Le chien et le mec dans le désert

En tant que végétarien, si vous discutez de votre choix avec des omnivores, on vous fera toujours, à un moment donné, le coup du chien et du mec dans le désert.

Avec sa variante: le coup du chien et du mec dans la maison en flamme.

 

J’aime beaucoup.

Mais d’abord, un petit résumé de ce qu’est le concept de végétarisme dans sa formulation la plus simple (sans même aller jusqu’au véganisme).

La viande n’est pas utile à l’organisme,

Pour faire de la viande il faut tuer des animaux

Je ne veux pas tuer d’animaux

Donc je me passe de viande.

 

On pourrait discuter longuement autour de ça, des aspects émotionnels, des aspects éthiques, des aspects de santé, broder avec de l’écologie, citer des études scientifiques, des observations empiriques, etc. On pourrait discuter de la dissimulation de la violence, et de la façon dont la violence dissimulée affecte ou non le mangeur de viande, et la façon dont elle affecte le végétarien. Il y a beaucoup de questions éthiques, philosophiques, etc, qui peuvent être soulevées. Mais le raisonnement de base est simple, un enfant de 3 ans peut le comprendre. D’ailleurs, vous n’avez pas besoin d’expliquer à un enfant de 3 ans pourquoi il ne faut pas tuer d’animaux, il le sait déjà. Etre végétarien, c’est être aussi intelligent qu’un enfant de 3 ans. Mais bref.

 

Une fois que vous avez fini de suggérer ou d’expliquer ce raisonnement simplissime, voici l’objection qui vous est faite.

 

Soit un chien, que nous appellerons A. A appartient à l’ensemble constitué par l’espèce canine Canis Familiaris.

Soit un mec, que nous appellerons B. B appartient à l’ensemble constitué par l’espèce humaine Homo Sapiens, ensemble auquel j’appartiens également.

A et B étant situés dans un environnement de type sec, avec un fort ensolleillement et un faible niveau de précipitations, que nous appellerons Le Désert.

Vous vous trouvez dans Le Désert  en compagnie de A et B.

Vous possédez une bouteille d’eau, que nous appellerons « bouteille(eau) ».

Bouteille (eau) contient une quantité d’eau que nous appellerons: Q(eau).

Pour survivre, A nécessite une quantité d’eau que nous appellerons Q(a), et B nécessite une quantité d’eau que nous appellerons Q(b).

Sachant que Q(eau) = Q(a)  = Q(b)

Et que Q(eau) < Q(a) + Q(b),

Que faites-vous?

 

Ne riez pas. C’est une objection qu’on m’a déjà faite très sérieusement.

Elle avait juste pas été formulée comme ça.

Donc reprenons. Déjà je suis dans le désert (j’y fous quoi, aucune idée) avec un mec et un chien (ha.). Ils meurent de soif, mais moi non. Bon, bah si c’est comme ça hein. Normalement, Les chiens ont probablement une endurance supérieure aux humains pour ce qui est de se déplacer dans le désert sans boire, mais bon, ça dépend des races.

Donc je suis dans le désert, avec le mec, le teckel, et la bouteille d’eau. Et donc, je sais que j’ai exactement la quantité d’eau nécessaire pour faire survivre un des deux, mais pas les deux. Donc, moi j’ai bu avant, mais pas eux, et maintenant je me demande si je dois sauver le mec ou le chien. Je dois avoir eu un revirement de conscience au dernier moment. Pour ça, j’ai calculé exactement la quantité d’eau nécessaire pour sauver l’un et l’autre, et j’en suis parvenue, à la suite d’examens médicaux et vétérinaires, d’étude topologique du terrain, d’étude du climat, et de calculs mathématiques compliqués, que ma quantité d’eau pouvait faire arriver l’un ou l’autre à bon port sans aucun problème, mais que si je divise Q(eau) par deux, alors A et B crèvent.

 

Bon. Admettons.

 

Enfin, avant d’admettre, il faut quand même que j’essaie de faire une liste des choses desquelles il a fallu que je tienne compte dans mon calcul:

1) La déperdition d’eau de chaque individu

Pour calculer la déperdition d’eau de l’humain et du chien, j’ai du tenir compte de:

-L’ensoleillement

-La température

-La surface d’exposition au soleil direct

-La surface d’échange avec l’air

Donc il faut tenir compte de la taille et de la corpulence de l’humain, de celles du chien, et aussi si le chien a des plis dans la peau, car alors sa déperdition de chaleur ne sera pas la même. Ajoutons que le calcul est complètement différent pour l’humain et pour le chien, parce que l’humain transpire, alors que le chien non.

-La couleur de la peau de l’humain et du chien, et aussi la couleur des poils du chien

-La longueur et la densité de la fourrure du chien

-La longueur du museau du chien, sachant qu’un bouledogue va avoir beaucoup plus de mal à supporter la chaleur, mais sans doute laisser évaporer moins d’eau, étant donné que son nez est plus court

-Le comportement de l’humain et celui du chien. En effet, plus ils vont s’agiter, plus ils vont perdre d’eau. Encore une fois, les comportements étant différents, les calculs le seront aussi. Notons que je dois tenir compte de leur comportement actuel et de leur comportement futur.

-L’heure de leur dernière prise alimentaire, sachant que la digestion utilise de l’eau

2) L’état de déshydratation

Pour que mes calculs soient valables, je dois connaître l’état exact de déshydratation de l’humain et du chien, ce qui relève quasiment de la magie. Mettons que je sois médecin ET vétérinaire et que je sache exactement à quand remonte la dernière fois qu’ils  ont bu, et le volume. Notons que si c’est le cas je les ai laissés se déshydrater tous les deux et je me demande bien pourquoi je me prend le chou à présent pour essayer d’en sauver un

3) La distance à parcourir jusqu’au prochain point d’eau

J’ai vraiment de multiples compétences.

Notons qu’encore une fois, pour juger de leur capacité à se diriger vers le prochain point d’eau avec une quantité d’eau donnée, je dois tenir compte de leurs caractéristiques morpho-anatomiques avec une grand précision. Je dois également tenir compte non seulement de leur état de déshydratation, mais également de leur état physique général: maladies ou infections éventuelles, état éventuel de sous-nutrition, capacité à supporter la chaleur, endurance, taille, force musculaire, entrainement à parcourir de longues distances, état psychologique. Gardent-ils le moral? Est-ce que l’humain mange bio? Le chien est-il nourri au BARF?

Je dois également tenir compte de l’état du terrain jusqu’au prochain point d’eau. La route est-elle sinueuse? Accidentée? Y a du sable? Des cailloux? Des cactus?

 

Bref. J’en oublie probablement.

 

Vous l’aurez compris, cette situation est rigoureusement impossible, et si jamais il s’averait que je me trouvais dans une situation hautement improbable, dans le désert avec deux individus et la quantité d’eau nécessaire pour faire vivre un des deux, le plus probable est que je donnerai de l’eau aux deux et donc les deux crèveraient. C’est con quand même.

 

Ou alors, si j’aime pas les chiens, je sais pas quelle quantité d’eau exacte il faut, mais par précaution, je donne de l’eau qu’au mec, et le chien crève. Mais je m’en fous, j’aime pas les chiens.

Cette conclusion prouve que les chiens sont moins importants que les humains.

 

Deuxième possibilité: Je suis misanthrope, je hais les hommes et j’adore les chiens. Donc je sauve que le chien.

Cette conclusion prouve que les humains sont moins importants que les chiens.

 

Troisième possibilité:  ce mec est un connard, je peux pas le blairer, il a violé mon hamster, alors que le chien, ben il est trop sympa. Dans ce cas, mettons que je donne de l’eau qu’au chien, et le mec crève.

Cette conclusion prouve que les chiens sont plus importants que les violeurs de hamster.

 

Bref, ce raisonnement tordu et capillotracté essaie d’ériger en absolu une préférence hautement subjective d’une personne qui est supposée répondre qu’elle préfère les humains aux chiens, alors que rien n’est moins sur.

L’autre grosse faille étant que, sur la base de cette préference subjective, on déduit que la vie la moins valable comparée à l’autre est assez peu valable pour ne plus rien valoir du tout. Autrement dit, puisqu’un être vaut plus qu’un autre, alors l’autre ne vaut rien ou quasi.

Notons que si on remplace le chien par une femme, beaucoup de gens de ma connaissance sauveraient la femme et non pas l’homme, pour des raisons culturelles par exemple. Je me demande si ça prouve qu’on peut manger des hommes mais pas des femmes.

Et si on remplace la femme par un autre homme mais qui ne parle pas la même langue, ou par un handicapé mental, ou par un vieux, ou par un type ayant une moins bonne tête que l’autre, c’est incroyable tout ce qu’on a éthiquement le droit de manger.

 

Bon appétit bien sur! Faites gaffe à l’indigestion.

24 réflexions au sujet de « Le chien et le mec dans le désert »

  1. Ah non celui là on ne me l’as pas fait!
    Ro ça me fait un de plus que je me tarde d’entendre.
    J’en ai une dans ce genre tout aussi illogique:
    T’es dans le desert avec un jambon et tu crèves de faim, est que tu bouffes le jambon?
    Niveau logique c’est dans le même ton ^^.

    • Ouais j’avoue je me demande bien ce que je foutrais dans le désert avec une tranche de jambon.

      Je suppose néanmoins que je mangerais le jambon avant de mourir d’inanition… Qu’il s’agisse de viande porcine ou humaine, d’ailleurs…

      Je me demande bien ce que c’est censé prouver?

  2. Je partage sur ma page Facebook. J’adore trop tes billets, tous ! Ils me rappellent presque à chaque fois mes propres expériences de VG. Merci.

  3. Excellent, j’adore :) j’étais morte de rire en lisant tes considérations sur le volume d’eau, l’heure du dernier repas, l’alimentation du chien, le moral des deux, le chemin jusque là, etc… effectivement, dans une situation pareille, plutôt que de me torturer l’esprit en calculs, je donnerais un peu d’eau à tout le monde et je chercherais comment nous sortir de là ^^
    Ma réponse à ce genre d’arguments (version rapide) c’est en général : imagine que tu es médecin, tu as deux patients qui vont mourir s’ils ne reçoivent pas immédiatement une greffe du coeur, et tu n’as qu’un coeur. Tu as un papy de 80 ans cancéreux et une femme de 35 ans, mère de trois jeunes enfants. Lequel tu choisis ? La femme ? Bon alors ça veut dire qu’on a le droit de manger les vieux ? :D

    • En effet ta solution semble être un peu plus réaliste. De plus, la situation que tu exposes avec la greffe de coeur est malheureusement possible, elle!

  4. Merci pour ce site génial!!! il est drôle, juste et super bien écrit !
    au moins je ne suis pas seule face à toutes les questions débiles comme celle du chien et du mec dans le désert ;)
    c’est vrai qu’on me fait plus souvent celle du jambon … où alors, autre truc que j’entends souvent, j’arrive vraiment pas à comprendre pourquoi c’est, d’un ton très méprisant : « tu crois qu’à la Révolution française il y avait des gens qui se préoccupaient de ne pas manger de viande ? » là j’avoue que je ne comprends pas le sens de cette remarque …

    • Le coup de la révolution Française, j’avoue qu’on ne me l’a jamais fait! Il est pas mal dans le genre « sans aucun rapport avec quoi que ce soit » XD

    • Ça doit être parce que tu t’appelles Marianne. :-)

      C’est le seul rapport que j’ai trouvé avec la Révolution Française.

  5. @ Marianne : c’est une attitude de déculpabilisation, du genre « je mange des animaux morts, mais toi, est ce que tu t’occupes des droits des humains, n’y a-t-il pas des choses plus importantes ? »
    Alors qu’en réalité ces gens
    – ne font dans 99% des cas rien pour les droits des humains ni quoi que ce soit
    – cherchent à occulter leur culpabilité et leur malaise (car aucun n’oserait tuer l’animal lui même !) en remettant en question la noblesse de ton attitude, en la ridiculisant pour ne pas avoir à se remettre en question eux-mêmes
    – cherchent des argument tous faits pour ne pas se remettre en question
    – ne sont certainement pas dans la situation de la révolution française, mais dans une vie bien confortable où ça serait facile de changer d’attitude et d’éviter de grandes souffrances qui n’ont lieu que pour satisfaire le plaisir égoïste et si bref de manger un hamburger.
    Tiens bon face aux remarques de ceux qui ont peur de se regarder en face…

    • OUi d’ailleurs quand tu fais remarquer que le végétarisme réduit la souffrance humaine, là c’est silence radio… Ou alors de grandes contradictions sans aucune logique!

  6. Ping : Pour en finir avec les chiens et les mecs dans le désert | Les Questions Composent

  7. UP ! (IV vient de nous renvoyer ici ^^ »)
    « Etre végétarien, c’est être aussi intelligent qu’un enfant de 3 ans. » : phrase, tu en conviendras, très maladroite XD

    Note que ton hamster, s’il s’est fait violer par le mec, c’est qu’il avait qu’à pas sortir de sa cage.

    • Oui et il était probablement habillé comme une pute. Mais j’avoue que cette phrase peut porter à confusion.

  8. T’as le choix entre un tueur en série et un chien sauveteur, tu choisis qui ?

    Je lui ai répondu ça…

    D’ailleurs pourquoi toujours des chiens ??
    misocanin va. T’as quoi contre les chiens interlocuteur imaginaire ?

  9. Ah, c’est mieux d’en rire, même si c’est énervant que de passer son temps à se justifier pour le simple fait de « manger autrement ». Aux omnis qui se sentent tout d’un coup saisi d’une fulgurante envie de faire rire la galerie en nous ridiculisant (c’est ce qu’ils croient ….) et nous sortent leur sempiternelle « cri de la carotte » je leur répond une phrase piquée je ne sais plus chez qui « comment peut on être aussi sensible au cri de la carotte et rester sourd aux râles d’un bête qu’on égorge ». En général, ça jette un gros froid, type blizzard !!!! et ça me permet de manger tranquillle

  10. A mourir de rire! Mais on me l’a jamais faite… Par contre, on m’a demandé dans le même genre « tu es en plein désert, et tu trouves un steak, tu le manges? ». Euh… Dans un désert? Un steak? Mais dans le désert on a pas soif, plutôt??

  11. Ping : NON, une lasagne, ça ne se mange pas ! | Les Questions Composent

  12. Salut l’Elfe,

    Ah non, le chien n’est pas de l’espèce « Canis Familiaris ». La domestication aliène l’animal, certes, mais pas au point d’avoir créé une nouvelle espèce de canidé. Le chien est *Canis lupus* [au fait, on écrit le nom de l’espèce en minuscules, ils feraient mieux d’enseigner ça à l’INRA, plutôt que les techniques de torture], le loup. Oui oui, c’est la même espèce, le chien et le loup. Le chien des maisons est une *sous-espèce*, Canis lupus familiaris.

    À ce propos, une petite histoire intéressante. Les chiens adultes remuent la queue, ce que ne font pas les loups adultes. Seuls les louveteaux remuent la queue. Chez le chien, l’adulte a gardé le comportement du jeune, c’est de la néoténie. En somme, en domesticant le chien l’homme l’a infantilisé.

    • Dis donc ça va Monsieur j’étale-ma-science… Le chien est classé comme espèce différente du loup par certains auteurs qui définissent l’espèce par son isolement reproducteur mais également par la niche écologique qu’elle occupe, qui est donc différente entre le chien et le loup.

  13. Mmmh, d’après mes essais, poser la question à des non-végé (hors contexte) les plonge dans une certaine perplexité plutôt compréhensible, et les fait opter majoritairement pour un partage équitable et minoritairement pour garder toute l’eau pour eux au cas où. Pas un n’a répondu « ho bah je donne pas d’eau au chien parce que les humains sont plus importants que les chiens », est-ce vraiment la réponse prévue ?

    • Ben vu qu’on m’a posé la question pour me prouver que les humains sont plus importants que les chiens…

      • La question qu’on me pose, c’est: ton immeuble est en feu, tu sauves qui? Tes chats ou tes voisins?

        Ben, euh, mes chats (qui en ont plus besoin, que je connais et que j’aime) plutôt que les voisins (adultes qui auraient foutu le feu…)

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