

 

Il y a aussi, comme je lai brièvement évoqué la fois dernière, des prises de position très virulentes contre le véganisme. Sans revenir sur le thème de la pureté et des incompréhensions autour du véganisme, si ces prises de positions proviennent souvent de milieux religieux, les pamphlets contre le véganisme sont particulièrement virulents dans certains sites se disant anarchistes.

 

Dans un précédent article, je m’étonnais que des anarchistes prennent violemment la défense de l’exploitation animale, alors que la philosophie anarchiste me semble complètement opposée à ce type d’organisation sociale, à l’exploitation institutionnalisée des forts sur les faibles. L’antispécisme me semble indissociable de l’anarchie: comment peut-on espérer abolir les hiérarchies sociales tout en continuant d’exercer le droit de vie ou de mort sur des êtres faibles? Je ne suis d’ailleurs pas la seule à avoir eu ce raisonnement puisqu’un peu plus tard j’ai découvert l’existence du véganarchisme.

Les véganarchistes considèrent les dynamiques de l'oppression comme étant structurées de manière interdépendante : du capitalisme, du racisme et de sexisme jusqu'à la suprématie humaine

 

Evidemment la première choses que l’on pense en voyant des anarchistes défendre leur bout de barbaque comme le premier beauf venu, c’est que les gens sont bien prompts à vouloir abolir les hiérarchies sociales quand ils sont situés en bas de ces hiérarchies, et que par contre ils tiennent baucoup à les conserver quand ils sont en haut. L’opression, c’est nul, sauf quand c’est moi l’exerce.

Ils semblent même tenir beaucoup plus à la domination qu’ils exercent sur les bêtes, que les journalistes dont je parlais plus haut. Puisqu’au lieu de se contenter d’en rire, ils prennent la défense du spécisme avec ferveur et dévotion, devenant de parfaits robots débiteurs de la pensée unique.

Et pourtant, on pourrait aussi y voir le signe d’une certaine évolution chez eux, qui n’a pas eu lieu dans le cerveau de tout le monde.

 

En repensant aux trois étapes d’acceptation de la vérité telles qu’elles sont brièvement évoquées par exemple dans Earthlings, je me suis dit que si les anarchistes s’en prennent si violemment à l’antispécisme, c’est aussi parce que, contrairement aux journalistes évoqués plus haut et qui sont dans l’acceptation de tout système d’oppression dicté par la norme sociale, ils entrevoient, même pour les moins intelligents d’entre eux, l’importance d’un système de pensée qui remet en cause la domination humaine.

Les trois étapes d’acceptation d’une vérité qui dérange sont ainsi présentées:

 

1- Ridicule

2- Opposition violente

3- Acceptation

Elles ont été définies ainsi notamment par Arthur Schopenhauer:

«Toute vérité franchit trois étapes. D’abord elle est ridiculisée. Ensuite, elle subit une forte opposition. Puis, elle est considérée comme ayant toujours été une évidence.»

La plupart des gens en sont donc à la phase 1, et arrivent parfois péniblement jusqu’à la phase 2. Les anarchistes en seraient déjà à la phase 2, et donc s’insurgent contre le véganisme sans prendre le temps d’en rire. La phase 3 n’est d’ailleurs pas loin puisqu’il y a de nombreux anarchistes vegans.

Malheureusement, les changements dans le monde ne viendront pas de ceux qui regardent passer l’histoire sans rien dire. J’ai beau me dire que l’opposition de certains anarchistes au veganisme montre que, d’une certaine facon, les choses avancent… Elles n’avancent pas assez vite. Il faut oublier la culpabilité stérile et avoir le courage d’avancer, l’esprit ouvert.

Anarchie dans la colle. Tant qu’il existera des maîtres et des esclaves, il n’y aura de liberté possible pour personne. Malheureusement, encore beaucoup ne l’ont pas compris et défendent un système d’oppression qui leur profite. Ils adhèrent à l’oppression et l’oppression colle à eux.

Pour changer la société, le meilleur et le plus simple est encore de commencer par se changer soi-même. Tant que les gens attendront que le changement vienne des autres, tant qu’ils exerceront leur petit pouvoir en espérant que le grand pouvoir tombe des mains des grands, ils seront coincés dans une société cynique.

Et tant qu’il existera ne serait-ce qu’un seul esclave dans le monde, personne ne sera libre.

6 réflexions au sujet de « Anarchie dans la colle »

  1. ça fait un petit moment que j’ai un onglet ouvert sur la page wikipedia Veganarchism pour me rappeler que je dois absolument lire le pamphlet de Brian A. Dominick dont il est question.

    Perso, ce qui me choque encore plus que le fait que tous les anar ne soient pas vegan (ça me semble tellement logique d’être véganarchiste !), c’est cette violence contre l’antispécisme. J’attends des anar un peu plus d’ouverture d’esprit que ça. Je trouve cette violence encore plus impardonnable venant d’anarchiste que de l’individu lambda qui n’a jamais réfléchi aux concepts de domination et d’exploitation.
    Mais bon, je traine pas non plus particulièrement avec des anar, donc ça me perturbe pas dans ma vie quotidienne. ^^

    • C’est vrai… Le refus de reflechir et de remettre en question des normes sociales peut etre tres virulent chez des gens supposes etre idealistes et vouloir changer la societe. 

  2. J’ai changé d’avis au sujet de l’antispécisme grâce à l’action végan à St Imier, qui a provoqué beaucoup de débats sur un sujet jusque là occulté,
    En fait ce sont les « contre arguments » des carnistes qui m’ont le plus fait réfléchir: dire qu’il serait normal d’opprimer, torturer et tuer des animaux pour le plaisir des humains, parce qu’ils seraient intellectuellement moins performants. ça rappelait trop la logique du système capitaliste, qui justifie toutes les injustices sociales en affirmant que les prolos méritent d’être exploités par les élites, plus intelligentes et cultivées; qu’il est normal de maltraiter les handicapés mentaux, pour les mêmes raisons, de moindres performances intellectuelles et créatives. Bref l’anti antispécisme s’appuie principalement sur des notions de méritocratie – ce qui est totalement incompatible avec les fondements mêmes de l’anarchisme.
    Bref je partage le point de vue développé par cet (excellent) texte, bien que je ne veuille pas opposer attitude personnelle et lutte collective, ce sont deux choses complémentaires, simple question de cohérence.

  3. Etant un anar, pour répondre très simplement je dirais que nous sommes ouvert à énormément de choses, sans pour autant être d’accord avec tout, chaque anar à sa vision, son idée de l’anarchie et c’est ce qui fait notre diversité. La plupart des anarchistes sont végétariens, certains végétaliens et d’autres vegan, nous sommes donc, de manière générale, sensible aux thèmes de l’anti-spécisme, toutefois, là où j’ajoute un bémol c’est pour cette phrase là « L’antispécisme me semble indissociable de l’anarchie: comment peut-on espérer abolir les hiérarchies sociales tout en continuant d’exercer le droit de vie ou de mort sur des êtres faibles? »
    Et bien c’est très simple, être ouvert d’esprit et prompt à la critique constructive sont des traits de personnalité qu’il vaut mieux cultiver dans le milieu anar, et la raison pour laquelle la majorité des anars est mal à l’aise vis-à-vis de l’anti spécisme, voir contre (même s’il n’existe aucun consensus sur la question), c’est justement parce-que l’anti spécisme est une nouvelle forme de lutte « morderne », c’est à dire qui n’a jamais fait partie de l’idéologie et des formes d’action de l’anarchisme, et donc la majorité des anars répondront (un peu) cyniquement que c’est une chose louable de défendre les animaux, mais qu’ils y a des injustices faites à vos semblables (Les humains, en l’occurrence les plus démunis) plus importantes que  » le droit de vie ou de mort sur des êtres (Des animaux, pas vos semblables) faibles ».
    En clair il s’agit pour les anarchistes de rappeler que la lutte se fait avant tout pour l’émancipation et le progrès social et contre les Etats oppresseurs, et que l’anti spécisme est intéressant, source de savoir-vivre et de tolérance mais à reléguer au second plan, au côté « culturel » et non pas « militant » du milieu.

    • On pourrait appliquer la même logique à d’autres luttes, comme le féminisme. Certains d’ailleurs ne s’en privent pas.

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