Ses dernières volontés

Chers amis zombifiés,

Voici une réclame trouvée sur l’excellent « blogue » de l’hippopotable

(Sur lequel je vous conseille d’aller immédiatement perdre quelques précieuses minutes, heures ou semaines)

source: l’hippopotable

 

 

Cette publicité prouve que les animaux veulent bien être égorgés, découpés en morceaux, cuits et mangés, pour peu qu’on utilise du matériel de qualité pour cela.

J’ai envoyé cette image au blog Suicide Food, qui recense un maximum de publicités dans cet esprit, ce qui est plutôt dérangeant.

 

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Suicide Food classe ces images (ou parfois vidéos) selon leur caractère plus ou mois malsain, avec des notes allant de une à cinq cordes (pour se pendre). Si vous avez vraiment envie de péter les plombs, vous pouvez tout de suite vous diriger vers le pire du pire, les publicités ayant obtenu 5 cordes. On y trouve des monstruosités alliant généreusement le gore à des formes macabres de perversion sexuelle, catastophiques fantasmes morbides issues de cerveaux dégénérés probablement dangereux pour la société et pour eux-même, et qu’il faudrait enfermer d’urgence. Les cadavres d’animaux sont parfois mis en scène de façons, semble-t-il, supposées susciter le désir sexuel. Pensées spéciales pour le canard à foie-gras en porte-jaretelle et la dinde prostituée pour thanksgiving, sans oublier l’oiseau mort et décapité attendant le carnivore dans une pose lascive, image dont l’horreur est accentuée par le rose de la peau que l’on sait froide et cadavérique. La signification symbolique de l’absence de la tête n’aura pas échappé aux plus perspicaces d’entre vous qui ne seraient pas encore tombés dans les pommes.

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Ces publicités s’adressent probablement à des gens qui ont débloqué à la suite d’un mélange explosif de malbouffe et de frustration sexuelle. D’autres scènes orgiaques exposent le masochisme imaginaire des animaux de boucherie qui n’hésitent pas, pour le plaisir du consommateur, à se découper, se hacher, se jeter dans le feu, se rôtir vivants, s’attacher, se moudre, se trancher, se laminer, et toutes sortes de joyeusetés morbides, tout en exposant leurs corps dans des mises en scènes évoquant, subtilement ou clairement comme ici, les représentations sexualisées de la femme.

 

Suicide Food a également fait l’objet d’un billet sur l’excellent Sociological Images, article judicieusement nommé Easying Omnivore Guilt.

Le mystère de la viande humaine

Dans un précédent article, j’ai abordé le sujet de la viande de chat et de l’étrange tabou qu’elle suscite.

Il y a évidemment une viande qui est encore plus taboue que la viande de chat, c’est la viande humaine.

D’ailleurs, je choisi délibérément de parler de « viande humaine » et pas d’ « anthropophagie » car j’estime que ce n’est probablement pas une viande si différente de la viande de vache ou de chat. Que la consommation de viande humaine porte un nom spécifique, c’est une particularité culturelle qui tient peut-être en partie à notre habitude d’humains de toujours regarder notre nombril.

La viande humaine est taboue sans qu’il y ait besoin de le démontrer. Manger de l’humain c’est mal « pour des raisons d’éthique », disent les gens sans avoir besoin de préciser ce qui n’est pas éthique dans le fait de manger de la viande humaine.

Pourtant, ce n’est pas forcément évident d’expliquer en quoi manger de la viande humaine n’est pas éthique, par exemple à partir du moment ou quelqu’un est condamné à mort (je suis contre la peine de mort, mais ceux qui sont pour ne considèrent pas nécessairement que manger de l’humain est éthique). Ou alors si quelqu’un meure d’accident, manger son cadavre pose peut-être un problème éthique, mais personne ne prend la peine de démontrer exactement en quoi, ce qui avouons-le, n’est pas évident tout de suite.

Cela me fait penser à une discussion sur un forum végétarien (vegeweb) où nous discutions du fait que donner la mort à certains animaux semble non-éthique, mais que certains puissent parfois se retrouver un peu désarmés quand il s’agit de le démontrer. Alors que je venais de faire remarquer que tuer un animal « conscient mais pas conscient de lui-même » est un sujet qui a fait couler beaucoup d’encre, et en essayant de résumer brièvement ce qu’en disaient par exemple Peter Singer et Tom Regan, qui divergent sur la question (non pas sur la question de savoir si c’est contraire à l’éthique, mais sur pourquoi et à quel point), quelqu’un fit une remarque très pertinente à laquelle je n’avais pas songé.

Je ne sais plus exactement en quels termes, mais il fit remarquer que les gens qui défendent la consommation de viande nous demandent souvent de justifier et d’expliquer en quoi il est mal de manger de la viande, ou en quoi il est contraire à l’éthique de tuer un animal dans telles ou telles conditions, alors qu’eux-mêmes ne sauraient pas forcément expliquer pourquoi c’est immoral de tuer un humain dans les mêmes conditions. Et pourtant, ce n’est pas plus moral à leurs yeux pour autant.

C’est d’autant plus intéressant que quelqu’un avait transmis l’objection suivante qui a un jour été faite à Peter Singer: si je tue un poisson, il va souffrir et mourir, mais si je ne le tue pas, il finira de toutes façons par mourir et peut-être dans des conditions plus douloureuses, donc qu’y a-t-il de mal à cela? Singer aurait alors hésité sur la réponse à donner. J’avais alors fait remarquer qu’on peut appliquer exactement la même logique au fait de tuer un humain d’une mort rapide, ce qui lui épargnerait les affres de la vieillesse, qui souvent tue lentement. Pourtant, personne ne trouve cela moral.

Mais ma réponse n’explique pas en quoi il est immoral de tuer un poisson ou un être humain. Elle ne fait qu’invalider le raisonnement tenu pour l’un en montrant qu’il est absurde si on le tient pour l’autre, alors que rien ne semble justifier ce « deux poids deux mesures ». Les humains n’aiment pas moins souffrir que les poissons.

Et de fait, j’ai réalisé que bien souvent, quand on défend le point de vue selon lequel tuer un animal est immoral, on ne fait que développer les raisons pour lesquelles tuer un animal est similaire au fait de tuer un être humain. Un documentaire comme Earthlings n’aurait pas une telle force si le narrateur ne rappelait pas, au début, que les autres animaux sont très semblables à nous sur beaucoup de points, des points essentiels qui importent davantage que les différences (ce n’est peut-être pas vrai pour tous les animaux, mais ça l’est pour au moins certain d’entre eux).

Et d’ailleurs, la faiblesse de ce raisonnement, c’est qu’on pourrait objecter que, finalement, il n’y a rien de mal à tuer des humains. C’est le raisonnement qu’ont pu tenir des gens comme le Marquis de Sade (voir dans les cahiers antispécistes: Sade antispéciste, où comment Sade s’appuie sur les ressemblance entre humains et animaux pour en conclure, non pas qu’il est immoral de tuer les animaux, mais qu’il est moral de tuer les humains).

Mais que vaut cette objection? Pour avoir lu quelques livres de Sade, je le vois plutôt comme un grand sophiste, maniant habilement la réthorique ce qui lui permet, via ses personnages, de justifier des actes immoraux par des raisonnements complexes. Des raisonnements qui souvent à mes yeux ne tiennent pas la route, mais qui peuvent aisément troubler la logique du bon chrétien, et le mettre dans l’embarras quand il voudra contrer ses arguments. Mais ça reste de la réthorique et je doute qu’il ait pu parvenir à croire lui-même à ses propres discours. Et qu’il y ait cru ou non, reste que son raisonnement ne s’appuie que sur la difficulté de prouver que tuer un humain est immoral.

Au passage, le raisonnement de Sade pour justifier de tuer les humains est exactement le même que va adopter toute personne de culture occidentale qui souhaite justifier aux yeux des autres le fait que manger de la viande de chat, de chien, ou de tout autre animal dont la consommation est taboue aux yeux des autres: « on mange bien du poulet, pourquoi pas du chat? ». Ca ne justifie rien, puisque rien ne justifie la consommation de poulet, sinon le fait que tout le monde le fasse.

De la même façon, Sade ne démontre pas en quoi il est moral de tuer des animaux (que tout le monde le fasse n’est pas une justification), et donc son raisonnement d’après moi ne tient pas la route. Mais je suis obligée d’admettre qu’il a pu m’arriver, de la même façon, de démontrer de façon satisfaisante que tuer un animal conscient n’était pas très différent de tuer un humain, mais sans prendre la peine d’expliquer en quoi tuer un humain est immoral. Et donc si on veut vraiment être rigoureux, mon raisonnement ne tenait pas la route non plus (que tout le monde pense que c’est immoral prouve-t-il que ça l’est?). Et pourtant, c’est une objection qui m’a très rarement été faite, et quand elle l’a été, c’était sur le ton de la plaisanterie, ou sans que l’on sache réellement si c’était ou non une plaisanterie.

Ma performance en barquette humaine.

Je pense évidemment qu’il est immoral de tuer un humain pour le manger, même si ce n’est pas forcément facile à démontrer. Mais je ne vais pas me fatiguer à me démontrer cela puisque quand j’aborde le sujet, chacun semble unanime sur le fait que tuer un humain est immoral.

Et pourtant… Est-ce si évident que ça? Pour moi oui, encore une fois. Mais pas pour tout le monde. Je n’ai malheureusement pas de chiffres sérieux à proposer, mais plusieurs de mes amis ont organisé, dans le cadre de la mobilisation pour les droits des animaux, des stands de dégustation de viande humaine. Il s’agit de dégustations gratuites de viande (qui est en réalité du simili-carné) présentée comme étant de la viande humaine. Hé bien, croyez-le ou non, en tous cas ils prétendent tous qu’environ la moitié des passants acceptent d’y goûter(1).

C’est étonnant car il y a un tabou important à propos de la viande humaine (qu’exploite d’ailleurs l’action-barquette).

D’ailleurs encore une fois, il y a une contradiction flagrante dans le raisonnement carniste. En effet, les carnistes considèrent pour la plupart d’entre eux, que tuer un animal est un acte immoral, mais que le caractère immoral de cet acte est annulé par le fait de consommer le corps de l’animal, ou du moins d’en avoir l’intention et que ce soit ce qui motive la mise à mort (car tous les animaux tués pour la viande ne sont pas consommés). D’ailleurs, quand on soulève une objection contre l’utilisation de cuir pour fabriquer des chaussures et de jolis sacs à main, il nous est toujours répondu: « mais on les tue pour la viande, alors on peut bien aussi utiliser la peau. »

Pourtant quand on critique la viande, il ne nous est pas répondu qu’on les tue pour la peau et que donc on peut utiliser la viande! (ce serait assez tragicomique, je trouve). Non, on tue pour la viande, d’ailleurs beaucoup de consommateurs de viande sont contre le fait de tuer les animaux pour leur fourrure. Pourtant, la viande répond au besoin de se nourrir tout comme la fourrure à celui d’avoir chaud l’hiver: elle comble ce besoin, mais on peut le satisfaire autrement, sans tuer d’animaux.

D’ailleurs une des objections les plus idiotes que j’ai entendues à l’encontre du végétarisme (un jour faudra que je fasse le top 10), c’est « mais si on les mange pas on sera obligés de les tuer ». Les tuer? Ho, les pauvres! Le fait de manger un animal transforme le « meurtre » cruel en « abattage » moralement neutre.

C’est plutôt l’inverse qu’on observe quand il s’agit d’êtres humains. Imaginez le procès d’un assassin, et que celui si se défende ainsi: « oui c’est vrai je l’ai tué… (exclamations dans l’assistance). Mais c’était pour le manger! Il faut bien qu’on se nourrisse non? Ne vous inquiétez pas, m’sieur le juge: j’ai bien fini mon assiette, je n’en ai pas laissé une miette. Et j’ai fait un abat-jour avec sa peau, comme ça rien ne se perd ».

Je ne pense pas que cette personne serait immédiatement relâchée, le juge décrétant « ha ben si c’est pour le manger, ça va alors. Vous m’avez fait peur, petit chenapan. J’espère que vous m’en avez gardé un morceau ».

Au contraire, le fait d’avoir dévoré sa victime serait une circonstance aggravante. Le motif de l’accusation passerait de meurtre à meurtre aggravé d’acte de barbarie (je ne suis pas experte en droit mais ça ne m’étonnerait pas). Et l’assassin passerait d’assassin à psychopathe barbare, malade fou dangereux à enfermer d’urgence, voire à lyncher si ça existait encore.

Je me rappelle ainsi d’un type qui rêvait de manger un autre humain et qui réussit à trouver un volontaire pour cela. Il fut condamné à une dure peine après avoir dévoré le cadavre de son étrange victime consentante, en commençant par le pénis. Pourtant, je trouve difficile de décider si c’était immoral ou non. Les animaux eux ne sont pas volontaires.

Cette contradiction me semble absurde. D’autant plus absurde que dans le premier cas, l’annulation du caractère immoral de la mise à mort par la consommation du corps est quasi unanime dans l’esprit des gens (seuls les végétariens détonnent, et encore certains continuent tout de même à trouver moins immoral de tuer un animal si c’est pour le manger). Alors que, franchement, qu’est-ce que vous croyez qu’une vache en a à foutre qu’on la tue pour la manger, pour faire des chaussures ou juste pour le plaisir de tuer des vaches? Qu’est-ce que ça change pour elle? Je ne pense même pas qu’elle comprenne le concept de viande.

Alors qu’un humain, bon. Certains semblent avoir de leur vivant des volontés par rapport à ce qui adviendra de leur dépouille. Même si d’un point de vue strictement terre-à-terre, qu’une victime de meurtre soit ou non mangée, pour peu que le tueur ne l’ait pas prévenue de ses intentions anthropophages, ça ne change pas grand chose à son malheur.

Barquette de viande humaine réaliste utilisée dans des mises en scène pour questionner la consommation de viande

En réalité, je pense que cela s’explique par le fait que manger le corps d’un autre être est vue comme un geste de domination totale. D’ou le fantasme étrange de pratiquer l’anthropophagie, et celui encore plus étrange d’en être la victime, qui pourrait être vu comme une forme suprême de masochisme.

D’ailleurs, quand on regarde les moches faits divers où il est question de meurtre suivi d’anthropophagie, les victimes sont souvent des femmes, objets privilégiés de soumission dans les fantasmes courants de la société partiarcale. Alors que dans les cultures qui pratiquaient le cannibalisme, il était, dans la plupart des cas, réservé aux hommes, mais les victimes étaient aussi des hommes, et pas n’importe quels hommes. En fait, on peut dire qu’il y a eu deux catégories de cannibales: ceux qui mangeaient leurs propres morts, pensant ainsi s’attribuer leurs mérites; et ceux qui mangeaient les ennemis tués au combat, ou les prisonniers.

Ainsi, les animaux étant tout en bas de la hiérarchie sociale, les tuer pour les manger n’est qu’un acte banal de domination, admis dans la société. Le même acte de domination exercé envers un autre être humain est considéré comme une très grave transgression sociale, et ce même si la victime est consentante (ce qui je te l’accorde, n’arrive pas tous les jours). C’est justement parce que c’est un traitement réservé aux bêtes que c’est si grave.

De même que ceux qui décrivent l’horreur du sort infligé aux juifs pendant la deuxième guerre, insistent sur cette ressemblance: ils étaient entassés dans des wagons à bestiaux… Comme des bêtes à l’abattoir… Sans se demander s’il est juste que des bêtes subissent ce traitement. Quelques juifs sont devenus végétariens après la guerre, comme Isaac Bashevis Singer. Mais beaucoup de gens ne font que s’indigner contre la transgression que représente le fait de faire subir à des humains un sort selon eux réservé aux bêtes.

Savent-ils exactement pourquoi il est mal de tuer des êtres humains? Personne ne leur a jamais demandé de le justifier.  Mais quelque chose me dit que si c’est mal pour eux comme pour moi, ce ne sont pas pour les mêmes raisons. Pour moi, l’holocauste n’est pas un « crime contre l’humanité ». C’est un crime contre plusieurs millions d’individus, c’est la somme de plusieurs millions de crimes. Je pense que si j’étais traitée comme on a traité ces gens, mes pensées n’iraient pas à l’humanité, à la civilisation, aux mathématiques, aux pyramides d’égypte,  où à d’autres choses sans rapport avec la vie et la souffrance d’êtres sensibles.

Qualifier l’holocauste de crime contre l’humanité pourrait donner un nouveau sens au mot humanité. Un sens… Plus humain. L’humanité comme une somme d’individus sensibles, qu’il faudrait chacun respecter. Mais je connais trop bien le concept d’humanité pour ignorer ce que « crime contre l’humanité » signifie réellement. Il n’y a pas de crime contre l’animalité. Il n’y a d’ailleurs pas de crime contre un être vivant, humain ou non, qui ait autant de gravité qu’un crime contre l’humanité. Car l’humanité n’est pas une somme d’individus sensibles, elle n’est qu’une construction de l’esprit qui n’a pas grand chose à faire des individus. Les humains représentent l’humanité, et non pas l’inverse. Les humains ne sont que des représentants d’un concept. Les animaux représentent eux un autre concept. La sensibilité des uns et des autres semble un sujet entièrement secondaire.

L’empathie a-t-elle le moindre rapport avec les raisons pour lesquelles les humains condamnent le meurtre et la torture d’autres humains? Il m’arrive malheureusement d’en douter.

 

 

(1) Certaines personnes à qui j’ai relaté l’expérience m’ont affirmé que si les gens sont si nombreux à accepter de manger de la viande humaine, c’est forcément parce qu’ils savent que ce n’en est pas vraiment. Cette objection ne tient pas la route: si les gens étaient si horrifiés que ça à l’idée de manger de la viande humaine, qu’est-ce qui leur permettrait d’être si certains que ce n’en est pas, comment en seraient-ils surs au point d’accepter d’y goûter? Vous arrivez devant un stand tenus par de parfaits inconnus, avec de la viande cuisinée et des barquettes très réalistes comme celle sur la troisième photo… Même si on peut supposer que les gens ont des doutes, même si je ne sais pas à quel point ils croient ce qu’on leur raconte, ça prouve au moins qu’ils ne sont pas si loin que ça de manger de la viande humaine. Simple question de norme sociale ?

Le destin des animaux

Après avoir abordé le mystère de la viande de chat et des diverses façons dont elle engendre ou non un tabou, et dont ce tabou est justifié, je voudrais revenir sur un élément de ce tabou qui est particulièrement révélateur de la façon dont l’animal est pensé dans la société.

D’abord un bref résumé des attitudes des gens vis-à-vis de la viande de chat. En simplifiant un peu (mais pas tant que ça), il y a deux catégories de réactions:

 

1) Cela ne me dérange pas de manger du chat, puisqu’on mange d’autres animaux.

2) Ca me dérange / C’est mal de manger du chat.

Elles-mêmes se déclinent en plusieurs sous-catégories:

1-a) Ca ne me dérange pas du tout de manger du chat

1-b) Ca ne me dérange pas de manger du chat, à condition de ne l’avoir pas vu vivant avant

etc…

 

2-a) C’est mal de manger du chat et il n’y a pas besoin de l’expliquer car tout le monde le sait

2-b) C’est mal de manger du chat parce que les chats sont fondamentalement différents des animaux que l’on mange (vaches, cochons, poules).

2-c) C’est mal de manger du chat parce que les chats ne sont pas élevés pour être mangés, mais si c’était le cas, ça cesserait d’être mal.

 

C’est sur cette dernière proposition que je souhaiterais me pencher.

Notons que 2-b et 2-c peuvent être regroupées en une proposition qui dirait que les chats ne sont pas faits pour être mangés. Mais quand quelqu’un justifie ainsi le tabou de la consommation de viande de chat, on ne sait pas s’il se réfère plutôt à 2-b, donc s’il pense que les chats ne peuvent pas être mangés parce que ce n’est pas dans leur nature; ou s’il se réfère à 2-c, donc s’il pense que les chats ne peuvent pas être mangés parce que ce n’est pas dans notre culture. Dans ce dernier cas, cela pourrait changer.

 

Je voudrais revenir sur 2-c parce que c’est une position que j’ai adopté quand j’étais plus jeune et que je mangeais de la viande. J’avais été scandalisée parce que j’avais appris qu’en Chine, on mangeait des chats et des chiens. J’avais discuté de cela avec des gens qui m’avaient objecté, à juste titre, que moi aussi je mangeais de la viande. Mais ce n’était pas pareil, soutenais-je, parce que les animaux que je mangeais étaient élevés pour être mangés, alors que les chats ne l’étaient pas. Je me souviens qu’un ami m’avait répondu qu’en chine, on élevait des chats et des chiens pour les manger, donc que c’était pareil.

Je me souviens avoir très mal encaissé cette discussion. J’étais à court d’arguments rationnels. On ne peut pas élever des chiens pour les manger ! Puis j’avais fini par admettre que ce n’était pas si mal que ça, mais seulement si c’était des chiens élevés pour être mangés et non pas des chiens ayant vécu comme animaux de compagnie. La pilule avait tout de même du mal à passer, mais je n’avais plus aucun argument. Seulement des sentiments…

Ai-je remis en question ma propre consommation de viande pour autant? Non.

 

Beaucoup plus récemment, après que j’ai cessé de manger des animaux, je me souviens avoir abordé avec une amoureuse des chevaux, qui aimait l’équitation, la question de la viande de cheval. Je sentais que la viande de cheval n’était pas un sujet auquel elle aimait penser. Sa position sur le sujet tenait en une phrase: Elle ne trouvait pas immoral la consommation de viande de cheval, mais à condition qu’il s’agisse de chevaux élevés spécifiquement pour cet usage. Je ne compris pas pourquoi, et je lui demandais de développer. Mais elle fut incapable de me dire le pourquoi de sa position. « Je ne sais pas », me répondit-elle. (Si je me souviens bien, je lui avais pas dit que j’étais végétarienne, ce qui permet parfois d’avoir des discussions plus posées). J’insistai un peu, mais je ne pus pas avoir plus de précisions… Si ce n’est qu’elle ne trouvait pas si moralement neutre que cela d’élever des chevaux pour les manger, puisqu’elle-même n’en mangeait pas. Mais tant qu’ils étaient élevés pour ça, ça allait.

 

Je me rappelai alors que, bien des années plus tôt, ma position avait été la même en ce qui concerne la viande de chien et la viande de chat.

http://t1.gstatic.com/images?q=tbn:ANd9GcSzYt9wX7eQ_EIDzvH-22bV_0ZswjtrcSjiYlbfeDlstCrXfGAY

Image tirée de marksdailyapple.com, où l’auteur justifie la consommation de viande de cheval par le fait que « les autres animaux aussi sont intelligents et ont des sentiments ». Etrange quand on y pense…

 

 

Etant maintenant végétarienne, je peux désormais penser à ce genre de problèmes d’une façon nouvelle, dénuée de culpabilité. Etre végétarien permet de réfléchir quasi objectivement aux problèmes de la viande. Les gens qui mangent de la viande n’aiment pas trop en parler, ni y penser. A chaque fois qu’on aborde le sujet, on sent qu’ils sont mal à l’aise et ils sautent souvent sur la première occasion de passer à autre chose. Si je n’avais pas été végétarienne, je n’aurais surement pas pu écrire le long article d’hier sur la consommation de viande de chat !

 

Donc j’ai pu me souvenir assez clairement de ce que je pensais de la viande de chien, de la façon de l’obtenir et de la raison qui m’avait poussée à soutenir qu’il est mal de manger de la viande de chien, parce que les chiens ne sont pas élevés pour leur viande.

En fait au cours de la conversation, j’étais subtilement passé de la position 2b à la positon 2c. Au début, je pensais que les chiens ne pouvaient pas être mangés, un point c’est tout. Mise en face de mes contradictions, j’avais fini par passer à la position 2c: ils ne peuvent pas être mangés parce qu’ils ne sont pas élevés dans ce but. Tout simplement parce que même si 2c n’est pas logique, il recèle au moins un semblant de logique, alors que 2b est encore moins logique. Les chiens ne sont pas faits pour être mangés… Pourquoi? Par qui sont-ils « fait » ou « pas faits » pour un usage précis par rapport aux humains? Dieu? La nature? Une entité divine quelconque qui créé les animaux pour un usage précis? 2c est moins mystique, puisqu’elle répond: par l’homme. Les chiens ne sont pas faits pour être mangés par l’homme, puisque l’homme fait les chiens pour lui servir de compagnons, et les cochons pour lui servir de nourriture.

 

Bien sur je ne me serais pas satisfaite de cette réponse si je n’avais pas une profonde aversion par rapport au fait de penser aux façons de produire la viande. Si je me suis contentée d’un 2c, c’est parce que cela me permettait d’avoir reglé la question et de pouvoir penser à autre chose. Voilà malheureusement comment souvent, l’esprit humain fonctionne.

 

En analysant ce qui m’avait tellement indignée en imaginant que les Chinois mangeaient des chiens, un mot me vient à l’esprit: trahison. Les chiens sont nos amis, les emmener dans un abattoir pour les tuer, c’est les trahir. J’avais alors été obligée d’envisager que les animaux domestiques élevés pour leur viande subissent eux aussi une trahison. Mais je m’étais rassurée en me disant qu’ils n’avaient pas ce contact privilégié avec l’homme, qu’ils ne lui faisaient pas confiance.

Bien sur ce n’était pas aussi clair dans mon esprit que ce que j’énonce là. C’était flou et ça avait tout intérêt à le rester.

En effet, s’il est bien triste de prendre un chien de compagnie et de l’emmener confiant à l’abattoir,ça reste beaucoup moins cruel du point de vue de l’animal que de prendre un chiot et de l’élever de telle sorte qu’il faille l’y traîner sans qu’il n’ait aucune confiance. Mais dans le second cas, il n’y a pas vraiment cette idée de trahison…

 

Je suis maintenant étonnée de constater qu’on peut se mentir à ce point. Ce raisonnement était absurde. En fait ce n’était pas un raisonnement, c’était un non-raisonnement. Chez l’omnivore confronté à la viande, l’émotion l’emporte généralement sur la raison. Seuls les végétariens peuvent réfléchir objectivement à propos de la viande.

 

Je ne suis pas la seule à avoir eu ce genre d’idées décousues. Je viens d’aller faire un tour sur un forum d’amoureux des chiens, et sur 13 pages, les gens sont outrés, scandalisés que dans d’autres cultures on mange de la viande de chien. Ce qui est intéressant, c’est qu’ils changent d’avis quand on leur fait remarquer qu’eux-même mangent d’autres animaux. Ils changent d’avis… Sur la consommation de chien. Pourquoi pas sur la consommation d’autres animaux? Sans doute parce qu’il est difficile moralement de comprendre qu’on a toujours fait quelque chose de mal.

 

Les raisonnements tordus qu’on déploie malgré soi pour ne pas être quelqu’un de mauvais ne font pas de nous des personnes meilleures, malheureusement.

 

Si l’on se défait des normes sociales et qu’on essaie de savoir, en soi-même, ce qui est le plus juste, il faut cesser de se laisser emporter par ses émotions négatives. La seule façon de savoir ce qui est juste est de se mettre à la place des autres. On est obligé de constater que les animaux se fichent de savoir pourquoi ils ont été élevés et que ça ne rend pas leur mort moins douloureuse d’avoir été élevés pour la viande. Au contraire,  le chien tué par une main amie ne meurt-il pas plus heureux que le chien qu’on a trainé de force jusqu’à l’abattoir, et qui sentait déjà la mort bien avant de voir ses congénères subir leur sort? Si on regarde les choses de façon absolument objective, on se rend compte que le premier était moins stressé, qu’il a eu une mort plus douce.

Je ne pense pas que les chevaux que mangent les gens devraient être élevés dans ce but. Je pense qu’il serait plus charitable pour les chevaux que ce soit leurs amis humains qui les tuent, plutôt que des inconnus qui les terrorisent déjà quand ils les approchent. Maheureusement, ce serait plus charitable pour l’animal tué, mais moins pour celui qui tient le couteau. En réalité, tuer un animal n’est déjà que trop difficile, pour nous les humains.

 

Peut-être que le fait qu’un animal soit destiné à mourir rend sa mort moins difficile à supporter, parce que c’était déjà triste, depuis le début. Peut-être que ce renversement de situation (que l’animal destiné à vivre soit soudain destiné à mourir) est trop violent, trop brutal, pour que nous puissons le supporter. Finalement, notre compassion trop partielle rend plus pénible encore le sort des animaux.

Le gars qui mangeait des chats

Zerh
◦    tain jai un mec dans mes contacts
◦    on me di qu’il mange des chats
◦    not sure if serious

L’elfe

◦    Oo
◦    sérieux??

Zerh

◦    ouais
◦    enfin
◦    je lui ais pas demandé
◦    on me raconte peut etre des bobards
◦    même si je vois pas pourquoi

L’elfe
◦    mais genre il mange des chats
◦    il les trouve ou?
Zerh
◦    sois a la spa soit il les capture
◦    je vais lui demander tiens
L’elfe

◦    bonne idee

Zerh
◦    je lui ai parlé une fois dans ma vie avant quil majoute sur facebook, genre ya 6 mois
◦    premier second contact: « SALUT, TU MANGES DES CHATS ? »
◦    jespere presque que la réponse est oui sinon cest moi le mec bizarre
L’elfe
◦    XD
◦    alors?
Zerh

◦    il me dit que oui mais je pense qu’il se fout de ma gueule
◦    je joue le jeu pour voir

L’elfe

◦    ha bon
◦    il dit ou il les trouve?

Zerh

◦    « tu as jamais eu de probleme a piquer les chats des voisins? »
◦    le mystere demeure semi entier
◦    je penche pour la connerie
◦    mais
◦    on vit dans un monde ou on sait jamais
L’elfe

◦    il dit pas ou il les a trouvé?
Zerh

◦    soit en dons soit ceux des voisins
L’elfe

◦    …

Zerh

◦    il tend des pieges aux chats de la rue en donnant a manger il me dit
L’elfe

◦    et il les tuerait et les cuisinerait
Zerh

◦    voila
L’elfe

◦    demande lui ce qu’il fait avec les peaux
Zerh

◦    des abats jours
◦    je penche pour la connerie

L’elfe

◦    là oui
◦    tu devrais lui dire que les moufles ça rapporte plus que les abats jours

Zerh

◦    oui ^^
◦    ah tiens

◦    -et tu connais Sophie* ?
◦    -Oui

◦    elle y croyait vraiment (pffff qu elle est naïve cette petite)
◦    moi: croyait vraiment que quoi?
◦    que je mangeais des chats
◦    moi: ah c’est faux en fait ?

L’elfe

◦    merde j’aurai pas d’abat jour en peau de chat
Zerh

◦    pourquoi tu mangerais pas de chats ? c’est une idée plutot bonne en réalité
◦    je veux dire, au prix de la viande

L’elfe

◦    yen a plein les refuges…
Zerh

◦    voilà
◦    ok ça devient bizarrre:

◦    tu connais la moule voyageuse ? »
◦    moi: je connais le concombre masqué
◦    « bon, la moule, c est la pussy … »
◦    moi: la quoi ?
L’elfe

◦    je sais pas s’il mange des chats, mais il est bizarre.
Zerh

◦    il mange pas de chats

 

*Le nom a été changé pour préserver la vie privée des anonymes amis de Zerh

Ce dialogue (authentique, sur facebook) est étrange. En effet, que se passe-t-il? L’individu non-nommé, appelons-le Robert, fait courir le bruit qu’il mangerait des chats. Zerh lui demande confirmation, au risque de passer lui-même pour quelqu’un de bizarre, le fait de manger des chats étant totalement hors-norme. Robert déclare qu’il capture des chats et les mange, espérant sans doute créer un effet de provocation. Si c’est le cas, c’est totalement raté.

Mis en face de son propre canular, Robert ne sait plus l’expliquer. Pourquoi est-ce bizarre de manger des chats, et, finalement, pourquoi ne le fait-il pas? Il se met alors à raconter n’importe quoi pour changer de sujet.

 

Le canular n’est pas drôle, parce que l’idée de manger du chat n’est pas incongrue dans l’absolu, elle l’est dans un certain contexte et son incongruité peut très vite devenir nulle.

 

Je ne vais pas ici développer ce qu’est le carnisme, idéologie définie par la sociologue Melanie Joy. Il existe une bonne page Wikipedia à ce sujet, Cela a également été abordé dans les cahiers antispécistes. Le point important est que le carnisme, qu’on peut définir brièvement comme une idéologie selon laquelle il est éthique de manger certains animaux et pas d’autres, le point important, donc, c’est que la carnisme est l’idéologie dominante.

 

Lorsque j’ai abordé le sujet du welfarisme et de la façon dont la protection des animaux, si elle est logique, aboutit nécessairement sur l’abolitionnisme, j’ai évoqué, peut-être à travers les lignes, l’idée d’une rupture sociale. Par exemple dans l’article au titre explicite: « Du welfarisme à l’abolutionnisme, ou comment la cohérence éloigne des normes« . Extrait:

 

« il ne faut pas se voiler la face, il est nécessaire de renoncer à énormément de ses croyances et des idées que l’on a apprises, pour aller jusqu’à l’abolitionnisme. »

 

Celui qui veut protéger les animaux et rester cohérent doit donc rompre. Rompre avec l’idéologie dominante. Rompre surtout avec la pensée naturaliste qui permet au spécisme d’exister. Et rompre avec le carnisme qui rend tabou certaines viandes et non pas d’autres. Une fois qu’on est plus solidaire de cette idéologie, on peut encore moins comprendre la blague.

Manger du chat ?

Me rappelant cette conversation, je me suis demandée, par curiosité, si les gens mangeaient parfois des chats et comment ils percevaient cela en général. Car je sais intuitivement qu’ils le perçoivent différemment de moi. Ne serait-ce que parce que mon point de vue a considérablement changé suite à cette rupture. Vous pouvez remarquer le ton assez calme de la conversation, on parle de manger des chats, sans savoir si l’histoire du mangeur de chat est vraie ou non. Il y a quelques années, j’aurais été outrée, scandalisée, d’apprendre que quelqu’un attirait de pauvres chats innocents et les tuait pour ensuite les manger. J’aurais ressenti un profond dégoût à l’évocation d’une pratique aussi cruelle.

 

Aujourd’hui, je m’en fiche. Me soucier qu’un type attire des chats chez lui, les tue et les mange ? Certes, l’idée ne me remplit pas de bonheur. Mais il faut avoir conscience de certaines réalités. En France, un milliard d’animaux terrestres sont tués par an pour la consommation humaine. Un milliard, et sans compter les poissons et autres animaux marins, ni nombreux  qu’on ne peut même pas les compter (et en plus, il faudrait compter aussi ceux qui sont rejetés à l’eau mort ou agonisants, ainsi que les baleines et dauphins piégés par les filets). Et ces animaux ne sont pas moins innocents que d’éventuels chats errants. Un grand nombre ne sont encore que des bébés (veaux, agneaux, mais aussi les poulets de chair âgés de 36 jours) et la plupart sont très jeunes.

Alors, si je devais me mettre dans tous mes états parce qu’un seul barge capture des chats et les mange, je n’aurais pas fini de hurler aux quatres vents. D’ailleurs, serait-il vraiment si barge que ça? Après tout, comme dit Zerh, la viande coûte cher et les chats sont gratuits. Il y en a trop, même. On les tue de toutes façons  dans les refuges, en grand nombre, et personne n’arrive jamais vraiment à savoir ce que deviennent leurs cadavres, on dit qu’on en ferait des farines, de la colle… C’est plausible. Mais les manger, apparemment, serait transgressif, alors qu’on élève des animaux spécialement pour ça.

Sur Facebook, à une époque, il y avait eu un scandale parce qu’une bande de jeunes avaient cuisiné et mangé un chat. On criait à la cruauté. Les photos étaient assez explicites, avec les étapes de dépeçage du chat, des morceaux de pattes coupées dans l’évier… On voyait les étapes de la préparation du cadavre puis les jeunes attablés en train de manger le chat. On peut encore voir ces images sur ce site, et on peut aussi constater  à quel points les commentaires sont haineux. Je me souviens de m’être étonnée de ça à l’époque, alors que la plupart des gens que je cotoie mangent de la viande. On m’avait répondu que c’était scandaleux que les jeunes filles soient « morte de rire » en mangeant le chat. Je n’ai pas l’impression qu’à Noël autour des tablées de foie gras et de dinde, les gens se sentent obligés de tirer la tronche parce qu’ils mangent des animaux morts, et en plus, si on me tuait pour me manger, je ne pense pas que ça me toucherait beaucoup que les gens fassent la gueule en mon honneur. A plus forte raison si j’étais un chat (ou une dinde).

 

Etudiantes mangeant un chat

Les rapaces et les chatons

Je me souviens aussi d’un article sur le blog d’une vétérinaire, qui était scandalisée parce qu’elle avait rencontré un éleveur de rapaces qui nourrissait parfois ses oiseaux avec des cadavres de chatons. Je lui avais demandé ce qu’il y avait là de si horrible alors qu’elle achetait elle-même des parties d’animaux tués pour les manger, y compris des bébés animaux (car, à tort ou à raison, je sentais que c’était le genre de personne à me répondre qu’on peut tuer des adultes mais pas des petits(1) ). Sa réponse fut renversante: ce n’est pas la même chose, parce que les animaux qu’elle mangeait « étaient vendus directement découpés dans des barquettes« , et non pas entiers. Je lui fis remarquer qu’il y avait certaines opérations nécessaires pour qu’un animal vivant soit transformé en morceaux dans des barquettes, et que mêem si on ne les voyait pas, elles étaient tout aussi désagréables, sinon plus; mais il n’était guère facile de discuter avec elle, car c’était un sujet très sensible pour elle et elle avait du mal à être calme et à s’exprimer de façon logique (2). L’argument de la nécessité de manger de la viande était impossible à brandir car elle savait parfaitement que les rapaces ont davantage besoin de viande pour vivre que les humains. Finalement, plutôt que d’admettre qu’il n’était pas éthique de tuer des animaux pour s’en nourrir sans nécessité, elle finit par déclarer que finalement, il était éthique de nourrir les rapaces avec des cadavres de chatons, mais qu’il fallait tuer les chatons sans qu’ils ne souffrent, ou quelque chose comme ça. Puis, l’article disparut de son blog.

 

(1) Quand on y réfléchit, le fait qu’il soit plus éthique de tuer des adultes que des jeunes est souvent assené comme s’il s’agissait d’une évidence, alors que cela mériterait discussion. Personnellement, je ne sais pas si tuer des bébés est beaucoup plus grave que tuer des adultes. J’aurais tendance à dire que s’il m’apparait grave, intuitivement, de tuer des enfants, c’est avant tout parce qu’ils sont sans défense. Mais il en est de même de la plupart des animaux de boucherie, petits ou grands. Et d’ailleurs, tuer un être sans défense nous révulse, mais est-ce vraiment plus grave que de tuer un être à qui l’on a donné une chance de s’en sortir? Et si oui, pourquoi? Je trouve difficile de répondre.

(2) Certains attribuent aux végétariens le rôle de personnes irrationnelles et contrôlées par leurs émotions, face à des omnivore supposés rationnels. C’est généralement plutôt le contraire en réalité.

 

Pourquoi pas du chat?

Alors, finalement, que pensent les gens de manger du chat? Cela varie énormément d’une personne à l’autre. Certaines personnes, surtout des hommes(3), vont dire que manger du chat ne leur poserait aucun problème, mais parmi ces gens, il y en a qui précisent qu’ils ne devraient pas voir l’animal avant. En d’autres termes, ils admettent qu’ils devraient occulter une partie de la réalité, car qu’ils l’aient ou non rencontré, l’animal a existé vivant.

Détail d’importance, si quelqu’un vous affirme que manger du chat ne le dérangerait pas, et que vous lui demandez pourquoi ça ne le dérangerait pas, il vous répondra systématiquement: « on mange bien d’autres animaux, pourquoi pas du chat? ». Autrement dit, ces gens vont justifier une pratique spéciste -manger du chat- par une autre pratique spéciste: manger du cochon ou du poulet. Au lieu de cela, ils pourraient utiliser les mêmes arguments qui sont couramment mis en avant pour justifier la consommation de viande (naturalisme, santé, etc). Mais ils ne le font pas. En fait, cela me fait penser que l’unique raison pour laquelle certaines personnes disent pouvoir manger du chat, c’est parce qu’ils se rendent compte d’eux-mêmes que le carnisme est absurde, mais qu’ils ne vont pas assez loin pour remettre en question le spécisme (le carnisme étant une sous-idéologie du spécisme).

Mais la plupart des gens ne sont pas du tout à l’aise avec le fait de manger du chat et ne font même pas semblant de l’être. Un internaute ayant demandé sur yahoo answers s’il était légal de manger du chat, les réponses montrent que le sujet est gênant: rires, moqueries ou accusations de démence. Mais aussi une réponse qui attise fortement ma curiosité:

 

Meuh oui, quelle question !
J’en fait des gibelottes délicieuses, avec du vin rouge et des petits lardons.
C’est une viande maigre au goût délicat, à la chair fine et qui tient bien à la cuisson.
Il vaut mieux acheter les chats vivants et les préparer toi-même, tu pourras ainsi récupérer les peaux et en confectionner de coquets paletots, toques ou manchons…ça fait de jolis cadeaux de Noël pas chers.
Il suffit juste d’être discret dans cette pratique qui n’est pas toujours bien perçue par les nombreux adeptes du « politiquement correct » pleins de sensiblerie qui pullulent.

 

photopremierebouchcanineparis.jpg

Je n’arrive pas à savoir si cette personne est sérieuse ou non. Est-ce de la provocation? C’est possible qu’une personne mange du chat. En fait, le fait même de se demander si cette personne est sérieuse ou non démontre bien à quel point le carnisme est attaché à des normes culturelles changeantes. Le carnisme est purement culturel et Melanie Joy nous apprend que ses modalités varient beaucoup d’un pays à l’autre: à tel endroit, manger tel animal est normal, ailleurs c’est dégoûtant ou immoral, et cela peut changer assez vite. Dès lors, comment savoir si cette personne plaisante? Après tout, la consommation de chats n’a pas toujours été taboue en france, puisque certaines boucheries vendaient de la viande de chat et de chien encore jusqu’au XIXeme siècle (site: http://www.cdlb.org/viandechien.htm) ; et en plus, elle n’est pas taboue dans toutes les cultures, loin s’en faut. Mais pourtant, le tabou est si fort chez certaines personnes qu’on peut imaginer que ce message est un canular.

 

De même, sur internet, on trouve des recettes de chat, sans que l’on sache très bien si c’est de la provocation ou pas, ou si les gens qui les écrivent ont déjà eux-même mangé du chat.

 

Je pense pas que les personnes qui laissent des commentaires haineux sur l’article des étudiants ayant mangé un chat (dont j’ai parlé plus haut) soient pour la plupart végétariennes. Tout laisse à penser que seule une faible minorité d’entre eux l’est. Par exemple, l’un des commentateurs demande: « I don’t understand why they did that, there is no other meat to eat !? » (Je ne comprend pas pourquoi elles font ça, n’y a-t-il pas d’autre viande à manger?). Cette personne ne cherche pas à expliquer pourquoi il faudrait manger d’autres viandes plutôt que celle-ci, pas plus que les autres commentateurs ne cherchent à expliquer pourquoi il est mal de manger du chat. C’est comme si tout le monde savait que manger du chat est mal, et en même temps que manger d’autres animaux ne l’est pas, et tout ceci sans qu’il y ait besoin de le justifier ou de l’expliquer.

 

Enfin, il existe certaines personnes qui cherchent tout de même à justifier ce tabou, en évoquant une différence entre les chats et les vaches. Les chats sont gentils, jouent et font des calins, alors que les vaches sont stupides et ne font rien. C’est loin d’être vrai, mais notez bien que même si ça l’était, ça ne justifierait absolument rien. Décider de vie ou de mort sur un être sensible en fonction des affinités qu’on ressent avec lui? Ca n’a pas de sens. A moins que la vache ne soit pas un être sensible parce que les citadins ne la voient pas vivre(4).

 

Une logique encore plus mystérieuse est celle selon laquelle il est éthique de manger un animal, à condition qu’il ait été élevé pour ça. Ca parait absurde, mais cela revient à s’en remettre aveuglément à la norme sociale, qui décide de ce qui est bien ou mal, et non pas à prendre en considération l’animal, qui est totalement étranger, dans sa subjectivité, dans son désir de vivre et de jouir de la vie, au fait qu’il ait été élevé dans tel ou tel but par les humains. Mais j’y reviendrai.

 

Au niveau de la loi, on retrouve la même ambivalence que chez les gens par rapport à la consommation de viande de chat: elle peut être autorisée, interdite ou permise par un vide juridique… Voir par exemple cet article: Est-il légal de manger de la viande de chat?

Pour conclure, on peut toujours essayer de faire de la provoc en faisant remarquer que manger du chat est plus écolo que de manger des vaches… Mais on ne sait pas très bien qui l’on va réussir à provoquer, et plus que tout, le pourquoi demeure un mystère.

 

(3) Sexisme ordinaire. La « sensiblerie » est mal vue chez les hommes, mais aussi le fait d’être irrationnel. La société partiarcat autorise les femmes à se laisser diriger par leurs émotions, et même à être pénibles, allant jusqu’à valoriser la « fille chiante ». Après tout, ce ne sont que des femmes… Les hommes, eux, doivent rester froids et logiques.

(4) J’aborderai peut-être le sujet dans un article ultérieur, mais dans la période ou je suis devenue végétarienne, je me souviens de deux choses qui m’ont marquée: la façon dont on abat les poulets à la chaîne, et la tendresse que je me suis découverte pour les vaches. Je les trouve belles, intelligentes, douces, sensibles (bien qu’encore une fois, ce ne soit pas la vraie raison pour laquelle je ne les mange pas: je n’ai pas  aucune affinité particulière pour les truites, mais je ne les mange pas pour autant). Mais constater qui sont les vaches m’a profondément chamboulée et m’a permis d’accéder aux sphères de réflexions que la plupart des gens s’interdisent, celles qui mènent à l’antispécisme.