journal de vrai confinement jour 7

TW : mention de suicide, dépression, scarifications.
Autre avertissement : je vous préviens, hors de question que je me relise.

Dès le premier jour de confinement, je n’en pouvais déjà plus de vos journaux de confinement. Je me disais que pour moi, ça allait surement être très difficile. Ça m’agaçait de voir les autres jouer les ermites éclairés, reclus dans leur tour d’ivoire. Ça m’agaçait de les entendre déballer toute leur grande philosophie, alors que tout ce qu’ils avaient que je pouvais envier, c’était une santé mentale solide, et qu’ils ne s’en rendaient même pas compte. Ça m’agaçait de les imaginer écrire tranquillement leur journal devant un bon thé chaud, dans le silence feutré de leurs appartements (ou pire, de leur maison!) pendant que je passais mon temps à courir après mes gamins pour tenter de nettoyer au fur et à mesure qu’ils salissaient. Ça m’agaçait quand ils se plaignaient, alors que franchement c’était pas si mal pour eux, non ? Ça m’agaçait encore plus quand ils ne se plaignaient pas, quand ils prenaient la chose avec sagesse, ça m’énervait de voir comme ils le vivaient bien. Et bien sur, une petite voix me soufflait parfois à l’oreille que je n’étais pas à plaindre, qu’il y avait des situations bien pire que la mienne. Ça me ne faisait aucun bien.

Je me disais que pour moi, ce serait difficile. A vrai dire, je ne pensais pas que ça le serait à ce point-là. J’ai essayé de me dire que ça se passerait bien. Quand j’ai compris que ce n’était pas le cas, je me suis accrochée. Et j’ai essayé de remonter la pente. Mais j’ai glissé jour après jour. Un pas en avant, trois pas en arrière. Peu à peu, malgré tous mes efforts, j’ai perdu pied.

Je ne sais pas ce qui s’est passé. Il y a quelque jours encore, le psychiatre m’a demandé de lui expliquer ce qui avait été si difficile pour moi, lors du confinement. J’avais envie de répondre : Mais tout ! Tout était difficile. Quand on me demande pourquoi le confinement était si dur pour moi, j’ai envie de dire : mais enfin, vous étiez là, non ? Vous n’avez pas senti, pas vu, pas vécu ?

Tout était difficile. Tout était morne, et sombre et triste. Dehors, dans la rue, les gens portaient un masque ou pas, mais on voyait bien qu’en dessous, ils faisaient tous la gueule. On changeait de trottoir quand on croisait des gens. On n’osait plus se dire bonjour. Les gens s’épiaient les uns les autres du coin de l’œil, de loin. Se critiquaient les uns les autres, se balançaient même aux flics. Untel fait un peu trop son jogging. Untel aurait organisé un barbecue. Les parcs se sont mis à fermer les uns après les autres, alors les gens déambulaient dans les rues, sans trop savoir ou aller, la mine sombre et souvent suspicieuse. Devant les supermarchés, on faisait la queue longtemps pour tenter d’aller attraper trois paquets de pâtes dans les rayons qui se vidaient, et quelques légumes insipides venus de l’autre bout du pays. Finis, les petits marchés au soleil, où on se promenait davantage qu’on n’achetait, où l’on mangeait les fruits des yeux. Place aux grandes surfaces aseptisées, qu’on soupçonnait pourtant d’être des nids à microbes.

J’ai vu une caissière qui pleurait parce qu’elle avait peur de tomber malade et de contaminer sa famille. J’ai vu les gens se ruer sur les paquets de farine, et beaucoup d’autres critiquer ceux qui se ruaient sur les paquets de farine. J’ai vu les gens se reprocher tout et n’importe quoi. Quand on portait pas de masque, on était un danger ambulant, mais quand on en portait un, on l’avait surement fauché dans un hôpital. Je vous jure, au début c’était ça.

Et puis la mort planait. J’ai eu la chance de ne pas perdre de proche, mais j’ai entendu les témoignages de ce qui se passait dans les hôpitaux, dans les maisons de retraite surtout. On a laissé des gens mourir, juste parce qu’ils étaient vieux. J’ai même pas envie d’y penser. Mais j’y pense.

Et puis le confinement, enfin. Je veux dire, le confinement en soi. Tourner en rond, littéralement. Faire le tour de son bloc d’immeubles. Essayer de penser à autre chose. Je me souviens d’un homme qui faisait les cents pas sur son balcon. D’un voisin qui dansait à se fenêtre, en mettant de la musique très fort. Je suppose que l’un dans l’autre, les gens essayaient d’être heureux. Mais moi, je n’y arrvivais simplement pas. Je n’y arrivais plus.

Bien sur, avant ça, tout n’était pas rose. J’avais des moments difficiles. Mais j’avais trouvé une sorte d’équilibre. Et quand ça n’allait plus, je prenais un moment pour moi, j’allais marcher dans un grand parc, m’asseoir sous un de ces arbres centenaires que j’aime tant, et j’écoutais les oiseaux. Je ne remplissais pas d’attestation, personne ne me surveillait ni ne me soupçonnait, et j’allais où je voulais. C’était dur, la vie, pour moi, j’étais en dépression, quand même. Mais après ce bol d’air, je me sentais mieux. Je pouvais prendre soin de mes enfants, la vie reprenait son cours, tant bien que mal.

Un jour il n’y eut plus de parcs, plus de promenades, plus de bouée de sauvetage. Les enfants aussi devenaient insupportables à force d’être enfermés. Le monde s’affolait autour de nous, et nous-mêmes devenions fous.

Je me souviens que ce qui était particulièrement difficile, c’était que nous attendions quelque chose, mais nous ne savions pas quoi ni quand. J’avais une vague idée de pourquoi on était confinés, mais il semblait, d’aprèsles informations que j’arrivais à glaner, qu’il n’y avait pas vraiment de fin possible à la situation. On ne savait pas ce qu’on attendait. La fin de l’épidémie ne semblait pas de l’ordre du possible, mais vraisemblablement, nous étions enfermés en attendant quelque chose. Sans doute, ça prendrait des mois. J’étais même pas sure que ça finirait. Et plus je sombrais dans la dépression, et plus je me disais que cette vie-là n’avait aucun interêt. A vrai dire, j’avais déjà eu du mal à apprendre à aimer la vie d’avant, la vie normale. Je l’avais apprivoisée. Mais cette vie-là, c’était pas une vie. C’était à peine de la survie, et ça ne m’intéressait pas. Et ce semblant de vie, je n’en voyais pas le bout. N’y aurait-il eu les enfants, je pense que je me serais arrêtée là. Je ne sais pas comment, mais j’aurais bien trouvé un moyen. Quelques-uns auraient été tristes, et puis leur vie aurait continué sans moi.

Mais pour mes enfants, il fallait que je tienne bon. Alors, je cherchais des solutions. Et je n’en trouvais pas. Je perdais pied peu à peu. Je pleurais toute la journée. Je ne dormais plus.

Un jour, les enfants étaient chez ma mère, et mon amoureux est parti pour les coucher. Je me suis retrouvée seule dans l’appartement. J’étais comme dans une bulle, dans une douleur qui me coupait de la réalité. Je me suis dit que c’était une drôle d’idée de me laisser seule dans l’état ou j’étais. J’ai fouillé dans une de mes trousses, j’ai pris sorti la lame de mon cutter, et j’ai posé la pointe acérée contre la peau tendre de mon bras. Ca faisait une drôle de sensation piquante. Et puis, conscenscieusement, mais sans vraiment comprendre ce que je faisais, je me suis scarifiée.

Oh, pas pour mourir. Un mois après, les cicatrices ne se voient presque plus. Mais j’avais pourtant le sentiment que, quand le sang perlait sur ma peau, j’écrivais quelque chose qui resterait toujours, et qui était de toutes façons en train de se passer. J’avais une petite voix qui me disait : mais qu’est-ce que tu fais, arrête, tu es folle. Et une autre qui me soufflait : ces quoi, ces petites égratignures de rien du tout ? Elles ne sont pas à la hauteur de ta douleur. Tu peux faire mieux que ça.

Temporairement, j’ai repris pied, et je crois même que suis allé me mettre du désinfectant. Puis je me suis rendue compte que je n’avais pas mangé et que j’avais faim. Je suis allé dans la cuisine, j’ai sorti quelques carottes, et mon couteau le plus affuté. Et je me suis scarifiée à nouveau. Je n’arrivais plus à m’arrêter, et j’avais le sentiment que, si les blessures étaient superficielles, c’était parce que c’était la première fois. Cette impression me reste. Je sais que si je recommence, j’irai plus loin et plus fort.

Je n’ai pas compris pourquoi je faisais ça. Après, j’ai essayé de me l’expliquer. Quand je regardais mon bras gauche charcuté, j’éprouvais, mêlé à la tristesse, une sombre satisfation. Ma douleur était là, gravée au couteau. Je l’avais écrite sur ma peau, parce que, moi qui suis si à l’aise avec les mots, j’étais à court de vocabulaire. Je ne savais plus dire ma douleur, elle était au-delà des mots. Mon entourage, habitué à m’entendre me plaindre, et à m’ignorer, ne pouvait plus rien savoir de ce qui se passait en moi. Je disais « je vais mal », mais personne n’entendait. Je disais : je vais VRAIMENT mal. Personne n’entendait mieux. C’est un des drames de ma vie, crier dans le vide. Parfois je rêve que je hurle, et qu’aucun son ne sort de ma bouche. Je m’éveille de ces cauchemars dans une détresse indicible.

Et puis, la douleur. Cette douleur sur ma peau me ressucitait. Ressentir autre chose que la souffrance morale, ça me faisait du bien, même si c’était une autre douleur. En fait, je crois que ça ne faisait pas vraiment mal. Je ne me souviens pas m’être fait mal. Je me souviens m’être dit que je me faisais probablement mal, et que je ne devrais pas faire ça, mais je ne me rappelle pas d’avoir ressenti quelque chose de vraiment désagréable. Et pourtant, je goûtais chaque sensation, je m’observais, attentive comme seuls les sont les scientifiques et les jeunes enfants. Ca fait quoi, si je me coupe la peau avec un cutter ? Quelle est la couleur de mon sang ? Est-ce que ça fait mal ? Et le mal, c’est quoi ? Je ne savais plus rien.

Encore aujourd’hui, je n’arrive pas à me défaire de cette sorte de joie sombre que je ressens quand je regarde les cicatrices. Elles ne sont pas grand-chose, mais je les vois. Je n’ai pas du tout envie de recommencer, mais j’en ai peur. Parce que, toute cette douleur invisible, c’est insupportable. Il faut qu’elle se voie. Qu’importe si les gens me jugent faible, folle à lier ou stupide, il faut qu’elle se voie.

Les autres n’ont rien remarqué. Et pourtant ça a fini par se voir un petit peu. J’ai avoué. J’ai dit une enième fois que c’était trop dur, que je n’en pouvais plus. Mais je ne savais pas quoi faire.

C’est bizarre quand même, la vie. Je ne supportais pas l’enfermement, alors me voici enfermée. Pour de vrai cette fois. Je suis en quarantaine à l’hôpital psychiatrique et je n’ai pas le droit de sortir. Aucune sortie, rien. Un vrai confinement. Et maintenant moi aussi je peux jouer les ermites éclairés dans ma tour d’ivoire, je n’ai pas d’enfants après qui nettoyer, et assez de médicaments pour endormir un cheval. La première fois, le psychiatre m’a dit que c’était une dose enfant, et j’ai dormi seize heures.

Alors voilà mon journal de confinement. Il arrive après tous les autres. Il est surement pas très drôle à lire, et j’ai une boule dans la gorge en l’écrivant. Mais c’est surement déjà mieux que de m’enfoncer un couteau de cuisine dans le bras.

13 réflexions au sujet de « journal de vrai confinement jour 7 »

  1. Hey, c’est bizarre comment ça me touche d’apprendre combien tu galères. On se connaît pas, juste moi j’avais inhalé ton blog d’une traite à un moment de ma vie où tes textes résonnaient le mieux avec des piles de questions que je trainais, et j’ai énormément appris et muri en quelques semaines. Certes l’internet (et le monde) est vaste, et ç’aurait pas été toi, ç’aurait été quelqu’un d’autre, mais là ç’a été toi, du moins ton travail, et du coup… t’as une petite place dans ma vie quand même. c’est comme ça!

    Du coup je crois que je tiens à toi en quelque sorte??

    J’espère que tu vas arriver à sortir de ce gouffre là. J’espère que tes proches ont percuté que tu avais sérieusement besoin d’aide et qu’ils sont là pour toi.

    J’ai jamais connu l’HP mais les petites voix, je les connais, en tout cas elles ressemblent aux miennes. Là je vais bien, mais je me souviens quand t’es dedans, de comment c’est dur de seulement imaginer qu’un jour ça ira mieux, de comment c’est même pas à l’ordre du jour tellement l’urgence c’est juste arrêter de souffrir.

    Donc, bon courage

  2. « Quelques-uns auraient été tristes, et puis leur vie aurait continué sans moi. »

    Je me suis parfois dit ça, je crois que J. et C., des personnes dont pourtant je n’étais pas spécialement proches, mais que j’appréciais, ont dû penser la même chose.

    Alors oui la vie continue, mais elle ne continue pas pareil. J. et C., qui ne se connaissaient pas mais avaient sans doute en commun une douleur devenue insupportable, ont décidé de partir, à environ un an d’écart.

    Je ne leur en veux pas, parce que je comprends leur douleur.

    S. est partie aussi, ça n’était pas un choix. Un chauffeur qui n’a pas vu le feu rouge l’a renversée.

    Tous les trois étaient jeunes, en tout cas par rapport à moi.

    On peut pas continuer comme avant après ça. On continue avec des cicatrices, avec une jambe qui traîne…

    En fait, je sais pas ce qu’on appelle « continuer », ça ne fait plus vraiment sens pour moi dans ces cas-là.

    • Est-ce que c’est le même J que celui que je connais?
      Après j’en ai pas parlé ici mais je pense aussi à mes enfants, c’est pour eux que je continue, parce que c’est pas pareil. Je pense pas qu’on se remette jamais vraiment de perdre une mère quand on est petit, surtout comme ça. En tous cas, ce n’est pas ce que je veux pour eux. Depuis que je suis mère, la questions du suicide se pose différemment pour moi.
      Mais je sais aussi que, même après les pires épreuves, on peut réapprendre à sourire.
      La vie trouve toujours son chemin. Si on ne trouve plus de sens à la vie, je pense que le mieux est de se faire aider, accompagner par des professionnels bienveillants. On en a pas toujours la force, mais ça aide.

      • Oui, évidemment qu’on re-sourit, on sourit autrement…

        Je ne suis pas sûre que ce soit le même J.
        Ce serait une drôle de coïncidence (enfin si l’on peut utiliser le mot « drôle » dans un contexte comme ça…).

        Les professionnel-le-s bienveillant-e-s….oui….et accessibles (financièrement, et « temporellement » si je puis dire)…ça ne court pas toujours les rues, c’est le souci…

  3. Tu nous saoules avec tes gamineries ! Arrête de te plaindre en permanence. Tu es une vraie cassos, tu es en HP, tu te scarifies, tu fais de la merde et tu oses donner des leçons aux gens sur ton blog et sur twitter. C’est scandaleux ! En plus, tu te permets de faire deux gamins (les pauvres). Après ça, tu viens donner tes leçons de féminisme, de vie aux gens alors que tu fais n’importe quoi dans la tienne et que tu n’es pas capable de faire des gamins et de les assumer. Sérieux, tu as le droit d’être malade mais ne vient pas faire la morale aux gens, c’est déplacé.

    • Bonjour cher lecteur fidèle,
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      Cordialement, j’espère que nous pourrons faire affaire!
      Excellente lecture à vous.

    • Personnellement je m’inquiéterais surtout pour la santé mentale d’une personne capable d’écrire un tel commentaire de pure haine gratuite sous le post d’une personne qui exprime sa souffrance.
      (Sur son propre blog que personne ne vous oblige à lire, encore moins à commenter)
      Donner des coups de pied dans le bide des gens qui souffrent est-ce drôle ou est-ce l’attitude de tarés ?
      Vous avez deux heures.

      • Je pensais à ça tout à l’heure, je pense qu’y a quand même beaucoup de souffrance dans la vie des personnes qui viennent déposer ce genre de commentaire. Par quoi ils doivent passer pour en arriver là? En plus, ça ne doit pas les soulager beaucoup…

    • C’est vrai quoi, n’importe qui fait des enfants de nos jours.

      On devrait vraiment interdire aux normopathes de faire des enfants….!

  4. J’ai fait un rêve récemment ou je hurlais des choses a ma mère et aucun son ne sortait de ma bouche. C’était comme si j’étais sous l’eau et qu’au lieu de ma voix sortaient des bulles. C’est horrible comme sensation. Ca me met en colère.
    Tu as beaucoup de courage, et lire ton combat donne de la force pour avancer. Take care xx

  5. Salut,

    J’espère que tu vas mieux. J’espère qu’avec le déconfinement, tu pourras retrouver ton équilibre, si ce n’est pas encore fait. Même si c’est dérisoire, je te souhaite bon courage pour surmonter ta souffrance.

    J’aime te lire et suivre tes réflexions, et je reviens de temps en temps sur ton site pour pêcher tes nouveaux billets (je ne suis pas sur Twitter). Parfois, il y en a, et je suis content, parfois non. J’imagine que si tu te suicidais, je ne le saurais pas : je me dirais juste que tu fouettes d’autres chats.

    A bientôt !

  6. Courage Lauren ! (et bon anniversaire, il me semble que c’est dans ces eaux-là…) Si tu es capable d’avoir aussi mal, tu as aussi des ressources en toi qui sont à la hauteur, j’en suis certaine. Merci d’exister, tu sais, ça rend le monde un peu plus vivable pour les autres.
    Comme on dit en Amérique du Nord : lâche pas la patate !
    Peace & patatten

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